TEMPS HISTORIQUES
Malgré l'obscurité profonde qui règne sur la première fondation de Métaponte , la grande antiquité de cette ville ne peut être révoquée en doute, puisque, vers le commencement du vie siècle avant notre ère, elle avait déjà été détruite et rebâtie. Les Grecs avaient occupé les rivages peuplés d'abord par les OEnotriens et les Chones ; à leur tour , les Samnites , venus de la Sabine , expulsèrent des montagnes les restes des anciens peuples , et se trouvèrent limitrophes des républiques grecques \ Descendant alors dans la plaine ■ ils prirent Métaponte , la ruinèrent et en dispersèrent les habitans.
Cette catastrophe dut être le résultat d'une attaque rapide et imprévue; car les Samnites ne restèrent pas long-temps possesseurs de la plaine. D'un côté les ïarentins, de l'autre les Sybarites, nauraient pas souffert que les barbares s'établissent près de la mer, et les Samnites ne se trouvant pas assez forts pour résister aux deux nations, furent
1 Strab. Geog. lib. VI, p. a53.
obligés de regagner leurs montagnes, après avoir signalé leur apparition par l'anéantissement dune grande ville. 1
Cependant les Achéens de Sybaris nourrissaient contre les Tarentins une ancienne inimitié, ne pouvant oublier que les Doriens avaient chassé leurs ancêtres de la Laconie. Une autre considération les entretenait dans un esprit hostile contre les descendans des Parthéniens. Chacune des deux républiques, depuis que Métaponte n'existait plus, élevait des prétentions sur le territoire intermédiaire, appelé Siritide. Les Sybarites pensèrent qu'en plaçant au-delà de Siris et sur la limite de Tarente une ville peuplée d' Achéens leurs alliés, ils pourraient, à l'abri de cette barrière , s'emparer facilement de la Siritide , et s'assurer la possession de leur conquête : les évènemens subséquens justifièrent cette politique. Non-seulement les Sybarites réussirent dans leurs projets , mais encore les Thuriens, leurs successeurs, combattirent long-temps contre Tarente , pour cette même province qu'ils abandonnèrent 7 uniquement en vertu d'un traité , à leurs opiniâtres adversaires.
Les Sybarites envoyèrent donc à Métaponte une colonie achéenne conduite par Leucippe \ Nous ignorons si cette émigration vint de la Grèce ou si elle sortit de Sybaris , comme celles qui s'établirent à Laus et à Posidonia 3. Ephorus désigne , comme fondateur de Métaponte , Daulius , tyran de Crissa près de Delphes. Si cette dernière tradition est véritable, les Crisséens ne peuvent avoir participé à la fondation de Métaponte , qu'à l'époque de leur puissance , lors de la première guerre sacrée. 4
Ce ne fut pas sans une vive opposition des Tarentins que les Achéens obtinrent la possession des ruines de Métaponte. Leucippe la demanda seulement pour un jour et une nuit, éluda ensuite les reproches, et,
1 Nous indiquerons seulement ici plusieurs passages, semblables au curieux fragment d'Antiochus cité par Strabon, qui prouvent l'ancienneté des établissemens samnites dans la partie de l'Apennin voisine de la grande Grèce :
Justin, lib. XX, c. i . Varr. deling.lat. lib. VI.Strab.Georg. lib. V, p. 1 18. Strab. Geog. lib. V, p. 253. Id. lib. VI, p. iSo. Plin. maj.
nat. hist. lib. III, c. 2. Dionys. perieg. v. et Scbol. ad eumd. T. Liv. lib. IV, c. 37. Id. lib. IX, c. 3i. Cic. de Senect. cap 4i.
* Strab. Géog. lib. VI, p. 264 et a65. 5 Id. ibid,p. 253 et lib. V, p. a5i.
4 Id. lib. IX, p. 418 et 419.
io METAPONTE.
lorsqu'il se sentit assez fort pour conserver sa position, brava la colère de Tarente, en s'appuyant sur les républiques achéennes.
Les Tarentins , assistés des montagnards œnotriens , ne tardèrent pas à prendre les armes. Mais la vigoureuse résistance de Métaponte prolongea la guerre, jusqu'à ce qu'une délimitation des deux états eût tracé les bornes de l'Italie et de l'Iapygie , et rétabli la paix entre les nations voisines. 1
Après s'être fait de Métaponte un rempart contre les entreprises des Tarentins, les Sybarites songèrent à exécuter leurs projets sur la Siritide. Alliés aux Crotoniates et aux Métapontins, et soutenus par leurs armées, ils marchèrent contre Siris, la prirent, et, dans le désordre d'un assaut, immolèrent, aux pieds de Minerve Poliade, cinquante éphèbes réfugiés sous son égide protectrice, avec le prêtre lui-même, revêtu de ses ornemens sacrés. Le simulacre détourna , dit-on , les yeux de cette scène impie : on crut voir l'effet de la colère divine dans la peste et les séditions qui désolèrent les cités des vainqueurs. Ceux de Crotone, les premiers, envoyèrent consulter l'oracle de Delphes; ils en reçurent l'ordre d'apaiser Minerve outragée et les mânes des adolescens égorgés. De grandes statues furent immédiatement érigées par leurs ordres aux jeunes Siritains et à la déesse. Les Métapontins, informés de cet oracle, résolurent de fléchir sans retard les dieux et les ombres. Ils élevèrent, à ceux qu'ils avaient fait périr, de petites statues de pierre, et présentèrent à Minerve des offrandes expiatoires. La peste cessa d'affliger Métaponte et Crotone , et l'on jugea que les deux villes avaient détourné la vengeance céleste , l'une par la magnificence de ses dons , l'autre par la promptitude avec laquelle elle avait accompli la volonté des oracles. 2
1 Strab. Geog. lib. VI, p. a65.
' Justin, lib. XX, c. 2.
Trois récits différens sont présentés par Justin, Strabon et
I^ycophron sur la prise de Siris. Je n'ai rapporté cet événement, que pour ne point omettre un des faits principaux de l'histoire de Métaponte.