TEMPS PHILOSOPHIQUES
A la même époque Pythagore parut en Italie. L'existence d'un homme si extraordinaire a pu être considérée comme une fable ; mais l'établissement de sa doctrine, et les effets merveilleux qu'elle produisit, portent le caractère d'une évidente authenticité. Certes, il n'est personne qui ne trouve , dans la vie mystérieuse du Samien , quelques détails de pure fiction. Il est facile d'observer l'analogie qui existe entre Pythagore, Epiménide , Aristeas de Proconnèse , et le Scythe Abaris. De leurs aventures presque pareilles, de leurs dogmes si ressemblans, on déduirait une identité par laquelle chacun d'eux serait converti en un personnage symbolique, apôtre imaginaire inventé pour matérialiser l'introduction d'une philosophie nouvelle , hors de la portée du vulgaire.
Si nous reconnaissons, en même temps , que des témoignages constans et indubitables , conservés jusque fort avant dans l'ère chrétienne, marquent le développement d'une doctrine répandue à-la-fois depuis l'Italie jusqu'aux bords de la mer Noire, nous admettrons nécessairement que ce n'est plus ici un récit fabuleux, mais une des vérités les plus
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importantes pour Fhistoire morale du genre humain. Quelle que soit la réalité de ces personnages contemporains, il n'en restera pas moins prouvé que, vers le siècle de Crésus, une grande réforme eut lieu dans les idées religieuses de la Grèce; que la secte pythagorienne en fut un des plus fermes appuis, et que ses enseignemens, dirigeant les conceptions de l'homme vers un ordre d'idées très nobles, influèrent puissamment sur la civilisation et le perfectionnement des peuples.
C était en Egypte que les premiers législateurs allaient chercher des connaissances profondes pour se préparer à leur ouvrage immortel ; c'était aussi en Egypte que se formaient les premiers philosophes, maîtres de cette secte , dont les chefs différens suivaient tous les mêmes principes. La Crète, Athènes, Milet, Samos produisirent presque à-la-fois ces fondateurs de codes philosophiques , puisés à la même source. Les mathématiques , l'astronomie , le culte des divinités , considéré sous son rapport le plus métaphysique , l'abstinence et la pratique d'une vertu sévère, furent les thèmes principaux des écoles de Thaïes et de Pythagore. Celle que Zenon et Parménide établirent à Velia recueillit leur noble héritage.
A cette époque reculée, les philosophes ne dédaignaient pas de tromper les hommes pour les rendre meilleurs. Ils employèrent les prestiges, se firent passer, comme Epiménide, pour avoir dormi pendant des années, ou, comme Pythagore, prétendirent avoir habité successivement différens corps. Ils attirèrent les peuples par la curiosité, mais les retinrent par la sagesse. Le mystère dont ils s'enveloppaient augmentait leur crédit et leur renommée, et, comme leurs intentions étaient pures, ils appliquèrent au bien de leurs concitoyens un artifice peu digne d'un tel dessein. Il n'appartenait pas à la religion grecque cle rejeter une obscurité, sans laquelle aucune croyance n'a pu exister jusqu'ici. Les Pythagoriciens ne songèrent pas non plus à déposer ce voile propice, et, s'ils le soulevaient pour leurs disciples , c'est que leur discrétion longtemps éprouvée les mettait à l'abri de tout soupçon. D'ailleurs cette révélation même concernait des sujets si abstraits, que leur solution occupe encore les plus grands esprits; et en sortant de la série des
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notions commîmes, on atteignait promptement un ordre de choses assez nouvelles, pour que le maître pût, sans danger, confesser son ignorance à ses disciples, et les exhorter à l'aider dans une recherche sublime et sans limites.
La vénération qui s'attachait à des spéculations si élevées, permit aux philosophes d'étendre sur la politique une influence toute morale : leur science, leurs voyages lointains, les entretiens qu'ils avaient eus avec les sages hyperboréens, et avec ceux de l'Inde ou de l'Afrique, les investissaient d'une sorte de sacerdoce et d'un caractère sacré. Ils devinrent Les hiérophantes d'une initiation en dehors des mystères : ils n'admettaient que les hommes vertueux et purs. Leur doctrine s'établit d'autant plus facilement, quelle produisit plus vite d'admirables effets. Elle ne heurtait ni les préjugés ni les pratiques religieuses des peuples, mais leur faisait seulement apercevoir , au travers de leurs croyances , des vérités qu'ils n'avaient pas encore soupçonnées , et dirigeait de vaines cérémonies vers un but philosophique. C'est ainsi que les Pythagoriciens fondèrent leur école dans la grande Grèce , relevant des républiques abattues par la mollesse, ranimant l'amour de l'indépendance et de la vertu, et reculant, par un effort généreux, les temps de barbarie qu'une trop longue prospérité ramène ordinairement à sa suite.
Si les détails qui font de la vie de Pythagore un ensemble à peine digne de croyance, permettent de douter qu'un seul homme ait accumulé tant d'années et tant de faits surprenahs, nous ne saurions contester, néanmoins , qu'un philosophe de ce nom ait enseigné dans la grande Grèce, à Tarente , à Crotone et à Métaponte, La Sicile même prétendit avoir reçu ses leçons; mais ce ne fut qu'après sa mort, et lorsque ses disciples y portèrent sa doctrine. Pythagore instruisit spécialement les Crotoniates. Il les avait trouvés abattus par leur défaite de la Sagra, et cherchant, dans les jouissances de la vie, la consolation de leur opprobre. Celui qui sut ranimer un peuple aussi avili , n'eut pas de peine à lui faire mépriser les richesses , et rechercher la simplicité des mœurs. Il réforma la vanité et la débauche des femmes , l'orgueil et la témérité des citoyens. Dans de fréquentes assemblées, il développait une philoso-
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phie obscure et difficile, mêlant de précieux conseils à ses théories psychologiques. En peu d'années , il changea toute une nation et l'envoya vaincre à Sybaris. Quelque temps s'écoula, et bientôt le dégoût, le dépit et l'ennui, firent expulser le législateur de Crotone. Poursuivi par la faction des Cyloniens, il chercha un asyle dans les murs de Métaponte. Là , des témoignages d une admiration profonde effacèrent de son âme le souvenir des maux qu'il avait soufferts. Les Métapontins l'entourèrent avec docilité et respect; ils appelèrent sa maison le temple de Cérès, et la rue où il habitait, un endroit consacré aux Muses.
Autour de lui se réunirent ses disciples les plus fervens. Métaponte présenta quelque temps l'aspect d'une ville philosophique. Pythagore vénéré, regardé par quelques-uns comme un dieu, comme Apollon luimême , put se croire assuré de passer une vieillesse glorieuse. Mais la haine des Cyloniens n'était pas satisfaite : ils incendièrent l'édifice où il était environné de nombreux auditeurs. Forcé de fuir au travers des flammes, et garanti seulement par les corps de ses disciples, le grand homme, accablé de douleur et de regret, se retira dans sa maison où il se laissa mourir de faim. 1
Aristeas, fils de Damophon de Crotone, est généralement désigné comme le successeur immédiat de Pythagore. Profondément instruit de ses dogmes, et parvenu à une extrême vieillesse , il eut l'insigne honneur d'élever les fils de son maître, et d'épouser sa veuve. C'est sans doute à cet Aristeas qu'il faut rapporter le récit* curieux que nous transmet Hérodote , et qu'il applique à un personnage du même nom, mais d'un pays différent.
a Les Métapontins racontent, dit-il, qu'Aristée, s'étant montré dans leur ville, leur ordonna d'élever un autel d'Apollon, et, tout auprès, une statue sous le nom d'Aristée de Proconnèse ; il leur déclara qu'ils étaient les seuls de tous les Italiotes , parmi lesquels le dieu eût daigné habiter , et
1 Dicsearchus rapporte que Pythagore mourut dans le temple des Muses. Nous avons vu plus haut que les Métapontins donnaient ce nom à la rue où demeurait Pythagore : le récit de
Dicsearchus mérite plus de confiance que celui de Iamblique. Dicœarch. frag. tom. II, p. 54, éd. Errante.
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que lui Aristée , qui leur parlait ? avait accompagné Apollon sous la forme d'un corbeau. Après ce discours, il disparut. Les Métapontins ajoutent que, frappés de ces paroles , ils envoyèrent consulter l'oracle de Delphes , et que la Pythie leur commanda d'obéir 5 s'ils voulaient voir prospérer leur fortune. Ils exécutèrent les ordres du dieu , et il existe encore aujourd'hui, dans l'Agora, une image appelée Aristée, près de la statue même d'Apollon , avec des lauriers plantés tout autour •» \ Ces arbres étaient de bronze, et animés par une puissance surnaturelle : il sortit une voix de leur feuillage , quand la thessalienne Pharsalia , maîtresse de Phayllus , vint se montrer à Métaponte , couronnée de lauriers d'or. Soudain les jeunes gens qui se trouvaient dans l'Agora furent agités d'une fureur divine, et déchirèrent la courtisane qui avait osé revêtir les insignes de leur dieu 2. Pharsalia périt de cette funeste manière, vers l'an 354 avant notre ère.
Ce n'est peut-être pas une conjecture trop hasardée de croire, qu'Aristeas le Pythagoricien , voulant établir à Métaponte le culte d'Apollon , employa, pour persuader le peuple , les mêmes moyens extraordinaires , dont son maître avait fait un si fréquent usage , et prétendit avoir été autrefois Aristée de Proconnèse, fils de Castrobius, fameux pour ses transformations et ses disparitions subites.
Telle fut l'influence de l'école italique, quelle marqua une ère politique et religieuse , et imprima un caractère de grandeur au calte primitif, en y joignant, surtout, celui des divinités abstraites, comme les Muses et Apollon. Loin d'être une réforme théologique, elle fut un complément aux croyances des nations, et un perfectionnement de la société. Les Pythagoriciens montrèrent , en beaucoup de circonstances , combien les vertus qu'ils pratiquaient les plaçaient au-dessus des autres hommes: ils excellèrent dans les sciences; et si, dans les dissensions intestines, ils
1 Hérodot. lib. IV. d'Apollon. Sa couronne étant tombée, les jeunes gens se pré-
3 Athen. Deipnosoph. lib. XIII , c. 8. cipitèrent avidement pour s'en emparer. Tandis qu'ils s'en dispu-
Plutarque diminue beaucoup le merveilleux d'un tel récit, taient les morceaux, Pbarsalia fut déchirée, victime de l'horrible
Il dit que Pharsalia , ayant reçu cette couronne du sacrilège lutte excitée par son faste et son orgueil. Plutarch. de oracul.pyth.
Philomelus, vint à Métaponte où elle dansa devant le temple Opuscul. 1. 1, p. o,56, edit. Henric. Steph.
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devinrent quelquefois les martyrs de leurs principes , ils surent gouverner ou défendre leur pays avec une justice et une valeur qui ne pouvaient être surpassées. Archytas , Zaleucus, Charondas, sont comptés, encore aujourd'hui , parmi les plus fameux législateurs , et les philosophes de Crotone périrent tous dans une bataille décisive, en combattant contre les Thuriens. 1
Pendant cent années environ, la grande Grèce, administrée par les successeurs de Pythagore, demeura indépendante, glorieuse et puissante. Mais une telle prospérité ne pouvait être durable : les moeurs commencèrent à décliner, les factions levèrent la tête, et portèrent des mains criminelles sur la patrie et la liberté. On accusa les philosophes de despotisme; on renouvela les calomnies et les fureurs de Cylon : tout un parti prenait les armes ? quand l'autre attendait son paisible triomphe de la supériorité naturelle à la vertu. Les Pythagoriciens entourés d'ennemis, assiégés à Métaponte dans une maison incendiée de tous côtés, succombèrent en grande partie : Lysis et Philolaùs, Réchappant au travers des flammes , se réfugièrent dans le pays des Lucaniens. 2
1 Jamblich. Vit. Pyth., cap. 35. » Plutarch. de Dœmon. Socr.