BUFFON
li'oiSBAlMBOO*
De tous les êtres animés, voici le plus élégant pour forme et le plus brillant pour les couleurs. Les pierres et les métaux polis par notre art ne sont pas comparables à ce bijou de la nature. Elle l'a placée dans l'ordre des oiseaux^ au dernier degré de l'échelle de grandeur : son chef-d'œuvre est le petit oiseau-mouche ; elle l'a comblé de tous les dons qu'elle n'a fait que partager aux autres oiseaux : légèreté, rapidité, prestesse, grâce et riche parure, tout appartient à ce petit &vori. L'émeraude, le rubis, la topaze brillent sur ses habits, 3 ne les souille jamais de la poussière de la terre; et dans sa vie tout aérienne, on le voit à peine toucher le gazon par instants ; il est toujours en l'air, volant de fleurs en fleurs ; il a leur fraîcheur, comme il a leur éclat, il vit de leur nectar, et n'habite que les climats où sans cesse elles se renouvellent.
C'est dans les contrées les plus chaudes du Nouveau- Monde que se trouvent toutes les espèces d'oiseaux -mouches ; elles sont assez nombreuses, et paraissent confinées entre les deux tropiques : car ceux qui s'avancent en été dans les zones tempérées n'y font qu'un court séjour; ils semblent suivre le soleil, s'avancer, se retirer avec lui, et voler sur l'aile des zéphyrs à la suite d'un printemps éternel.
DESCRipnoNS, Rxcrrs, dulogues, lsitres. m»
Les Indiens, frappés de l'éclat et du feu que rendent les eooleurs de ces brillants oiseaux, leur avaient donné les noms de rayons ou cfaeyeux du soleil. Pour le volume, les petites espèces de ces oiseaux sont au-dessous de la grande mouche asile (taon) pour la grandeur, et du bourdon pour la grosseur. Leur bec est une aiguille fine, et leur langue un fil délié; leurs petits yeux noirs ne paraissent que deux points brillants; les plumes de leurs ailes sont si délicates qu'elles en paraissent transparentes. A peine aperçoit-on leurs pieds, tant ils sont courts et menus ; ils en font peu d'usage ; ils ne se posent que pour passer la nuit, et se laissent, pendant le jour, emporter dans les airs ; leur vol est continu, bourdonnant et rapide ; on compare le briiit de leurs ailes à celui d'un rouet. Leur battement est si vif, que l'oiseau, s*arrêtant dans les* airs, paraît non- seulement immobile, mais tout à fait sans action. On le voit s'arrêter ainsi quelques instants devant une fleur, et partir comme im trait pour aller à une autre; il les visite toutes, plongeant sa petite langue dans leur sein, les flattant de ses ailes sans jamais s'y fixer, mais aussi sans les quitter jamais. Il ne presse ses inconstances que pour mieux suivre ses amours et multiplier ses jouissances innocentes, car cet amant léger des fleurs vit à leurs dépens sans les flétrir; il ne fait que pomper leur miel, et c'est à cet usage que sa langue paraît uniquement destinée : elle est composée de deux fibres creuses, formant un petit canal divisé au bout par deux filets; elle a la forme d'une trompe, dont elle fait les fonctions : l'oiseau la darde hors de son bec, et la plonge jusqu'au fond du calice des fleurs pour en tirer les sucs.
Rien n'égale la vivacité de ces petits oiseaux, si ce n'est leur courage, ou plutôt leur audace. On les voit poursuivre avec furie des oiseaux vingt fois plus gros qu'eux, s'attacher à leur corps, et, se laissant emporter par leur vol, les becqueter à coups redoublés jusqu'à ce qu'ils aient assouvi leur petite colère. Quelquefois môme ils se Uvrent entre eux de très-vifs combats; l'impatience paraît être leur âme; s'ils
mo XXEKPLBS ET tOtâTIBnïSimiJUlU.
B'approebeDt d'mi« Oear et qu'ils la troufent ianéo» ih.M -arrachent ka pétales avec use pcécipitatiiQD qai fDanqpi leur dépit. Ils n'ont d'autre voix ifu'un petit cri frégnant^t répété ; ils le font entendre dans les bois dès l'aurore, jmtf^t «ee qu'aux premiers rayons du soleil tous prennent 1\ ^ se dispersent dans les campagnes. (Bufton.)
Ws*
L'écureuil est un joli petit animal qui u*est qu*â dend sauvage, et quî^ par sa gentillesse, par sa docilité, par Tinnocence de ses mœurs, mériterait d'être épargné ; il n'est ni carnassier ni nuisible, quoiqu'il saisisse quelquefois des oiseaux; sa nourriture ordinaire sont des fruits, des amandes^ des noisettes, de la faîne et du gland ; il est propre, leste» Tif, très-alerte, très-éveillé, très-industrieux : il a les yeux pleins de feu, la physionomie fine, le corps nerveux, les membres très-dispos; sa jolie figure est encore rehaussée par une belle queue en forme de panache, qu'il relève jusque par-dessus sa tête et sous laquelle il se met à l'ombre. 11 est, pour ainsi dire, moins quadrupède que les autres ; il se tient ordinairement assis presque debout^ et se sert de ^ee pieds de devant comme d'une main pour porter à saboudie; au lieu de se cacher sous terre, il est toujours en l'air; H approche des oiseaux par sa légèreté ; il demeure connue eux sur la cime des arbres, parcourt les forêts en santant de l'un à l'autre, y fait son nid, cumlle les graines, boit la rosée, et ne descend à terre que quand les arbres sont agités par la violence des vents. On ne le trouve point dans les champs, dans les lieux découverts, dans les pays de plaine; il n'approche jamais des habitations, Une reste point dans les taillis, mais dans les bois de hauteur, sur les vknx arbres des plus vieilles futaicte. 11 craint l'eau plus que la terre, et l'on assure que, lorsqu'il faut la passer, il se eert d'une écorce pour vaisseau et de sa queue pour voiie et petr gouvernail. Il ne s'engoureKt pas comme le loir pendant l'hiver; il est en touti;emps très-éveillé; etpeur-peu qtfen
;teucbe au pied de Tarbre sur lequel il repose, il sert de sa petite bauge, fait sur un autre, ou se cache à Talm d'une forancbe. Il ramasse des noisettes pendant l'été, eia leanfUii les trous, les fentes d*un vieux arbre, et a recours en biveff à sa provision ; il les cherche aussi sous la' neige, qu'il 4^ tourne en grattant ; il a la wix éditante et plus perçante encore que celle de la fouine ; il a de plus un murmuve -à bouche fermée, im petit grognement de mécontentement qn*i} fait entendre toutes les fois qu*on l'irrite. Il est trop léger pour marcher, il va ordinairement par petits sauts, et qveL* quefois par bonds; il a les ongles si pcmitus et les -mouvements si prompts, qu'il grimpe en im instant sur un lilim dont Fécorce est fort lisse. (Buppon.)
(Voir pages S6 et UO.)
Si le rossignol est le chantre des bois, le serin est le musicien de la chambre; le premier tient tout de la nature, le second participe à nos arts. Avec moins de force d'organe, moins d'étendue dans la voix, moins de variété dans les sons, le serin a plus d'oreille, plus de facilité d'imitation, plus de mémoire; et comme la <Uâérence du caractère^ surtout dans ces animaux, tient de très-près à celle qui se trouve entre leurs sens, le serin, dont l'ouïe est plus attentive, plus susceptible de recevoir et de conserver les impressions étrangères, devient aussi plus sociable, plus doux, phis fiimilier; il est capable de reconnaissance et même d'attacbsment; ses caresses Bont aimables, ses petits dépits innocents, et sa colère ne blesse ni n'offense. Ses habitudes naturelles le rapprochent encore de nous ; il se nourrit de gaines comme nos autres oiseaux domestiques; on Téléw plus aisénuent que le rossignol, qui ne vit que de chair ou d'insectes, et qu'on ne peut nourrir que de mets préparé*. Son edr-ication, plus facile, est aucsi plus heureuse : on
4ihde, feiimé de iovtes parts par des sommets jamies et eihcâiUeax; tmm sommets ne s'entr'onvent qu'au levant» poux IsdsMr veir le gouffire de: la mer Morte et les montagaes loiiitames de l'Arabie* Au milieu de ce paysage de pierres, sur un terrain inégal et penchant, dans renceinte d'un mar jadis branlé par les coups 4u béli^^ et fortifié par des toais qui tombent, on aperçoitée Tastes débvi»; des cypièa èpan, éè» buissons d'aloès et de nopals, quel<|ue6 masures arabes, pareilles à des sépulcres blanchis, recouvrent cet amaa de ruines : c'est la triste Jérusalem.
Au premier aspect de cette région désolée, un grand ennui saisit le cœur ; maie lorsque, passant de solitode en solitude, l'espace s'étend sans bornes devant nous, peu à peu l'ennui se dissipe; le voyageur éprouve une terreur secrète qui, loin d'abaisaar l'àme, donna da courage et élève le génie. Des aspeets eztraaniinaâses décèlent de toutes parts une terre travaillée par des miracles. Le soleil brûlant, l'aigle impérieux, l'humble hysope, le cèdre superbe, le figuier stérile, toute la poésie, tous les tableaux de rËcriture sont là; chaque nom renferme un mystère, chaque- grotte déclare l'aTenir, chaque sommet retentît des accents d'un prophète. Dieu môme a parlé sur ces bordis : les torrents desséchés, les rochers fendus^ les tombeaux entr'ouverts attestent le prodige; le désert paraît encore muet de terreur, et l'on dirait qu'il n'a osé rompre le silence depnis qu'il a entendu la voix de l'Étemel. (Ceàtsaubriaivi), Itinéraire.)
M^rnsmuÊMm»
L'ouragHDB est un reie^ fdrieux, le plus souvent accompagné de pluie, d'éclairs^ de tûnneirrey quelquefois de tremblements de terre, et toujours des circonstances les plus terribles, lès plus destouedw» qw^ V)0iit»|n:à0ietitnn8embier. Tout à coup, au jour vif et brillant de la zone torride sQocèda uoe nuit.umirerselle et profonde; à la parure: d'un
DESCRn>TÏON», ÏIËCIÎ9; DÏALOÔtJ»», ïiBTTBES. SK
jfltatemps étemel, la nnditô de« pins tri»teB hî^rs. D«t arbres aussi anciens que le montlie sont déracinés on leni* dè'brf s dispersés ; \ee pins solides édifices n'offrent en tm moment qne des décombres. Où ro&il se plaisAil â regarda lés coteaux fiches et verdoyants, on ne voit plus que des plantations bouleversées et des ca^twnes hideuses. Des malheurem:, dépdniUés de tout, pleurent sur des cadavres ou cnerchent leurs parents sous des mines. Le bruit des eaux, des bois, de la foudre et des vents, qui tombent et se brisent contre les rochers ébranlés et fhMcassés, les cris et les hnriements des hommes et des animaux, péle-méle^ emportés dans un tourbillon de sable, de pierres et dedébris^ tout semble annoncer les dernières convulsiODB et fagonie de la nature. (Raynal.)
Cette grotte était taillée dans le roc, en voûte pleine de ro^aiUes et de coquilles; elle était tapissée d'une jeune' vigne qui étendait ses branches souples également de tous les côtés. Les doux zéphyrs conservaient en ce lieu, m^gré lesardeuis8.4»selttl| unadélicieuse fraîcheur; des fontaines^ coulant avec un doux murmure sur des prés semés d'amarantes et de violettes, formaient en divers lieux des bains aussi purs et aussi clairs que le cristal; mille fleurs nsùssantes émaillaient les tapis verts dont la grotte était envilOtmée. Là on trouvait un bois de ces arbr^ totiflbB qsÉ portent des pommes d*or, et dont la fleur, q^ ee i^nouveUe dans toutes les saisons^ répand le plus doux detoua les par» ftime* Ge bnis semblait eourcmner eee belles prsMes, et Ibrmait ane nuit que les rayons du soleil ne p<Msvai«flt (ercer. Là on n* entendait jamais que le ebant dea oiseaux, on le bruit d'nn ruisseau qui, seprécipitant du haut d'ufi nh èher, tombait à gros bciàlloas pleine d'éeume et s'enfayait an travers de la praîrte.
La grotte était sur le peiwIkaAft Sitm «ofKne. De^ là ^tt dé«> eionvraît la mer, qoriiiiiefâdir claire et «aie covum xa^
glace, quelquefois foUement irritée contre^ les] rochers, où elle se brisait en gémissant, et élevant ses Tagnes comme des montagnes. D'nn antre côté, on voyait une rivière où se formaient des fies bordées de tilleuls fleuris et de liants peupliers, qui portaient leurs tètes superbes jusque dans les nues. Les divers canaux qui formaient ces tles semhlaifmt se jouer dans la campagne : les uns roulaient leurs eaux daîres avec rapidité; d'autres avaient uue eau paisible et dormante; d'autres, par de longs détours, revenaient sur leurs pas, comme pour remonter vers leur source, et semblaient ne pouvoir quitter ces bords enchantés. On apercevait de loin des collines et des montagnes qui se perdaioit dans les nues, et dont la figure bizarre formait un horizon à souhait pour le plaisir des yeux. Les montagnes voisines étaient couvertes de pampre vert qui pendait en festons : le raisin^ plus éclatant que la pourpre, ne pouvait se cacher sous les feuilles, et la vigne était accablée sous son fruit. Le figuier, Tolivier, le grenadier et tous les autres arbres couvraient la campagne et en faisaient un grand jardin. (Ffc- XELON, Télémaque, livre I.)
On Terra, par cet exemple, qne la description se confond quelquefois avec la narration.
Quand nous eûmes doublé le cap de Bonne- Espérance, et que nous vtmes l'entrée du canal de Mozambique, le 23 de juin, vers le solstice d'été, nous fûmes assaillis par un vent épouvantable du sud. Le ciel était serein; on n'y voyait que quelques petits nuages cuivrés, semblables à des vapeurs rousses, qui le traversaient avec plus de vitesse que celle des oiseaux. Mais la mer était sillonnée par cinq 0)i six vagues longues et élevées semblables à des chaînes de col- Unes espacées entre elles par de larges et profondes vallées. Chacune de ces collines aquatiques ^tait à deux ou trois étages. Le vent détachait de leurs sommets anguleux une espèce de minière d'écume où se peignaient çà et là les cou*
leurs de Tarc-en-ciel. Il en emportait aussi des tourbillons d*i2iie poussière blanche qui se répandait au Igin dans leurs vallons, comme celle qu'il élève sur les grands chemins en été. Ce qu'il y avait de plus redoutable, c'est que quelques sommets de ces collines, poussés en avant de leurs bases par la violence du vent, se déferlaient en énormes voûtes, * qai se roulaient sur elles-mêmes en rugissant et en écumant, et eussent englouti le plus grand vaisseau s'il se fût trouvé soùs leurs ruines. L'état de notre vaisseau concourait avec celui de la mer à rendre notre situation affreuse. Notre grand mât avait été brisé la nuit par la foudre, et le mât de misaine, notre unique voile, avait été emporté le matin par le vent. Le vaisseau, incapable de gouverner, voguait en travers, jouet du vent et des lames. J'étais sur le gaillard d'arrière, me tenant accroché aux haubans du mât d'artimon, tâchant de me familiariser avec ce terrible spectacle. Quand une de ces montagnes approchait de nous, j'en voyais le sommet à la hauteur de nos huniers, c'est-àdire à plus de cinquante pieds au-dessus de ma tête. Mais la base de cette effroyable digue venant à passer sur notre vaisseau, elle le faisait tellement pencher, que ses grandes vergues trempaient à moitié dans la mer, qui mouillait le pied de ces mâts, de sorte qu*il était au moment de chavirer. Quand il se trouvait sur la crête, il se redressait et se ren* versait tout à coup en sens contraire sur sa pente opposée avec non moins de danger, tandis qu'elle s'écoulait de dessous loi avec la rapidité d'une écluse, en large nappe d'écume. II était alors impossible de recevoir quelque consolation d*un ami ou de lui en donner; le vent était si violent qu'on ne pouvait entendre les paroles mêmes qu'on se disait à Toreille en criant à tue-tête. L'air emportait la voix, et ne pennettait d*ouïr que le sifflement aigu des vergues et des cordages, et les bruits rauques des flots, semblables aux hurlements des bêtes féroces. Nous restâmes ainsi entre la vie et la mort depuis le lever du soleil jusqu'à trois heuree après midi. (Bebnardui db Saimt-Piebrs«)
4kéth. bb coxr. 17
»6 . EXEMFLSS BT ÉCLAmCISSEliENTS.
On yerra par oet exemple comment on anime la description dei lieux en j plaçant l'homme.
Qn'on se figure un pays sans verdure et sans eau, un soleil brûlant, un ciel toujours sec, des plaines sablonneuses, des montagnes encore plus arides, sur lesquelles Toeil s'étend et le regard se perd sans pouvoir s'arrêter sur aucun objet vivant, une terre morte et, pour ainsi dire, écorchée par les vents, laquelle ne présente que des ossements, des cailloux jonchés, des rochers debout ou renversés, un désert entièrement découvert où le voyageur n'a jamais respiré sous Fombrage, où rien ne l'accompagne, rien ne lui rappelle la nature vivante : solitude absolue, mille fois plus affreuse que celle des forêts; car les arbres sont encore des êtres pour l'homme qui se voit seul ; plus isolé, plus dénué, plus f)erdu dans ces lieux vides et sans bornes, il voit partout l'espace comme son tombeau; la lumière du jour, plus triste que l'ombre de la nuit, ne renaît que pour éclairer sa nudité, son impuissance, et pour lui présenter l'horreur de sa situation, en reculant à ses yeux les barrières du vide, en étendant autour de lui l'abîme de l'immensité qui le sépare de la terre habitée ; immensité qu'il tenterait en vain de parcourir : car la faim, la soif et la chaleur brûlante pressent tous les instants qui lui restent entre le désespoir et la mort. (Buffon.)
DIVBBB QBNBBS DS KASSÂTION : NABSATION HISTORiQtJE ; NARRA- TION OBATOIBB; récit mixte oit NAlffiATION POÉTIQnS. — TOJT nr STYLE CONVBNABIiBS A LA ITABRAXIOlî. — Q|7AlÏxIÛI> IMI LA NARRATION. — FORME PB LA NARRATION.
Mven |p«xires de nftnmtian i mtaerwMàWL lilitoviawef aMi^ rflttion oratQlrei récit mixte on Bavrattepi yoé^^ai^
(Yçûr pages 113 et tnlranifliu)
L60 dei3X moroeaux que nous allons citer hcoai sentir la différenoe
qni doit exister entre la narration historique et la narration oratoire. Tons deux offrent le récit de la bataille de Rocroy : dans le premier, cette bataille est racontée par un historien ; dans le second, par nn orateur. Le premier est extrait de V Histoire du siècle dt Louis XlVj par Voltaire ; le second, de VOraison funèbre du prince de Condiy par Bossuet.
Récit historique.
19 mai 1643.
Les troupes espagnoles, au nombre de vingt-six mille hommes, sous la conduite d'un vieux général expérimenté, nommé don Francisco de Mello, vinrent ravager les frontières de la Champagne. Ils attaquèrent Rocroy ^ , et ils crurent pénétrer bientôt jusqu'aux portes de Paris, comme ils avaient fait huit suis auparavant. La mort de Louis XIII, la faiblesse d'une minorité, relevaient leurs espérances; et quand ils virent qu'on ne leur opposait qu'une armée infé-* rieure en nombre, commandée par un jeune homme de vingt et un ans, leur espérance se changea en sécurité.
Ce jeune homme sans expérience, qu'ils méprisaient, était Louis de Bourbon, alors duc d'Ënghien, connu depuis sous le nom de grand Condé. La plupart des grands capitaines sont devenus tels par degrés. Ce prince était né générai ; Tart de la guerre semblait en lui un instinct naturel : il n'y avait en Europe que lui et le Suédois Torstenson qui eussent à vingt ans ce génie qui peut se passer de Fexxyéneoce*
Le duc d'Ënghien avait reçu, avec la nouivelle de la mort de Louis XIII, Tordre de ne point hasarder de bataille. Le maréchal de l'Hôpital, qui lui avait été donné pour le conseiller et pour le conduire, secondait par sa circonspection ces ordres timides. Le prince ne crut ni le maréchal ni la cour; il ne confia son secret qu*à Gassion, maréchal de camp, digne d'être consulté par lui; ils forcèrent le maréchal à trouver la bataille nécessaire.
1. Aujourd'hui chef-lieu d'arrondissement du département des Ardennei.
On remarque que le prince, ayant tout réglé le soir, veille de la bataille, s'endormit si profondément, qu'il fallut le réveiller pour combattre. On conte la même chose d*Àlexandre. Il est naturel qu un jeune homme, épuisé des fatigues que demande l'arrangement d*un si grand jour, tombe ensuite dans un sommeil plein ; il l'est aussi qu'un génie fait pour la guerre, agissant sans inquiétude, laisse au corps assez de calme pour dormir. Le prince gagna la bataille par luimême^ par un coup d'œil qui voyait à la fois le danger et la ressource, par son activité exempte de trouble qui le portait à propos à tous les endroits. Ce fut lui qui, avec de la cavalerie, attaqua cette infanterie espagnole jusque-là invincible, aussi forte, aussi serrée que la phalange* ancienne si estimée, et qui s'ouvrait avec une agilité que la phalange n'avait pas pour laisser partir la décharge de dix -huit canons qu'elle renfermait an milieu d'elle. Le prince l'entoura et l'attaqua trois fois. À peine victorieux, il arrêta le carnage. Les officiers espagnols se jetaient à ses genoux pour trouver auprès de lui un asile contre la fureur du soldat vainqueur. Le duc d'Ënghien eut autant de soin de les épargner qu'il en avait pris pour les vaincre.
Le vieux comte de Fuentes, qui commandait cette in£ainterie espagnole, mourut percé de coups. Gondé, en l'apprenant, dit « qu'il voudrait être mort comme lui, s'il n'avait pas vaincu. »
Le respect qu'on avait en Europe pour les armées espagnoles se tourna du côté des armées françaises, qui n'avaient point, depuis cent ans, gagné de bataille si célèbre. (Vol-
TAIR6.)
Récit oratoire.
 rage de vingt-deux ans, le duc conçut un dessein où les vieillards expérimentés ne purent atteindre*; mais la
1. CoTpf d'infanterie maoédo- le mérite. AUnsion au yienx mazép dienne, d*abord de 4,096 hommes, ohal de THôpital, qui s'oppoeait 4 pnitdel6,384. ce qa*on lirr&t la bataille. Voir,
2. C'ett-è-dire dont lei yieillards dans le récit de Voltaire, l'e^liM» eatpérimentéi ne comprenaient paa tion de ce fait»
victoire le justifia devant Rocroy . L'armée ennemie est plus forte, il est vrai ; elle est composée de ces vieilles bandes wallones ^, italiennes et espagnoles qu'on n'avait pu rompre jusqu'alors. Mais pour combien fallait-il compter le courage^ qu'inspiraient à nos troupes le besoin pressant de l'État, les avantages passés, et un jeune prince du sang qui portait la victoire dans ses yeux? Don Francisco de Mello Tattend de pied ferme; et, sans pouvoir reculer, les deux généraux et les deux armées semblent avoir voulu se renfermer dans des bois et dans des marais, pour décider leur querelle, comme deux braves en champ clos. Alors que ne vit^on pas? Le jeune prince parut un autre homme. Touché d'un si digne objet, sa grande âme se déclare tout entière ; son courage croissait avec les périls, et ses lumières avec son ardeur. À la nuit qu'il fallut passer en présence de Tennemi, comme on vigilant capitaine, il reposa le dernier, mais jamais ii ne reposa plus paisiblement : à la veille d'un si grand jour et dès la première bataille, il est tranquille, tant il se trouve dans son naturel; et l'on sait que, le lendemain, à l'heure marquée^ il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre. Le voyez- vous comme il vole ou à la victoire ou à la mort? Aussitôt qu'il eut porté de rang en rang l'ardeur dont il était animé, on le vit presque en même temps pousser l'aile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée, rallier les Français à demi vaincus, mettre en fuite l'Espagnol victorieux, porter partout la terreur, et étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups. Restait cette redoutable infanterie de l'armée d'Espagne, dont les gros bataillons serrés, semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraient inébranlables au milieu de tout le reste en déroute, et lançaient des feux de toutes parts. Trois fois le jeune vainqueur s'efforça de rompre ces intrépides combattants ; trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines*,
l.DelaFlandreetduBrabaiit,^ui pelant Fontaines^ Bossuet donne la appartenaient alors & r£spagne. tradaction de ce nom espagnol. 2. Le comte de Fuentes : en Tap-
ses EXEMPLES ET ÉCLAIRCIStSEMElTTS.
qn'on voyait porté dane sa chaise, et^ malgré ses infirmités^ montrer qu'une âme guerrière est maiOresse du corps qn elle anime. Mais enfin il faut céder. C'est en vain qu'à travers les bois, avec sa cavalerie toute fraîche, Beck précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés : le prince l'a prévenu ; les bataillons eni<mcés demandent qu«urtier. Mai9 la victoire va devenir plus terrible pour le duc d'Enghien que le combat. Pendant qu'avec un air assuré il s'avanee pour recevoir la parole de ces l»>aves gens, ceuXHîi, tonjoars en garde, craignent la surprise de qpielque nouvelle attaque : leur efiroyable décharge met les n^ôtres en furie ; on ne voit pkrs que carnage; le sang enivre le soldat; jusqn'i ce que ce grand prince, qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis, cahna les courages émus et joignit aa plaisir de vaincre celui de pardonner. Quel f&t alors Fétoch nement de ces vieilles troupes et de leurs braves offîders, lorsqu'ils virent qa'il n'y avait plus de salut pour eux qu'entre les bras du vainqueur 1 De quels yeux regardèrentils le jeune prince, dont la victoire avait ri^evé la hante contenance, et à qtâ la clémence ajoutait de ncMtveUes grâces ! Qu'il eût encore volontiers sauvé la vie an brave comte de FxmtaÉnes! Mai^ il se troavu par terre, parmi ces milliers de morts dont l'Espagne sent eneore la perte. Elle ne savait pas que le prince qui lui fît perdre tant à» ses vieux régiments à la bataille de Rocroy-, en devait achever les reste» dans les plaines de Len-s. Ainsi' la pr»* mière victoire fat le gage de beaucoup d'autres. Le prince fléchit le genou, et, dans le champ de bataffîe, il rend^ an Dieu des armées la gloire qu'il lui envoyait. Là on céléhra Rocroy délivré, les menaces d'un redoutable ennemi tournées à sa honte, la régence affermie, la France en' repos, eCtm règne qui devait être' si beao comemencé par un siheoreuat présage. (Bossbbt.)
KotiB allonB nyûntenant faire comprendre à nos leoteun . qatHa différence existe entre la narration histotique et la nanatiiiBuJBaizte.
DESCRIPTIONS, RÉCITS, DIALÔGtJES, LETTRES. 263
Le^ftldinte fAft va êttd rflieoiité, d^aibord pair un historien, oblige de se conformer à la vérité dans tous les détails; ensuite par an poëte, libre de s'abandonner à son inspiration, pourvu qu'il conserve la vérité du fait principal et qu'il soit fidèle dans la peinture des oaraotbres.
Rëêît historique.
Ab 983 avant J. G.
Alexandre, après avoir vaincu Darius à la bataille d'Issus, s'empara de la Syrie et de la Phénicie, et détrôna le roi de Sidoto, Straton, qui était dévoué aux Perses ; il chargea en mêïne temps son lieutenant et son ami Héphestion de donner un nouveau roi aux Sidoniens.
Héphestion, s'étant rendu à Sidon, offrit la couronne à deux frères chez qui il avait reçu l'hospitalité, et dont les nohles qualités avaient gagné son estime et son affection.
"Ces deux jeunes gens répondirent à ses offres par un refus respectueux, mais ferme. « Ils n'appartenaient pas, dirent-ils^ à la famille royale, et, d'après les lois et les antiques usages des Sidoniens, la couronne ne pouvait être possédée que par un homme issu du sang de leurs ancien^ rois. »
ilépheatèon ^. fMur ee^néretts teSeA- ^'ilne s'était pss trompé dans son choix, et que ceux à qui il avilit 'oËéti la couronne en étalent dignes ) il redoubla ses instances, liiaîs vainement. Alors iï les pria de désigner, parmd les hommes iasttâ 'djiM'Aoeifiiis pnliiie»d»Siàcmy celui qui lever pataîssait le* plus dipie -de tégûer.
Ûs répondirent que le ptus digne, sans contredit, était un homme déjà âgé, nommé Abdolonyme, qui était réduit à iiiii^9!andepâii9i«tév et qm cukivaii de sefr. nains tHft j^dln dans tes fantotârgB dé la ville. Béphestîoii les diââ^«a de porter à Abdolonyme, àé là part d^Alexandjre, les ib&îgnes ^e. U r(^auté. Jla paçtiroat aceompagnés d'tu(ie< fouilesÉBa^ brefiftè q^ vemqsrlisfia&t l'air à? se» 9LÇfdÈstmttêm, m, étiutt etmé»éiBm Ife jartlitï, itty trott^feût Afiéoiwiyïtte, cpd^ît
964 EXEMPLES ET £CLAiaCIS8EllENTS.
occapé à bêcher; ils lui présentèrent le sceptre et la couronne, et le saluèrent ro^.
D'abord Âbdolonyme croyait rêver. Ensuite, il se figura qu'on voulait se jouer de sa misère, et répondit anx hommages qu'on lui adressait par de sévères reproches. Enfin, voyant que c'était sérieusement qu'on lui of&ait le diadème, il l'accepta sans en paraître ébloui. 11 se rendit au palais, et, dès les premiers moments de son administration, montra autant de fermeté que de sagesse.
Alexandre voulut voir ce jardinier devenu roi. Quand Abdolonyme se présenta devant lui, le conquérant, frappé de la noblesse et en même temps de la simplicité de son extérieur, le regarda quelque temps en silence* « Gomment avez- vous fait, lui dit-il, vous né du sang des rois, pour supporter l'indigence ? — Veuille le ciel, répondit Abdolonyme, que je supporte aussi bien le fardeau de la grandeur! Jusqu'ici le travail de mes mains a suffi à l'accomplissement de tous mes désirs. Tant que je n'ai rien eu, rien ne m'a manqué. »
-Alexandre, enchanté de cette réponse, combla Abdolonyme de présents, et annexa à son petit royaume plusieurs cantons limitrophes.
Yoilà le fait tel qu'il s'est passé, tel, par conséquent, que l'historien a dû. le raconter.
Pour faire une narration intéressante, le poëte suit une autre marche. H ne conserve que le fidt principal : quant aux détails, il les supprime ou les modifie.
Ainsi il ne met en présence que le jardinier et le conquérant t Straton, Héphestion et ses deux jeunes hôtes sont laissés de côtd, parce que la multiplicité des personnages nuit à la rapidité et à la netteté du récit, et que l'intérêt excité par eux s'afiBiiblit en se divisant.
L'offire de la royauté à Abdolonyme et son entrevue avec Alexandre ne forment qu'une seule scène ; et afin qu'elle frappe davantage le lecteur, ce n'est pas dans la tente ou dans le palais du héros qu'elle a Ueu, c'est dans le modeste jardin.
Ce jardin, qui ne doit rien à l'art, est cependant pittoresque et digne de servir de oadre à cette grande scène. La pauvreté d'Abdolonyme n'est pas de la misère ; elle est allégée par le travail, eiif^
noblie par l'étnde, channée par la contemplation habituelle des plus beaux spectacles que puisse offirir la natur . AbdolonTme n'est pas seul ; il a un fils : Taffection mutuelle du père et de Tenfant anime les tableaux du poëte, et répand sur tout le rédt un intérêt plus doux et plus tendre. C'est par une belle et calme soirée, au moment où le père et le fils adressaient leurs Toeux au ciel, qu^éclate tout à coup cette grande révolution dans leur destinée.
Cette circonstance et toutes les autres sont heureusement choisies pour intéresser le lecteur; le langage des deux personnages principaux est parfaitement approprié à leur caractère connu, et la couleur locale est partout obseryée, particulièrement dans la description dn jardin.
Récit poétique.
Ces doux soins, qui da sage occapent les loisirs, Quelquefois les rois même ont goûté leurs plaisirs. C'est toi que j'en atteste, 6 vieillard magtianimel Toi, né du sang royal, modeste Abdolonyme. Obscur et retiré dans son paisible enclos, Entre son doux travail et son heureux repos, I Ce vieillard oubliait le sang qui le vit naître. Nul séjour n'égalait sa demeure champêtre : D'un côté, c'est Sidon, et son port et ses mers; 4)e l'autre, du Liban les cèdres toi;gours verts, Dont les sommets pompeux, disposés en étage. Levaient cime sur cime, ombrage sur ombrage. Au flanc de la montagne, un fertile coteau, Vêtu d'un vert tapis, s'étendait en plateau, Et de là deux filets d'une onde cristalline Tombaient en murmurant au pied de la colline. Au centre du jardin, vers le soleil naissant. Un vallon fortuné se courbait en croissant, Zone délicieuse, en tout temps ignorée *
Et du midi brûlant et du fougueux Borée. Dans le fond, les sapins, les cyprès fastueux. En cercle dessinaient leurs troncs majestueux ; Mille arbustes divers y versaient sans blessure Le nard le plus parfait, la myrrhe la plus pure» Au devant on voyait, déployant son trésor, Le citron orgueilleux de son écorce d'or, Et la rouge grenade, et la figue mielleuse, Et dn riche palmier la datte savoureuse. Autour, quelques rochers du marbre le plus pur, Veinés d'or et d'argent, et de pourpre et d'azur.
986 EXEMPLES ET ÉCLAlBCISSEVENTS.
Charmaient plus ses regards, dans leurs formes mstigaesY
Que ceux dont l'art jadis décorait ses portiques.
Sor leurs fiancs ondoyaient des arbrisseaux en fleurs,
Dififèrents de parftnns, de formes, de coaieurs ;
La rose les parait, et sur one onde pure
De Tieux saaies penchaient leor longue cheTehire.
Plus loin, c^est an troupeau qui, content sous ses lois.
Lui peignait l'origine et les devoirs des rois.
" Les premiers souverains furent pasteurs des hommes,
Se disait-il souvent; mais dans l'âge où nous sommes,
Quels sages emlraient ces illustres dangers ! »
Il disait ; et, content du sceptre des bergers,
Il soignait tour à tour ses troupeaux et ses plantes.
Son fils le secondait de ses mains innocentes. L*un est majestueux encore en son déclin, Sa barbe en flots d*avgent se répand sur son seikl ; Sur son teint vigourooK oae mâle vieillesse N'a point décolos^ les flenvs de la jeunesse ; Sa marche est assurée, et son «iguste front Du temps et du maliieur semble braver rafiroot. Son fils est dans sa fletu?; mais de radolescence Les traits déjà plus mûrs s'éloignent de Tenfance; La rose est sur sa joue, et d'un léger eoton Le duvet de la pèche ombrage son menOon : Son air est doux, mais fler, et de sa noble race Je ne sais quoi de grand conserve encor ki trace.
Tous deux, lorsque le soir tempéraût les chftleufMi Au repos de la nuit abandonnant les fleurs, Quelquefois de rerapire ils lisaient les annaleS) Et du peuple et des gvaads les discordes fatales ; Gomment, au bnut c*nfos de uMa afllrenses voix. Le crime ensanglanta la demeure des rois, Et du trône brisé fil tonsber leuM ancêtres. * Le vieillard les pleurait; mais sons ses toits c&aitf^êtMê, Tranquille, il était loia d'envier leur splendeuré Tel n'était point son fils: un instinct de grandeur Quelquefois dans son âdsie éveillait son courage Au-dessus de son sort^^MiMlessusde son âge; Mais, Texemple d'un père arrêtant son essor, A son labeur rustique il se plaisait enoor.
Au centre du jardin est un auf^ champêtre^ Là,. tous deux des saiBOoa iteadiivaienriQ matlare. Un soir, après avoir fimilenva doiyx t^nivausT, Désaltéré leurs fleurs, taillé leurs arb»isseaaxi Au pied de cetuuitel, ocotonnâ As ^uililttdesy
DESCRIPTIOM», RÉCITS, DIALOGtTES, LETTRES. 261
Tous deux agenouillés présentaient leurs offrandes. L^air était en repos : les rayons du soleil, Glissant obliquement de Toccident vermeil, Peignaient au loin les mers de leur pourpre flottante ; Les vaisseaux de Sidon dans leur voile ondoyante A peine recueillaient quelque soaffle des vents ; La vague avec lenteur roulait ses plis mouvants ; Enfin tout était calme, et la nature entière Semblait avec respect écouter leur prière. Chaque vœu vers le ciel montait en liberté; Par les voûtes du temple 11 n'est point arrêté ; Et les fruits parfumés, les fleurs et la verdure Formaient (le milie odeurs Fencens de la nature. Le vieillard, le premier, an maître des humains Levait, en suppliant, ses vénérables mains : 11 priait pour ses fruits, pour son fils, pour Tempire ; Sur ses lèvres errait un auguste sourire : Son fils raccompagnait de ses timides vœux; Leurs voix eu s'unissant s*élevaient vers las cieux : Soixante ans de vertus recommandent le père; L'innocence- du Gh protège sa prière.
Voilà que tout à coup résonne aux environs L'éclatante trompette et le bruit des clairons ;. Une troupe guerrière entoure cette enceinte. Le jeune Abdolonyme a tressailli de crainte: K Mon fils, dit le vieillard, ne t'épouvante' pasi Lorsque Torgueil armé rassemble ses soldats, Le riche peut trembler; mats le pauvre est tranquille, n Il dit, reste à Tautel, et demeure immobile.
Mais la trompette sonne une seconde fois. Et Técho roule au loin prolongé dans les bois: Cest le vainqueur de Tyr, c'est lui^ c'est Alexandre. Fatigué de marcher sur des patais en cendre, Efiroi du trône, il veut en devenir l'appui. Et ce caprice auguste est digne encor de lui. Des portes du jardin les pilastres rustiques N'offraient point des palais les marbres magniliques ; D'un simple bois de chéfne ils étaient façonnés,' Ces lieux d'un vert rempart étaient environnés; Les mûriers, les buissons, les blanches aubépines Ensemble composatetxt ces murs tissus d*éplne8. Alexandre s'arrête ; et ce triomphateur. Qui des plus A>rts remparts alôissa la hauteur, Contemple avec respect cette faible barrière ; Il laisse hors des murs sa cohorte gaerrièoe ;
im EXEMPLES ET ÉCLAIEOISSEMENTS.
Il porte dans Tenceinte un pas religieux.
Et craint de profaner le calme de ces lieux.
A peine il les a vus, ses passions s'apaisent.
Son orgueil s'attendrit, ses victoires se jtaisent ;
Et, sur ce cœur fougueux, sur ce tyran des rois,
La nature un instant ^ repris tous ses droits.
Il cherche le vieillard, il le voit, il s'approche :
« Ce lieu me fait, dit-il, un trop juste reproche;
Il me dit que j'ai trop méconnu le bonheur.
A terrasser \eh rois je metlais mop honneur ;
Je vais jouir enfin d'un charme que j'ignore*
Tûn sang régna jadis, il doit régner encore.
Viens donc, tout te rappelle au rang de tes aïeux,
Tes vertus et ton peuple, Alexandre et les dieux.
—Ainsi ta main toujours dispose des couronnes;
Aux uns tu les ravis, aux autres tu les donnes,
Répondit le vieillard, et de tes ûères lois
Le plus obscur réduit ne peut sauver les rois!
Hé bien! à mes destins je suis prêt à souscrire;
Pour le rendre à mon ûls, je reprends mon empire.
Toi, si tu peux des champs goûter encor la paix,
Contemple cet asile, et conçois mes regrets.
Permets donc qu'en ces lieux le sommeil des chaumières,
Pour cette nuit du moins ferme encor mes paupières.
Et qu'en ce doux abri prolongeant mon séjour,
Je dérobe aux grandeurs le reste d'un beau jour.
Demain à mes devoirs je consens à me rendre. »
Cette noble ûerté plaît au cœur d'Alexandre. Mais, durant leurs adieux^ le fils dans le jardin Ayant cueiUi des fleurs qu'entrelace sa main A ces lauriers cruels qu'ensanglanta Bellone >, Demande à marier sa modeste couronne.
Le héros lui sourit, et ce front triomphant Se courbe avec plaisir sous la main d'un enfant; Il le prend, il Tembrasse, et, fixant^ son visage, Dans ses destins futurs aime à voir son ouvrage. ^ Il part enfin, s'éloigne, et s'arrache à regret A ce couple innocent, qu'il envie en secret. Il s'éloigne, indigné de sa grandeur cruelle Qui traîne le ravage et le deuil après elle. Prend pitié de sa gloire, et sent avec douleur Qu'il a conquis le monde et perdu le bonheur* Mais ce jour le console : il éprouve en lui-môme
Bellone f la guerre personnifiée. S. Regardant fixement.
Ce plaisir pur qui fait l'orgueil du diadème,
Qu'igBore la victoire, et quitte ces beaux lieux,
Fier d'un plus beau triomphe, et plus grand & ses yeaz.
Le vieillard tout le soir suit sa tâche innoceute ; Il va de fleur en fleur, erre de plante en plante, Se hâte de jouir, et dans le fond du cœur Recueille avidement un reste de bonheur. A peine Thorizon avait rougi Taurore, Que, pressant dans ses bras «cet enfant qu*il adore : « Je vais régner, dit-il, et ce terrible emploi, Mon fils, après ma mort, retombera sur toi : Que je te plains! Ces bois, ces fleurs, si^yets fidèles. Ne m'étaient point ingrats,!ne m'étaient point rebelles ; Qn*un sort bien différent nous attend aujourd'hui! Viens donc, ô mon cher fils ! viens, 6 mon doux appui ! Du malheur de régner viens consoler ton père. Et vous, objets charmants, toi, cabane si chère, Vous que je cultivais, vergers délicieux. Arbres que Vai plantés, recevez mes adieux. Hélas! coulant ici mes heures fortunées, Heureux, par vos printemps je comptais mes années ; Ces fastes^ valaient bien les annales des rois. Puisse du moins l'empire être heureux sous mes lois, Et, me dédommageant de vos pures délices, Par le bonheur commun payer mes sacrifices ! »
Il dit, promène encor ses regards attendris Sur ses bois, sur ses fleurs, ses élèves chéris. Et part environné d'une brillante escorte. Mais du palais à peine il a touché la porte, Mille ressouvenirs se pressent sur son cœur; Dans un confus transport de joie et de douleur, En silence il parcourt le séjour de ses pères. Témoin de leur grandeur, témoin de leurs inisères.
Il règne, et Téquité préside à ses projets. Son sceptre est moins pesant, chéri par ses sujets. Cependant quelquefois, loin d'un monde profane. Il revient en secret visiter sa cabane. Revient s'asseoir encore au pied de ses ormeaox, De ses augustes mains émonde leurs rameaux. Et, s*occupant en roi, se délassant en sage, D'un bonheur qn*il n*a plus adore encor l'image.
(DtUIAI.)