CHAPITRE V
i/auto-suggestion Â) Principes généraux.
J’ai, au chapitre précédent, expliqué le mécanisme de la volonté: il me reste à parler d’un des plus curieux effets de l’exercice de cette faculté, la suggestion, et, spécialement en ce qui nous occupe au cours de ces pages, l’auto-suggestion dont il est indispensable de posséder quelques notions pour arriver à réaliser consciemment le phénomène du dédoublement personnel.
Déjà, dans l’étude du développement de la volonté au moyen de l’action directe, j’ai indiqué le procédé le plus simple d’auto-suggestion; il nous en reste d’autres à examiner à ce point de vue.
Plus loin, nous aurons à nous occuper du développement de la neuricité: là encore, certains procédés d’autosuggestion nous viendront en aide.
Enfin, quand j’aborderai la partie pratique de cet ouvrage, on verra baser sur le monoïdéisme la production du phénomène. Or, qu’est un monoïdéisme, sinon le résultat d’une suggestion — qu’elle soit objective ou subjective?
On voit donc qu’à tous points de vue il est nécessaire, avant d’aller plus loin, de connaître les principes d’autosuggestion qui nous seront utiles par la suite.
Mais, avant d’aborder l’auto-suggestion, il est nécessaire de procéder par ordre, et de se demander : Qu’est-ce que la suggestion? v
La suggestion est le résultat de l’inlluence exercée par la parole, l’action ou la simple volonté d’une personne
sur une autre personne d’une certaine sensibilité. C’est ce que l’on appelle à proprement parler, Y hétéro-suggestion, pour la distinguer de Y autosuggestion, qui est le résultat d’une concentration, volontaire ou non, de la pensée personnelle sur un objet soit existant objectivement, soit imaginé subjectivement.
« Nous savons que vouloir, c’est pouvoir... Nous ne voulons donc que le possible, le raisonnable. Il n’y a ainsi dans le vouloir aucune tension épuisante, mais seulement l’exercice d’un pouvoir de l’âme, d’une faculté, où les idées éveillent les penchants et les sentiments: ceux-ci viennent mettre en branle l’activité motrice en vue de l’exécution de la volonté. Or, le point de départ, l’idée dirigeante est une idée suggérée au patient: elle peut venir du dehors, par exemple du médecin; il y a en ce cas hétérosuggestion . Par contre, Y autosuggestion se réalise lorsque l’idée s’est présentée d’elle-même au patient, qu’elle a été cultivée et rendue féconde; qu’elle a impressionné les centres affectifs, qu’elle a donné lieu à une volonté, avec réalisation en acte, de la volition ainsi élaborée (1). »
On voit déjà, dès le principe, la suggestion se diviser en deux ordres, suivant qu’elle provient de l’extérieur ou de nous-même.
Dans l’état d’hypnose (2) l’hétéro-suggestion peut agir seule; dans l’état normal, l’hétéro-suggestion ne peut agir seule si elle ne suscite à sa suite de l’auto-suggestion, car, suivant le mot de Bernheim, rhétéro-suggestion apporte le germe, l’auto-suggestion le féconde: ceci explique qu’à l’état normal l’auto-suggestion est prépondérante, peut agir seule, et amener seule un résultat puisque, comme l’a dit très justement le Dr P.-E. Levy (3) : Toute idée est un acte à l’état naissant.
Dans le sens le plus général, l’auto-suggestion est toute
(1) Dr Làvrànd, Traitement de la volonté et psychothérapie , 1 br. in-12, Paris, 1909.
(2) Bernheim professe que: il n'y a pas d'hypnose, il n'y a que de la suggestion. Je suis cle son avis; aussi n’envisagé-je l’hypnose que comme résultat de la suggestion.
(3) Education rationnelle de la volonté, 1 vol. iil-12, Paris, 1910.
influence exercée sur les fonctions cérébrales et perçue par le cerveau, quand cette influence provient d’uine impulsion intérieure. La cause première de cette impulsion peut, d’ailleurs, avoir son origine dans une excitation venue de l’extérieur et qui provoque une réaction interne.
Dans un sens plus restreint, l’auto-suggestion est une opération mentale par laquelle notre pensée se porte, se concentre et se maintient sur une idée fixe et exclusive; le résultat de cette opération est la transformation de l’idée en acte, ou la tendance à cette transformation.
On donne encore le nom d’auo-suggestion à l’idée qui fait l’objet de l’opération mentale, et, quelquefois aussi, à l’effet qui en résulte ou devrait en résulter (1).
Ainsi, ce mot présente quatre sens différents: 1° l’impulsion première; 2° l’opération mentale; 3° l’idée qui en résulte; 4° et enfin la réalisation en acte de cette idée. Mais il ne peut y avoir confusion puisque, en somme, ces quatre objets de définition représentent les quatre phases différentes de l’opération totale.
Quelles sont les personnes capables de s’auto-suggesfionner? A cette question, on peut répondre en principe: Tout individu, quelqu’il soit. L’état d’auto-suggestionnabilité (2) peut être regardé comme général. En effet, l’état d’hétéro-suggestionnabilité est considéré comme très fréquent — normal, même; Liébault et Bernheim affirment réussir la suggestion chez 90 0/0 au moins des sujets, et Foret et O. Vogt chez 97 0/0. Or, l’auto-suggestion est infiniment plus fréquente que l’hétéro-suggestion, puisque celle-ci a besoin d’être aidée par la première pour produire son plein effet, tandis que, au contraire, la caractéristique propre de l’auto-suggestion est la spontanéité.
(1) Dr Géraud-Bonnet, Précis d'auto-suggesüon volontaire, 1 vol. in-12, Paris, 1910. Excellent ouvrage auquel j’aurai plus d’un emprunt à faire, et sur lequel va être particulièrement basé le présent chapitre.
(2) On m’excusera de parler français. Le terme couramment employé est suggestibilité : ce mot ne peut s’appliquer qu’aux choses et non aux personnes. Le jour où la science officielle a été forcée de s’occuper de ces matières, elle l’a fait tellement à son corps défendant qu’elle en a perdu la notion de l’expression -correcte; et sou erreur d’alors subsiste encore actuellement.
L’auto-suggestion est, en somme, si fréquente chez chacun de nous qu’on peut dire d’elle qu’elle est le moteur de chacun de nos actes. On ne se la représente, d’ordinaire, que dans des cas bien définis et tout à fait particuliers: une personne qui, enrhumée, à son insu, du cerveau, ne peut percevoir un parfum se figure être victime d’une abolition de l’odorat, et ne peut plus distinguer aucune odeur; celle qui, ayant lu un livre de médecine, s’imagine ressentir tous les symptômes des maladies qu’elle croit connaître; le condamné à mort à qui l’on fait croire qu’il doit périr dans une expérience scientifique, par suite de l’écoulement de son sang, et qui, après une piqûre anodine à chacun de ses membres, meurt en entendant couler l’eau d’un robinet, qu’il croit être son sang; le malade imaginaire à qui son médecin affirme qu’il doit guérir s’il a simplement la patience de prendre chaque quart d’heure, durant deux jours, une pilule de mica partis dans une cuillerée de protoxyde d'hydrogène, etc. Ce ne sont là que des cas spéciaux, mais qui, habituellement présentés, paraissent limiter l’auto-suggestion à certaines catégories de faits plus ou moins bien définies.
Dans la pratique, il en va tout autrement, et l’on peut dire d’elle, je le répète, qu’elle est le moteur de chacun de nos actes journaliers en apparence instinctifs et irréiîéchis.
Prenons un exemple: — nous circulons sur une chaussée; un bruit attire notre attention: auto-suggestion; nous reconnaissons la corne d’un tramway, véhicule que nous savons être dangereux pour les piétons; une autosuggestion nous fait alors regarder où nous sommes, et constater que nous circulons justement sur sa voie; nous nous écartons de cette voie par l’effet d’une autre autosuggestion; puis, au lieu de continuer à marcher sur la chaussée où circulent des voitures, nous gagnons le plus proche trottoir: encore auto-suggestion... On voit le rôle permanent de l’auto-suggestion dans nos actes de chaque instant.
On peut donc dire de l’auto-suggestion qu’elle est, et
de beaucoup, le principal mobile de nos actions, et qu’il n’est personne qui puisse s’y soustraire.
Ce n’est là, iî est vrai, que l’auto-suggestion spontanée, alors que nous aurons à mettre en œuvre Fauto-suggestion volontaire, mais qui ne comprend que le milieu habitué naturellement à la première est encore plus naturellement propice au développement de la seconde? Lorsque, dans un terrain, jusqu’alors inculte, un agriculteur constate que les graminées sauvages viennent à merveille, il en conclut que celles qu’il y sèmera pousseront avec la même facilité.
Ceci nous amène à parler de Fauto-suggestion volontaire, c’est-à-dire non plus de celle qui naît spontanément et amène d’elle-même son résultat normal, mais de celle que nous pouvons susciter en nous dans un but déterminé.
Voici ce qu’en dit le Dr Géraud-Bonnet (1):
« L’auto-suggestion volontaire a pour but de se donner à soi-même une suggestion utile.
« On peut aussi la désigner sous le nom d’auto-suggestion personnelle pour la différencier de la suggestion étrangère faite par une autre personne.
« La pratique de l’auto-suggestion personnelle ne peut jamais être nuisible ni entraîner aucun inconvénient. Elle peut ne pas réussir si on n’y met pas assez d’énergie ou de persistance. Mais quand elle est régulièrement et convenablement appliquée, et quelle porte sur une idée réalisable, elle peut aboutir à des résultats inappréciables.
« Elle est basée sur les principes suivants, qui régissent l’exercice de la suggestion en général:
« 1. Toute idée suggérée, qui pénètre dans le cerveau, produit une impression mentale.
« 2. Toute idée, suffisamment répétée, finit par provoquer la réalisation de l’acte qui lui correspond,
« Pour la mise en œuvre de ces principes, trois éléments essentiels interviennent, absolument indispensa-
(1) Loc. cit.
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Mes, qui doivent être utilisés avec leur maximum de puissance pour obtenir des effets rapides et certains.
« Ces éléments sont: JLa volonté^de réussir, la confiance dans le succès, et la concentration de la pensée sur l’idée qui constitue l’auto-suggestion.
« Il n’est pas douteux, non plus, que l’opération devra être faite dans les conditions qui facilitent l’emploi de la suggestion ordinaire, c’est-à-dire que le cerveau devra être mis, au préalable, dans un état à peu près passif, et même, quand c’est possible, dans un certain degré d’autohypnotisation qui le rendra plus suggestible (1). Pendant la séance, l’activité cérébrale ne devra être sollicitée par aucune idée étrangère à celle qui se rapporte à l’autosuggestion voulue.
« Ces dernières conditions entraînent, comme accessoires, d’autres conditions adjuvantes auxquelles il sera bon et même nécessaire de satisfaire pour éviter les distractions et maintenir la fixité de l’attention sur l’idée suggestive: l’isolement, le silence, l’absence de tout bruit venant du dehors, l’occlusion des yeux, l’inertie du corps» et la suppression de tout mouvement volontaire. »
On a déjà indiqué plus haut, dans l’explication du procédé de dynamisation directe de la volonté, comment on peut s’y prendre, dans le cours ordinaire de la vie, pour se bien pénétrer d’une idée; ici je donnerai la façon de procéder, selon les principes qui précèdent, lorsque l’on veut consacrer quelques instants spécialement et uniquement à la genèse et au développement d’une autosuggestion.
Enfermez-vous dans une chambre retirée, où ne pénètrent pas les bruits du dehors, où vous êtes sûr de n’être pas dérangé, et dont vous aurez clos les rideaux; puis, faisant face à la partie la plus sombre de la pièce, allongez-vous sur un fauteuil, une chaise longue ou un canapé où votre corps demeurera inerte, et sans aucune gêne.
Pour appliquer ici un principe d’hypnotisation: placez à portée de votre oreille une montre ou une pendule au tic-tac monotone; si c’est le soir, n’ayez d’autre lumière
(1) Le procédé le plus simple à employer est indiqué plus loin.
que celle, vacillante et tremblotante, d’une petite lampe à alcool, après avoir fait macérer dans l’alcool, pendant vingt-quatre heures, une forte pincée de fleurs de chanvre par litre (1); la vue et l’ouïe, les deux sens qui nous mettent le plus en relation avec les choses extérieures, seront de la sorte engourdis et placeront votre cerveau dans un bon état de suggestionnabilité: évitez d’abord de penser à quoi que ce soit; faites, en un mot, de votre cerveau une chose aussi inerte, aussi passive que le reste de votre organisme; quand vous vous sentirez gagner progressivement par une sorte de torpeur, alors fixez votre pensée sur l’idée que vous avez voulu vous suggérer, en vous pénétrant bien du sens des mots. Reposez-vous en respirant lentement et assez profondément (sans cependant que cet acte vous soit une gêne ou retienne votre attention); puis recommencez autant de fois que vous^ pourrez dans le laps de temps que vous avez résolu de consacrer à cet exercice, — que vous pourrez réitérer lui-même plusieurs fois dans la journée, et notamment avant de vous coucher. Si vous agissez de la sorte avec l’assurance et la conviction de la réussite, il ne vous faudra que peu de temps pour que l’auto-suggestion voulue opère son effet.
Il arrive parfois que dans le principe de cette pratique la contention trop grande ou mal pondérée de l’esprit amène après soi des insomnies; si elles sont brèves et accidentelles, le mieux est de ne pas s’en occuper; mais si elles devenaient prolongées et passaient à l’état chronique, on pourrait utiliser la formule suivante indiquée par Curtin (2).
Bromure de potassium . 10 grammes
Valérianate d’ammoniaque, forme Pierlot . 30 »
Eau de fleur d’oranger . 30 »
Sirop simple . 60 »
Eau distillée . 150 »
A prendre par cuillerée à entremets, matin et soir, vingt minutes avant le repas.
(1) La lumière obtenue par ce procédé, est à la fois vacillante et fascinante, et répand des émanations narcotiques très douces, propres à as~ soupir le cerveau» —
(2) Jeunesse et beauté, 1 br. in-16, Paris.
Toutefois, il est à remarquer que bromure et valérianate sont de puissants anti nerveux; on ne peut donc utiliser cette formule que si le développement de la neuricité dont il va être question plus loin n’est pas encore commencé, car ce traitement y ferait obstacle. Dans le cas contraire, il faudrait s’adresser à un médecin qui, connaissant le tempérament du sujet, lui formulerait l’ordonnance d’un médicament ayant le moins possible, chez lui, action sur le système nerveux, car tous les produits soporifiques, bromures, chlorals, dérivés innombrables de l’opium et autres sulfonals produisent un effet plus ou moins intense sur la neuricité.
Dans le cas où l’on ne trouverait pas de produit pouvant agir sans nuire au développement de la neuricité, l’opérateur qui voudrait réellement expérimenter aurait le choix ou de s’auto-suggestionner dans ce sens, ou de subir quelques nuits d’insomnie dont la fatigue aurait vite raison.
B) Application à la volonté
Nous verrons plus loin, en nous occupant du développement de la neuricité, que la volonté est une émanation ✓de force nerveuse et que l’accroissement de l’une est en raison directe de l’accroissement de l’autre, puisque la volonté est fonction du cerveau et que c’est la masse cérébrale surtout qui émet la force nerveuse,
Si donc on veut acquérir de la volonté ou l’augmenter, c’est-à-dire si l’on s’est auto-suggestionné dans ce sens, on s’apercevra rapidement que, si la volonté dépend de l’accroissement des forces nerveuses, celles-ci — car tout se tient, tout s’enchaîne dans l’homme comme dans la nature — dépendent à leur tour des forces corporelles générales. Les anciens disaient: Mens sana in cor pore sano, que nous traduirons par: Une volonté forte se crée par un organisme vigoureux.
Il faut donc, tout d’abord, développer les forces musculaires et les énergies organiques: celles-ci, là leur tour, produiront de la neuricité d’où émanera la volonté. On
y arrive, cela est universellement connu, par l’emploi d’un genre de vie basé sur l’hygiène et l’exercice. Se faire des muscles d’abord, tout est là! Donc, la vie au grand air, ou tout au moins des promenades quotidiennes, une nourriture modérée mais substantielle, sept ou huit heures de lit seulement, mais toutes employées au sommeil et non à la rêvasserie si chère aux paresseux, un travail journalier bien ordonné, pour mener de iront l’exercice intellectuel et l’exercice corporel, de façon à chercher dans l’un le repos de la fatigue produite par l’autre; telle doit être la façon de vivre idéale, pour qui veut se faire une volonté.
Comparez, à cet égard, deux enfants, deux frères nés à la campagne et d’égale force. L’un est resté aux champs, à cultiver le patrimoine; l’autre a voulu tenter fortune à la ville et est entré dans un comptoir ou dans un bureau où il s’anémie peu à peu par le manque d’exercice, par la claustration de l’existence, par toutes sortes de causes que l’on peut imaginer. Laissez passer quelque temps, et dites lequel des deux a le plus de volonté? Vous hésitez à répondre parce que, si vous admettez bien que les forces corporelles de l’un ont décru, sa volonté a pu néanmoins rester entière; et vous hésitez à vous prononcer dans un cas général et abstrait. Mais placez ces deux frères dans une situation concrète, celle-ci, par exemple." — En temps de guerre, deux corps de troupes marchent l’un contre l’autre, aussi bien exercés, aussi manœuvriers, aussi bien commandés l’un que l’autre; mais le premier est composé surtout d’employés de bureau ou de commerce; le contingent du second est formé surtout d’ouvriers agricoles, habitués à la marche et durs à la fatigue. N’oublions pas que tous les écrivains militaires sont d’accord sur ce principe que le résultat d’un combat est à celui des deux adversaires qui le veut avec le plus de ténacité. Chacun des deux corps de troupe est, en principe, animé d’une volonté égale à celle de l’autre. Mais le premier arrive à l’endroit de l’engagement fatigué par une longue marche, démoralisé partiellement par le manque de repos; il n’apporte au combat qu’une volonté de’
surface, une volonté purement nerveuse, c’est-à-dire factice, puisqu’elle ne repose pas sur la force musculaire, et qu’il ne peut l’entretenir que par des excitants factices eux-mêmes, tels que l’alcool, qui tourneront à l’opposé de ce qu’il en attend une fois le moment de surexcitation passé (1). Comparez ce corps de troupe à son adversaire, où dominent les rudes campagnards: ceux-ci ont supporté allègrement les fatigues de la marche et le poids du sac; ils arrivent au combat nullement énervés, en possession de tout leur sang-froid, bien dans la main de leurs chefs... La question ne se pose même plus de savoir qui sera le vainqueur, c’est-à-dire, en fin d’analyse, qui aura, au terme de la journée, déployé le plus de volonté.
Il en est de même à n’importe quel degré de la hiérarchie sociale. Comparez, par exemple, dans les rangs élevés, un chef de bureau d’administration et un capitaine de l’armée, et dites si, à première vue et sans les connaître plus l’un que l’autre, vous n’attribuerez pas instinctivement une plus forte dose de volonté aui soldat habitué aux intempéries, musclé par les exercices corporels, qu’au chef de bureau coutumier d’une vie recluse, et valétudinaire par suite même de ses occupations? (2)
Donc le muscle est la base essentielle de la volonté; mais il existe plusieurs sortes de volonté: celle qui ne surgit qu’après une longue méditation et tergiverse, et celle qui s’affirme immédiatement et va droit au but. Laquelle est préférable?
Certes, une décision prise sans réflexion est généralement fâcheuse; cependant il faut que la réflexion soit rapide, car une décision à moitié satisfaisante mais vers la réalisation de laquelle on marche en tempête est toujours
(1) V. à ce propos la charge de la cavalerie Ponsomby, à Waterloo, où hommes et chevaux avaient été saturés d’alcool, et où des cavhliers ont sabré leur propre monture.
(2) Il y a évidemment des exceptions au fait; mais ces exceptions sont basées sur l’intelligence, et l’on peut admettre en principe que, de deux hommes pris au hasard, il faut que le plus faible possède infiniment plus .d’intelligence que le idus fort pour être doué d’une volonté supérieure.
préférable à une autre décision excellente mais clans l'accomplissement de laquelle on hésite.
Pour en revenir à l’exemple militaire cité plus haut — car la guerre a toujours été la meilleure école de volonté — supposons que les deux corps de troupes ennemies se rencontrent à l’improviste. Les deux chefs prennent avec une égale rapidité leurs dispositions de combat, mais tous deux ont des idées tactiques différentes servies par un inégal esprit de décision. Le chef du parti A, moins manœuvrier que son adversaire, ne voit qu’une solution: enlever ses troupes et foncer sur le centre adverse de façon à couper l’ennemi en deux: c’est là une conception un peu simpliste; le chef du parti B, au contraire, conçoit le projet de mettre à profit un accident de terrain pour tourner son adversaire par les flancs, pour le forcer à se replier; il est certain que cette décision est de beaucoup supérieure à la première, mais à une condition: c’est qu’elle recevra une rapide exécution, sinon les troupes du parti A enfonceront le centre du parti B, momentanément affaibli par un mouvement sur les ailes, avant d’être elle-mêmes forcées de se retirer par un mouvement tournant qui n’a pas eu le temps d’aboutir. Des deux décisions, c’est la plus inférieure qui l’emporte par sa rapidité d’exécution.
On le voit, dans nombre de circonstances, la promptitude de décision est préférable à l’excellence de la décision elle-même.
Or, pour acquérir cet esprit de décision, ce que l’on appelle en beaucoup de cas du coup d’œil , quel est le meilleur procédé à employer? — La pratique des jeux de sport. J’ai cité plus haut l’escrime qui exige une grande rapidité de décision et une exécution foudroyante; mais il n’est aucun jeu sportif — tennis, football, natation, chasse, etc. — qui ne soit apte à développer à un haut degré ces qualités à l’aide desquelles l’exercice de la volonté lui donne une valeur qu’elle ne possédait pas antérieurement.
Mais la rapidité de conception et de décision ne suffit pas à faire une volonté absolument supérieure: elle doit.
pour être parfaite, posséder trois qualités qui se trouvent rarement réunies chez un même individu: la force* la persistance et la continuité.
Le besoin de la force se comprend du reste, puisque une volonté sans force cesse d’être une volonté, et que* d’ailleurs les présentes pages sont consacrées au développement de cette qualité.
La persistance et la continuité contribuent également à former une volonté sûre d’elle-même; en effet, on se figure diftcilement une volonté véritablement digne de ce nom lorsqu’elle est intermittente, c’estnà-dire lorsqu’elle cesse par moments de tendre au but proposé, ou bien quand elle se montre versatile et diverse, changeant de but à chaque instant.
Ces deux dernières qualités s’acquièrent également par auto-suggestion, non pas, comme la force, en dirigeant le moïdéisme suggéré vers la volonté elle-même, mais vers l’objet qu’elle se propose d’atteindre.
Par exemple, nous avons vu que la volonté se développe si l’on s’auto-suggestionne: « J’ai de la volonté! Je suis énergique! » Au contraire, pour acquérir ou développer la persistance et la continuité, le monoïdéisme créé ne sera pas: « Je veux vouloir constamment! » mais il consistera à ne pas perdre de vue le but à atteindre.
Un moyen général et très simple — parce que son emploi est en quelque sorte de chaque instant — d’acquérir ces qualités, consiste à modifier complètement ses habitudes. Ce procédé présente en outre l’avantage de montrer quel degré de développement a atteint la volonté (1)-
En effet, chacun possède ses menues pratiques auxquelles il tient d’autant plus que, la plupart du temps, il ne peut se rendre compte du pourquoi de telle ou telle habitude: il s’agit donc de modifier ses habitudes, non pas dans leur ensemble, ce qui jetterait du trouble dans
(1) Il existe, en Amérique, m’a-t-on dit, un instrument servant à mesurer mécaniquement l’intensité d’une volonté. J’en signale ici l’existence, mais sans rien pouvoir en dire de plus, car je ne l’ai jamais eu entre les mains, et j’ignore sur quels principes il est basé: — je ne sais même si ce n’est pas purement et simplement un objet de bluff comme il en naît tant de l’autre côté de l’Atlantique.
l’existence, mais en les prenant une à une, de façon à changer progressivement votre manière de vivre.
Par exemple, vous êtes accoutumé à lire votre journal chaque matin avant déjeuner: prenez la décision, que vous maintiendrez, de ne le lire désormais qu’avant de \ous coucher. — Dès qu’il vous arrive une lettre, vous la décachetez immédiatement: surmontez votre curiosité et chaque jour laissez votre courrier devant vous , pendant une heure, avant d’y toucher. — Quand vous sortez, vous éprouvez un certain plaisir à flâner, à vous attarder aux devantures des magasins: allez désormais droit à vos affaires sans vous arrêter.
Ce renversement de vos habitudes exercera votre volonté, et la ténacité que vous apportez à maintenir ces petites modifications de votre genre de vie y produira la persistance et la continuité.
Voici, d’autre part, les conseils que donne, dans son ouvrage précité, le Dr Géraud-Bonnet pour diriger l’autosuggestion vers l’accroissement de volonté:
Choisissez un exercice physique ou musculaire que vous savez, à l’avance, pouvoir accomplir aisément, et exécutez-le jusqu’au bout, d’une seule traite, sans vous y reprendre à plusieurs fois si c’est possible.
Veillez à ce que votre volonté soit active pendant toute la durée de l’opération; ne vous abandonnez à aucune idée étrangère, à aucune distraction, à aucune rêverie; ayez soin que votre attention soit solidement maintenue sur ce que vous faites; que votre effort mental soit réel et persistant depuis le commencement jusqu’à la fin.
Si, pendant l’exécution, vous reconnaissez que votre volonté a cessé d’agir, qu’une pensée différente, ne se rapportant plus à l’occupation voulue, se présente et vous dérange, hâtez-vous de reprendre le fil interrompu de votre idée première, ou bien arrêtez-vous et recommencez.
Si le même fait se reproduit, c’est que l’exercice choisi est trop difficile ou d’une trop longue durée. Simplifiezle, ou prenez-en un autre plus facile ou plus court.
Ainsi, par exemple, vous avez décidé que vous alliez
frapper vos mains Tune contre l’autre pendant deux minutes consécutives. A un certain moment, vous vous apercevez que votre pensée vagabonde sur quelque idée étrangère: arrêtez-vous, c’est trop long.
Recommencez en vous fixant une durée d’une minute seulement. Il faut, pour bien réussir, que, pendant toute cette minute, votre attention soit invariable, bien arrêtée sur le battement des mains, et que le mouvement soit constamment conscient et ne devienne pas automatique...
Voici quelques exemples d’exercices faciles à réaliser.
Les membres supérieurs étant allongés horizontalement, plier l’avant-bras droit sur le bras et allonger de nouveau: faire ensuite même mouvement avec le membre gauche. Recommencer à droite et continuer jusqu’au terme fixé dès le début. Pour que le rythme des mouvements soit bien régulier, et l’attention plus soutenue, on peut compter, à chaque mouvement partiel: 1-2-3-4.
On peut aussi faire simultanément, avec les deux avant-bras, les deux mouvements de flexion, puis les deux mouvements d’extension.
On peut compliquer en ajoutant des mouvements de flexion et d’extension des avant-bras pendant que les bras se portent verticalement vers le bas, puis vers le haut, ou inversement.
On peut également utiliser les membres inférieurs, soit pour des mouvements de flexion et d’extension, soit pour des mouvements en avant ou en arrière.
Un bon exercice consiste à aller tous les jours, à. la même heure, jusqu’à une certaine distance sur une route, et revenir au point de départ (1). Pendant cette promenade qui doit avoir lieu quel que soit le temps, quelle que soit la saison, quels que soient les motifs contraires, on ne devra se laisser détourner par aucun incident fortuit, ni par les personnes de connaissance que l’on pourrait rencontrer sur son chemin. Ce n’est qu’à ces condi-
(1) L’homme qui se livrerait à eet exercice dans le seul but de toucher chaque fois un même caillou disposé exprès ferait, à la longue, de ce caillou un merveilleux talisman de volonté.