LEVAVASSEUR
Tous les cas de viscéralgie hypocondriaque ne se manifestent pas par des symptômes dont il soit bien facile de déterminer la cause précise. Il en est un grand nombre qui ne se trahissent que par des troubles généraux, un état habituel de malaise physique et d’abattement moral, auxquels vien— nent presque toujours, il est vrai, se joindre quelques dérangemens dans les fonctions digestives. Le fait suivant en est une preuve et démontre que mes moyens curatifs ne sont pas moins efficaces contre les viscéralgies de ce genre que contre celles qui ont un siége appréciable.
Dans les premiers jours d'août 1839, M. Guyot, directeur de l’école supérieure à Moulins, père de famille, d’une forte constitution et doué d’une activité remarquable, me
— °hh — demanda des conseils pour une maladie qui lui donnait de grandes inquiétudes.
QJ'ai quarante ans, me disait-il; depuis de longues années je suis atteint d’une affection nommée“par les uns gastro-entérile, par d’autres hypocondrie. Je suis ou très constipé, ou atteint d'une forte diarrhée. Souvent mes alimens sortent sans presque être digérés. De violens maux de tête, une irritation continuelle, des Spasmes nerveux; un malaise général, voilà mon état presque continuel. L'hiver, ou lorsque le temps est chargé d'électricité, mon état s’'empire : une humieur noire, une envie d’être seul, une idée fixe, celle de la mort, sont encore une de mes plus grandes afflictions. J'ai employé, pour moyens curatifs, les sangsues, les purgatifs, les lavemens, les tisanes rafraîchissantes, les bains, et tout cela inutilement. Mon médecin m'assure que mon état n'a rien de bien inquiétant, que cette hypocondrie cessera par un régime sévère, etc. »
Ces renseignemens ne me paraissant pas suffisamment détaillés, j'en demandai de nouveaux. Ces derniers m'apprirent, quant aux antécédens de M. Guyot, qu'à vingt-deux ans il avait eu des palpitations qu’on avait traitées comme un anévrisme et combattues par des sangsues et des vésicatoires:; et à vingt-cinq ans une affection contre laquelle on avait mis en usage des remèdes énergiques qui avaient pu agir d'une manière fâcheuse sur l'organisme. Quant à l’état actuel de M. Guyot, aux symptômes primitivement énoncés, se joignaient les suivans : élourdissemens presque conti nuels et scintillement des yeux qui lui faisaient craindre Fapoplexie ; sommeil interrompu et rêves fatigans ; re spiration assez facile, mais de temps à autre de fortes douleurs dans la poitrine, se répandant de là dans les reins; battemens de cœur assez prononcés et défaillance qui se renouvelait assez souvent, deux et même trois fois par jour ; appétit déréglé, . appétence pour les mets épicés, digestion pénible et accompagnée de pesanteur.
Cette affection était donc bien évidemment une viscéral= qie hypocondriaque. Tous les accidens qui viennent d'être énumérés confirment cette opinion, et rien n'indique une lésion de tissu d’un organe quelconque, ni même une irrita-
tion phlegmasique de l'appareil digestif. Convainceu de cette vérité, je ne pus hésiter à regarder la maladie de M. Guyot comme curable, et même assez promptement, si, ne lui demandant que de la résignation et de la persévérance, il consentait à suivre mes conseils avec la régularité nécessaire.
Et d’abord je ne vis pas, comme on l'avait conseillé, qu'il füt d'aucune utilité pour M. Guyot de changer d’occupations, car celles qu'exige sa profession n’ont rien de contraire à l'hygiène; bien plus, leur abandon, au lieu de lui procurer les avantages qu’on croyait pouvoir en retirer, comme la distraction et l’activité musculaire, ne pouvait que le plonser dans des regrets et des soucis qui rendraient cet aban— don plus nuisible qu'utile. Il était bien certain d'ailleurs qu'aussitôt qu'il obtiendrait le plus léger changement favo— rable dans son état, l'espérance fondée de guérison que ce changement ferait naître en lui, aurait sur le moral une influence bien autrement puissante que la distraction, remède impossible. J'engageai donc M. Guyot à se livrer sans crainte à ses occupations habituelles et à éviter l'oisiveté qui, le livrant trop à l'observation et à l'étude de ses Maux, les multiplierait en les entretenant.
Quant au traitement qu'il fallait suivre avec ponctualité, il consistait à faire pratiquer le matin, sur toute l'étendue du ventre, depuis le bas de la poitrine jusqu’au pubis en avant, et sur les côtés jusqu’à la colonne vertébrale, une application de la vaporisation, suivie de frictions et de massages, d’abord secs, puis balsamiques. Le soir on devait procéder à une semblable application sur toute la partie postérieure du tronc, depuis la nuque jusqu’au bas des reins, en insistant particulièrement dans les gouttières naturelles placées sur les côtés de l’épine. On devait continuer ainsi pendant une huitaine de jours, en suivant exactement les indications contenues dans l'exposé de ma Méthode et ie Guide pratique, mais je demandais qu'on me tint au courant de Ja manière dont on procèderait et des effets qui se manifesteraient ; car
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j'augurai qu'une modification ne tarderait pas à se faire sentir et que la médication externe aurait besoin d’être aidée de Femploi de la poudre anti-viscéralgique à intérieur.
Pour le moment il ne devait rien être changé à la nourri ture habituelle, car il n’était pas possible de désigner encore celle qui pourrait le mieux convenir, les voies digestives n’étant pas actuellement dans l’état où elles devaient se trouver après quelques applications. Je fus d'avis qu’on se laissât, en attendant, guider d’après les goûts et les habitudes, en faisant toutefois observer que le régime devait être confortant sans être excitant, c’est à dire qu’il fallait s'abstenir de café à l’eau, de boissons spiritueuses, de mets de haut goût ; de même que de légumes aqueux et surtout de laitage ou de tous autres alimens qui tendent à exalter ou à diminuer laction des organes digestifs. Au contraire, les viandes, surtout rôties ou grillées, le gibier, les farineux convenablement assaisonnés, le vin rouge vieux, pris tantôt pur, mais modérément, tantôt mélangé d’eau, étaient indiqués comme ce qu’il y avait de plus convenable. Enfin, j’engageai à ne négliger ni l'exercice physique ni le travail intellectuel, en ne les portant pas jusqu’à la fatigue ; à prendre de temps à autre un bain de propreté pour favoriser la propriété absorbante de la peau, et à porter en tout temps des vêtemens de flanelle, renouvelés tous les huit ou dix jours, et imprégnés de la préparation indiquée dans la Méthode.
Ma consultation fut envoyée le 10 août, et j'ignorais complètement si M. Guyot en avait suivi les indications, lorsque je reçus de lui, le 45 octobre, une lettre dans laquelle il me disait que, s’il avait gardé si long-temps le silence à mon égard, ce n’était ni parce qu'il manquait de confiance en mes conseils, ni parce qu'il était guéri, mais uniquement parce qu’il en avait été absolument empêché par des occupations impérieuses et multipliées. Il m'annonçait en même temps qu'il était toujours dans le même état, seulement un peu moins triste, ce qu'il déclarait devoir en partie aux es-
ho pérances que lui avait données ma lettre, Il était d'ailleurs toujours constipé et ressentait depuis quelque tps d'assez fréquentes palpitations. Sa lettre se terminait par ces mots :
(Je suis toujours prêt à suivre votre traitement, el je vous assure que je le ferai avec une si grande confiance, qu'il doit néces- Sairement Changer mon état. Comptez sur mon exactitude et sur m2 Pérsévérance. »
L'état de M. Guyot allait toujours eh empirarit, Cat, H'ayant pas reçu immédiatement les objets nécessaires à son traite ment, il n'en témoignait sés regrets, sous la date du 24 octobre, et s’exprimait en ces termes :
« Depuis plus de huit jours je vous ai écrit, et suis bien inquiet de He pas avoir érrcoré reçu de réponse. Mes souffrances sont assez grandes dans ce moment pour que je tienne à faire usage de votre traitement au plus tôt, Mes palpitations ont redoublé, ma constipation est extrême, et j'ai Continuellement de grands tiraillemens dans l'estomac. Veuillez me donner de vos nouvelles au plus vite en m'adressant aussi un exemplaire de votre Ouvrage, ayant été foreé de donner celui que vous m'aviez envoyé. »
Je m'empressai donc de répondre à M. Guyot, en lui donnant toutes les instructions nécessaires, et dès le 24 noyembre je reçus de lui cette lettre :
« Moulins, 12 novembre 1839.
» Monsieur,
» J'ai commencé votre traitement depuis samedi Soir, et je m'aperçois déjà qie quelques accidens qui se multipliaient à Pinfini, Ont presque entièrement cessé, Ainsi les Palpitations qui me fai saient beaucoup souffrir, paraissent ne plus exister; seulement j'ai toujours des élancemens au foie et à la rate; je crois qu'ils proviennent en partie de vents, puisque la douleur n’est plus Ia même. Les maux de tête, les sifflemens d'oreilles continuent; a COns{ipation est toujours très prononcée, et les hémorroïdes, qui ne fluent que par intervalle, me font beaucoup souffrir.
» En somme, il ÿ à un mieux sensible dans ma Position. Si ja vais le ventre plus libre, je suis persuadé que ma santé se rétabli rait bien vite. Voilà de quelle manière j'ai fait marcher mon (rai tement jusqu'à ce jour... (Suivent les détails). Tâchez, je vous prie, de faire cesser cette malheureuse Constipation : lorsqu'elle est trop forie, mon caractère n’est plus le même, je deviens me
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rose, irrascible ; j'ai des douleurs plus grandes à la rate et au foie, et j'éprouve un malaise considérable, ete., etc.
» Recevez, Monsieur, tous mes remercimens pour le bien que m'a déjà fait et que me fera certainement encore votre précieuse découverte, et croyez, etc., etc.