STYLE ANCIEN
Ce n'est pas le caprice des artistes , ni la nécessité d'orner de quelque symbole le métal destiné aux échanges du commerce, qui produisirent les types variés de toutes les monnaies grecques. Le signe légal du trafic eut toujours quelque marque bien motivée et reconnaissable : nous le voyons , depuis les temps les plus reculés , recevoir constamment des effigies nationales et religieuses. De là vient l'importance méritée qui s'attache aux recherches numismatiques , puisque , même quand les monnaies ne consacrent pas des faits ou des noms inconnus dans l'histoire, elles montrent avec certitude l'état politique d'un peuple , à une époque dont leur fabrication, toute seule, pourrait donner la date. L'abondance
des autonomes grecques a mis les savans à portée d'y observer un système régulier et invariable. Ils ont pu constater que ces médailles sont des archives, où l'on découvre chaque jour quelque fragment curieux touchant les mythes locaux et les religions métropolitaines. Sur ces monumens encore intacts, sont inscrits , par la chronologie indubitable de la fabrication, les changemens successifs des cultes , et l'introduction de nouveaux rites , selon la décadence ou le renouvellement des colonies. Si les Grecs avaient possédé nos moyens de monnayage , les musées modernes ne seraient probablement pas enrichis d'une si nombreuse variété de coins, les annales monétaires de l'antiquité seraient moins complètes et moins instructives. Les médailles que nous allons citer sont de précieux commentaires pour l'histoire de Métaponte. Nous suivrons l'ordre naturel indiqué par l'archaïsme de l'écriture et du travail.
La série des pièces paléographiques de l'Italie s'ouvre , excepté pour Tarente, par les drachmes ou didrachmes incus. Cette singularité de monnayage n'est pas, ainsi que l'observe judicieusement Echhel, un accident de fabrication, mais un système bien établi, qui prévalut en même temps parmi les premières cités grecques-italiotes. Tarente, Métaponte, Siris, Pandosia, Sybaris, Crotone, Caulon, Laus, Palmure , Posidonia, Buxentum, se soumirent au même procédé, à la même époque et comme de concert. Lorsque cette alliance commerciale, qui attestait l'union des républiques, vint à s'affaiblir, la numismatique de chaque peuple prit une direction particulière, et suivit un goût différent On abandonna le revers incus; on négligea le contour orné d'un feston toujours pareil ; et la communauté de la monnaie disparut au même temps que les intérêts furent divisés.
L'amitié de nations voisines est sujette à tant de vicissitudes , que l'on ne doit pas être surpris que la confédération des Italiotes n'ait pas été de longue durée. Au commencement de leurs établissemens , ils étaient forcés de se soutenir mutuellement : la prospérité les rendit ennemis Aussi les autonomes incuses n'occupent qu'un fort court espace. Elles remplacent un instant, à Tarente, les monnaies globuleuses ; à Métaponte, elles sarretent avant que la paléographie ait presque changé. Sybaris
METAPONTE. s3
n'en produisit qu'une ou deux sortes; Crotone et Caulon possédèrent beaucoup plus de variétés; les autres cités, une seule espèce.
S'il fallait déterminer quel motif porta les Italiotes à choisir un système monétaire si peu ordinaire \ où le coté incus était à-la-fois une difficulté pour le graveur, et une atteinte au goût naturel dans les arts, on serait obligé d'en chercher des exemples dans la Grèce, et même dans l'Ionie. En effet, la Grèce produisit long-temps des monnaies célèbres, au revers à carré creux, dentelure grossière, qui ne servait quà maintenir les tenailles sur le flan : telles sont les primitives d'Egine. On orna ensuite ce carré , et , par une bizarrerie de préjugé , on crut qu'en exécutant sur le coin, au lieu de pointes saillantes, une figure en relief, cette aspérité sculptée retiendrait également le métal que l'on frappait. Un grand nombre de monnaies de l'Asie mineure, d'un travail déjà fort habile, en sont la preuve. Ce fut donc le même motif qui établit le revers incus dans la grande Grèce; et peut-être, pour le système des didrachmes très minces, fut-il presque une nécessité. Depuis, on fabriqua des pièces épaisses , et le premier procédé tomba en désuétude. Métaponte fournit des exemples de ces phases successives. Remarquons avant de les examiner en détail, qu'aucune monnaie métapontine ne semble antérieure à la reconstruction de la ville par Leucippe, et, par conséquent, ne dépasse le 7e siècle avant notre ère,
N° I. meta, direct ou rétrograde, paléographique; Epi en relief. r[. Même type en creux. ... vïi. Didrachme.
Ces monnaies, d'un travail pénible et fort antique, sont évidemment de la première époque. On en connaît plusieurs doublées sur des flans très anciens de Gélas, Agrigente et Syracuse. Le culte de Cérès et de la Terre s'y trouve seul consacré. Elles sont frappées dans un système pareil et contemporain à celui de Sybaris, et datent, par conséquent, de la seconde construction de Métaponte.
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N° II. meta ? paléographique, Epi en relief. b1. Tête de taureau de face et en creux. ... M. Drachme.
La variété des types est ici un progrés dans l'art ? bien qu'il conserve beaucoup de la manière ancienne par sa paléographie et le revers creux. N ous avons aussi un nouveau symbole dans la tête de taureau , soit qu'il faille y reconnaître un type semblable à ceux de la Phocide , dont une partie des Métapontins était originaire , soit que nous nous en tenions à l'explication de Pausanias dans le passage suivant :
« (3oDç os ol KapuffTioi *al d IIXaTaieîç Ta dvaG^aTa êTOi^aavTo, Ôti tt]V ts âXV/)V (3e£auoç ixTqaavTo
« suSaifxoviav x,ai âpoûv eXsuQspa tt) y/j. » 1
Serait-ce en souvenir de leurs aïeux les Pyliens , et du Mélanippide Bœotus , que les Métapontins auraient frappé ce revers ? 2 Les deux variétés , que nous venons de décrire , sont les plus anciennes parmi les incuses; la dernière est fort analogue à la drachme de Sybaris avec le taureau au revers de l'amphore en creux. Celles qui suivront changent de monnayage; mais, quoique leurs deux côtés soient en relief, elles sont, cependant, d'une très ancienne fabrique.
N° III. axeaoio (a0aon rétrog.) Fleuve barbu, debout, avec des oreilles et des cornes de taureau; de ses épaules tombe une légère draperie ; il tient de la main droite une patère au-dessus d'un dauphin ; de la gauche , un sceptre de roseau, fi meta rétrograde; épi et sauterelle. ... A. Didrachme.
La légende est, comme le travail, d'une antiquité frappante. Les omierons et le thêta sont carrés , l'iota brisé , le x figuré comme un g Au-
1 Pausan. lib. X, c. 16.
avec la chronologie d'Eusébe « avec Scyhx, ind.oue une que, T. 3, p. ,64. *°°l-*»<*»<», C°'°"- S-ec-
tour et des deux côtés, règne un orle brodé d'une sorte de feston double et entrelacé, ornement très ordinaire sur les monnaies archaïques de la grande Grèce. Je crois reconnaître dans le fleuve , au nom duquel on célébrait des jeux, l'Achéloùs du mont Lycée, qui se jetait dans l'Alphée, et parcourait les domaines des Néleïdes. Celui d'Etolie était assurément bien plus important; mais par quelle raison fondée sur des passages précis aurait-il été honoré à Métaponte ? D'ailleurs, puisque les Métapontins consacrèrent une fête funèbre aux Néleïdes, pourquoi n'auraient-ils pas institué des jeux sous la protection de l'Achéloùs de leur première patrie *? C'est ici l'occasion de rappeler une médaille qui, par sa mauvaise conservation sans doute, aura échappé à la sagacité du fameux Eckhell. Il la décrit ainsi :
N° IV. Mînotaiirp. debout, tenant de la droite quelque chose semblable à une patère , de la gauche un arbousier. RÏ. meta rétrograde; épi. . . . JPl. Didrachme, 2
Nous rangerons, à la suite des médailles relatives à l'Achéloùs, une petite division de drachme avec la légende m. o. et une tète de fleuve barbue et cornue, de face, au revers d'un épi. Mionnet n'a pas hésité à l'admettre parmi celles de Métaponte.
N° V. meta, paléographique; épi avec une sauterelle; autour, feston circulaire.
r|. Epi en creux; auprès, un dauphin également en creux; autour, grènetis circulaire. ... iR. Didrachme.
1 M. Osann a publié, dans le Runstblatt (24 fév. i83i), ses ob- d'argent données en récompense aux athlètes de Métaponte,
servations sur cette belle médaille, et rapporte le passage étaient frappées dans une intention à-la-fois religieuse et spé-
curieux de Philostrate (Heroïc.) dans lequel l'existence d'un ciale, pour réunir le culte métropolitain et la divinité tuté-
Achéloùs enagonius est établie sur la foi d'un oracle rendu à laire des jeux.
l'athlète Plutarchus. Ce qui semble prouver que les pièces 2 Eckhell , Doctrin. nnm. vet. 1. 1, pag. i54-
J'aurais rangé cette médaille avec la première, si son exécution élégante et adroite n'indiquait pas un art plus avancé. Les lettres archaïques sont beaucoup moins maigres; les détails sont traités avec facilité et finesse : tout porte à croire que c'est seulement un style ancien d'imitation, tel que nous l'observons sur un grand nombre de vases , où l'habileté de l'artiste dément la naïveté des poses et le genre primitif de la décoration. Au revers, le dauphin se rapporte au culte de Neptune qui dut être introduit à Métaponte avec celui de Cérès.
N° VI. Tête de femme ceinte d'une bandelette dans une couronne de laurier.
R[. me paléographique -, épi. ... M. Didrachme.
Voici une tête sans attributs , souvent reproduite à Métaponte : on la trouve aussi sur les médailles de Terina. Dans l'incertitude où nous laisse l'absence de caractères particuliers, la couronne de laurier estelle suffisante pour y reconnaître une nikh? Nous verrons plus tard que les Métapontins lui consacrèrent une monnaie.
N° VII. Apollon nu, debout, devant un autel, tient de la droite
un laurier , de la gauche un arc et une flèche. RÏ. meta, épi et sauterelle; autour, feston circulaire. . . JK Didrach.
Peu de médailles ont autant d'importance que celle-ci. Elle réunit un fort beau travail , encore empreint du caractère sévère , à un intérêt historique très positif. En effet, un simple didrachme nous reproduit fidèlement l'autel et les lauriers de bronze érigés en l'honneur d'Apollon par les conseils d'Aristéas : Hérodote avait vu ce monument; il en parle avec détail. La statue du dieu aura été copiée, comme les Grecs avaient coutume de le faire en pareille circonstance. La belle conservation de la médaille du cabinet britannique per-
met de rétablir une description incomplète d'Eckhell, que nous transcrivons.
N° VIII. Homme nu, debout, tenant, de la droite un rameau chargé de feuilles et prolongé jusqu'à terre ; de la gauche , une baguette.
ïi meta, épi, ... M. Didrachme.
Si ce n'est la même médaille, c'en est une presque semblable, d'où lare aura disparu. L'explication du Dendrophore n'a pas paru satisfaisante au savant numismate.
N° IX. Tête d'Hercule jeune, couverte de la peau de lion, à droite.
r|. meta ■ épi et sauterelle. . . . JK. Didrachme.
Quelques restes d'archaïsme se font encore sentir, et le type d'Hercule annonce l'introduction d'une nouvelle divinité.
JN° X. Tête d'Ammon jeune, à droite, avec quatre feuilles de laurier sur la corne.
R[. avec ou sans légende, meta; épi. . . . M.. Didrachme.
Eckhell observe avec raison que le type d'Ammon jeune ou vieux ne doit pas nous surprendre à Métaponte, puisque les Eléens honoraient ce dieu d'une manière toute particulière \ Les Métapontins pouvaient avoir reçu de leur métropole une pratique déjà répandue
1 Doctrin. num. vet. t. I, p. 1 55.
dans la Grèce depuis des temps fort reculés. En effet, Hérodote affirme que l'oracle et les rjtes de Dodone furent institués par une prêtresse égyptienne et à l'imitation de l'Egypte \ Pausanias nous apprend que les Eléens honoraient Jupiter Ammon 2 i et que l'on voyait à Thèbes en Bœotie un temple d' Ammon avec la statue dédiée par Pindare , et de la main de Calamis. Auprès on lisait, sur une stèle triangulaire, un hymne que le poète avait envoyé aux Ammoniens. 3
Enfin nous trouvons aussi à Sparte un culte d'Ammon que Lysandre , averti par un songe , fit pratiquer plus religieusement qu'on ne l'avait fait avant lui.