Chapitre IV. — De l'excellence du chant grégorien
au cœur et y laisse, sous forme de souvenir, des impressions durables d'amour pour la vertu, de mépris pour les choses de ce monde et de désir des biens éternels.
« Le rythme libre, dit aussi Dom Kienle^ est en lui-même une forme parfaite, susceptible de la plus grande beauté et appropriée mieux que toute autre aux choses saintes... Pour peu que l'on considère quelle gracieuse hardiesse, quelle élégance incomparable la mélodie grégorienne déploie dans ses mouvements, comme ses formes coulent avec rondeur, souplesse et sans la moindre apreté; pour peu que l'on savoure les délices musicales et la pleine satisfaction qu'elles ne manquent jamais d'offrir à l'âme, on se convaincra sans peine que le chant grégorien, quand on l'envisage au point de vue esthétique, possède des mélodies admirables et achevées. »
427. — La structure de ces mélodies est fine, régulière et délicate : elle n'a pas été surpassée par les compositions de l'art moderne. Son style est un style à part; et les pensées qui s'y déroulent y sont développées avec un art tel, qu'il surprend les plus habiles. « Les modulations se succèdent avec souplesse et variété; la mélodie passe d'une formule à l'autre, et promène en quelque sorte le chantre dans un parterre émaillé des fleurs les plus choisies. Les phrases sont arrondies et reliées entre elles, grâce à l'heureuse proportion des parties, au développement mélodique, à la gradation, au mouvement distribué avec égalité ou dirigé vers un point culminant; et tantôt par une combinaison d'équilibre et de contrepoids, tantôt par un contraste habilement ménagé, la mélodie arrive toujours à une conclusion pleinement satisfaisante. » 2
428. — c) Le chant grégorien est de plus un chant à Vumsson, et ce caractère uni à celui du rythme dont nous venons de parler, en fait comme le chant de la prière liturgico-sociale. Il lui donne un air de majesté que n'atteindront jamais des voix diversement ordonnées. Instinctivement on l'aime; et parce qu'il est fait précisément pour les masses, il devient, quand il est exécuté par elles, comme l'expression de l'unité des pensées et de la simplicité de l'art.
429. — d) La simplicité! Encore une autre source de beauté dans le chant grégorien.
Par suite de son union intime avec les paroles de la sainte liturgie, il en extériorise les sentiments, « il féconde la terre », selon la belle expression de S. Bernard; m.ais toujours d'une
' Théorie et pratique du chant grégorien^ p. 28. • D. KiENLE, op. cit., p. 29.
150 Troisième Partie.
manière sobre et sans dépasser les limites de la sérénité avec laquelle l'Eglise fait toutes choses.
Dans tous ses mouvements, on voit, on respire, on goûte déjà par avance ce calme, cette paix céleste promise par notre divin Sauveur. « Les âm.es y trouveront la joie; les esprits fatigués le soulagement; les tièdes un commencement de ferveur; les pécheurs, des mouvements de repentir, les mondains eux-mêmes, en entendant une belle psalmodie, ne peuvent s'empêcher de ressentir au dedans d'eux-mêmes un commencement d'amour pour les choses de Dieu. On en a vu plusieurs verser des larmes de repentir et de conversion, au seul chant des psaumes, écouté par une simple satisfaction naturelle. » (S. Bernard).
3° De la nécessité de bien V exécuter.
430. — Tels sont les caractères liturgique et esthétique du chant grégorien. Pour être bien compris, ils exigent avant tout une bonne exécution du chant lui-même. Or, une bonne exécution ne peut s'obtenir que par des répétitions prépaj'atoires et une étude soutenue des mélodies : « Ecclesiasticis canticis haec disciplina vel inoxime necessaria. » ^
En effet Dieu n'a-t-il pas le droit d'exiger la perfection de nos cœurs? N'a-t-il pas le droit d'être honoré dans sa maison par un chant convenable et bien préparé? Pour plaire au Seigneur sommes-nous dispensés d'apporter à l'exécution de nos chants, la préparation que donnent aux leurs les artistes du théâtre uniquement pour plaire au public? Nous devons honorer Dieu aussi bien par le culte extérieur que par le culte intérieur. Celui-là est donc gravement, très gravement coupable qui, par sa négligence et son peu de zèle, scandalise le peuple fidèle par les choses qui ne devraient lui servir que de moyen pour le porter à Dieu.
Ayons le courage de le dire à notre confusion; de nos jours, le chant, tel qu'il est exécuté dans nos églises, n'est pas toujours pour le peuple un sujet d'édification ; et c'est pour cela qu'un des premiers actes de Pie X fut de ramener à sa pureté primitive le chant liturgique, et de lui fixer des règles en rapport avec sa fin qui est la gloire de Dieu et la sanctification des âmes. — Grande et transcendante est l'importance de cette réforme! Grands aussi doivent être nos efforts pour la mener à bonne fin et conquérir le bien spirituel que s'est proposé l'immortel Pontife. C'est S. Bernard qui a écrit ses paroles aussi sévères que justes : « Qui mutant cantuniy mutant mores. »
* Gerbert, Script, t. I, p. 173.