‹ Méthode de dédoublement personnelChapitre 24 sur 32 · QUELQUES FAITS · texte numérisé non relu

QUELQUES FAITS

Les cas de dédoublement conscient sont loin d’être rares; ce qui fait qu’on a généralement tendance à les regarder sinon comme des hallucinations — car enfle ils comportent souvent avec eux la preuve objective et matérielle de leur réalité — au moins comme de simples anomalies, c’est que ce phénomène a été peu étudié jusqu’à ce jour; il existe des recueils de faits très judicieusement consignés { Phantasms of livings, Hallucinations télépathiques , etc.) mais la théorie générale n’a été que peu abordée jusqu’à présent.

Et cependant, le cas abondent. La haute science officielle, même, est forcée de s’en occuper: elle n’y comprend rien d’ailleurs, puisque, forcément, la théorie lui échappe, et elle les range dans la catégorie très élastique des délires oniriques ; on trouvera, à ce propos, l’étude d’un cas des plus caractéristiques, sous la signature du professeur Gilbert Ballet, dans le Bulletin médical du 4 novembre 1911, cas assez remarquable pour être analysé ici:

Au mois de décembre dernier, s’est présentée dans le service du professeur Gilbert Ballet, une jeune fille de 28 ans, institutrice, Mlle D..., qui se plaignait de troubles curieux. Elle accusait une sorte de dédoublement de la personnalité dont le sentiment déterminait chez elle un état anxieux accusé. Au moment même où elle

nous faisait part de ses angoisses, c-lîe avait l’impression et, en apparence au moins, la conviction que son moi était absent, qu’il errait de par le monde, que la personne qui nous parlait était une sorte d’enveloppe sans vie mentale réelle, la vraie personnalité s’étant détachée et étant ailleurs. Il en résultait un état de souffrance morale, d’anxiété des plus vives...

Dans sa famille, à Saint-Gennain, elle a commencé à éprouver des impressions singulières de dédoublement qui se sont précisées depuis. Pendant un an, elle a eu des sensations de « vide » dans tout le corps. Un peu plus tard, vers 25 ou 26 ans, elle avait parfois, le soir, la sensation que sa vie s’en allait; elle se sentait très fatiguée (1). Vers ce temps-là, elle a eu l’impression qu’elle était dédoublée... Plus tard, cette sensation de dédoublement s’est accusée. Voici ce qu’elle raconte ^en décembre 1910: — Depuis quatre ans, elle a été dédoublée par G. P. (2). Elle s’est vue en Amérique, sur une grande place où circulaient des cabs: il n’y avait pas à s’y tromper. On l’a fait revenir au mois de juin 1910. Quand elle est revenue, elle était sur un bateau; elle s’est vue dans son lit; elle avait la bouche ouverte et elle est rentrée par sa bouche. Le 6 juillet, on a voulu la reprendre; G. P. l’a même reprise, car elle est avec lui actuellement. Ce n’est pas elle qui est ici en ce moment, c’est une autre personne dont « on a fait entrer en elle le double fluidique ».

D’autres personnes l’ont prise aussi; son beau-frère qui est en relation avec Pickmann, le magnétiseur, l’a prise fluidiquement. Un magnétiseur, D..., a fait de même. Elle est prise, actuellement, par un petit homme de l’invisible toutes les nuits.

Elle a des visions qui sont de plusieurs ordres... Ces visions ont déterminé chez elle d’étrangers convictions: elle devine les choses à distance par télépathie; une fois, par exemple , elle a deviné que sa sœur n} avait pas d’ar-

(1) Telle est, en effet, la sensation que produit l’acte même du dédoublement chez tous les sujets ( note de l'auteur , C. L.).

(2) Un jeune homme dont elle paraît s’être éprise.

gent; elle lui en a envoyé: le fait est exact (1). Aussi* chez elle, on l’appelle la sorcière.

Elle a eu déjà plusieurs vies (2); elle ne sait pas quand, car le temps ne compte pas pour elle... Elle a des sosies multiples qui correspondent à ses diverses personnalités présentes, car elle a plusieurs personnalités, trois au moins... (3)

Nous l’avons vue plusieurs fois chaque semaine, se plaignant d’être dédoublée. Elle venait nous supplier, ici ou chez nous, de faire revenir son double; car elle est encore, actuellement, dédoublée...

Elle a toujours l’impression qu’elle est dédoublée, que « tout son moi physique et moral a été partagé en deux », « que la plus grande partie est absente », que ce qui reste, c’est-à-dire le moi présent qui nous parle (4) est incomplet. Son vrai moi est parti quand elle était a Beaulieu, puis il est revenu, et de nouveau reparti (5).

Elle touche, elle entend, elle voit, elle goûte, elle flaire normalement. Elle se représente visuellement et auditivement les choses. Seulement, quand on la questionne à cet égard, elle dit que les impressions ont l’air « lointaines (6) ».

Elles sont d’ailleurs variables suivant les jours. « Nous sommes deux, dit la malade, à tirer sur la même vie; tantôt c’est l’un et tantôt l’autre des moi qui l’empor-

(1) Le double vivant partiellement sur le plan astral, y trouve la vision de « clichés astraux » ; c’est ce que nous verrons, de façon plus explicite, dans l’étude du cas Rousseau qui suit eelui-ci (C. L.).

(2) Lorsque, dans nos laboratoires d’hypnologie nous faisons sur un sujet dédoublé l’expérience dite de « régression de la mémoire », nous arrivons toujours à ce résultat. (V. Les Vies successives du col. de Rochas, 1 vol. in-8°, Paris, 1912) <C. L.).

(3) Il y a là un trouble de mémoire particulier: ce que le sujet appelle « ses personnalités » est constitué par diverses modalités de dédoublement (C. L.).

(4) Ce sujet se dédouble dans un é,tat hypnoïde spécial qui est presque l’état de veille {C. L.).

(5) Effets de dédoublements successifs (C. L.).

(6) Pour quiconque connaît le phénomène, cette expression se comprend à merveille. Le corps astral, détenteur de la sensibilité est extérioré: la sensation, pour être perçue par lui est obligée de parcourir une certaine distance, laquelle est doublée pour revenir au sarcosôme (C. L.)*

te (1). » « Quand je mange bien, je prends plus de force, il me semble que mon autre moi en profite encore plus que moi (2). »

Elle est anxieuse parce qu’elle ne peut pas vivre sans son vrai moi (3). Elle a vu le profil de ce dernier sur les rideaux (4), il avait l’air d’avoir souffert. Elle aimerait mieux mourir parce que son autre moi mourrait peutêtre avec elle et que ni l’un ni l’autre ne souffrirait plus.

Le 1er mai, elle arrive le matin dans le service et me dit: « Je sais tout. Mon double va avoir un enfant. Je le sais parce que j’éprouve un point de côté à gauche. Il y a des choses que je ne puis pas dire avec des mots. Je le sais depuis un mois. C’est lui (5) qui me fait penser à ça. Puis je l’ai vu à sa figure quand je l’ai aperçu dans mes rideaux. Il n’est pas loin d’ici, dans Paris. Comme c’est G. P. qui est le père de cet enfant, j’irai à la justice (6) ».

Les conclusions du professeur Gilbert Ballet semblent assez embarrassées: « Par sa cohérence, sa tenue relative, dit-il, ce délire se rattache sans conteste au groupe des délires systématisés; ici, rien qui rappelle la fuite d’idées des maniaques, rien non plus qui ressemble aux explications secondaires, aux idées d’auto-accusation ou de ruine qu’on observe chez les mélancoliques... »

(1) Cette sensation de deux moi provient évidemment des deux états de dédoublement et d’intégralité qui donnent au sujet l’impression de deux moi différents (C. L,.).

(2) Ceci est également très compréhensible, le corps physique ne profitant que de la production des forces matérielles, alors que toutes les autres (neuriques, aithériques, astrales et mentales) vont au double.

(3) Sans être réintégrée (C. L.).

(4) Ce qu’elle appelle ici son vrai moi est en réalité son doubla qu’elle voit comme beaucoup de sujets en pareil cas. Si elle l’appelle « son vrai moi » c’est parce qu’elle sent qu’il lui manque pour constituer son intégralité (C. L.).

(а) Son double (C. L.).

(б) Déjà, antérieurement, le sujet s’est vu dans une cabine de navire, prêt à enfanter. — Il n’y a pas là délire, comme le croit le professeur Gilbert-Ballet, mais perception confuse du cliché astral d’u.i avenir médiat que le sujet a rapporté dans le premier cas au passé, et dans celui-ci à un avenir immédiat. On sait que la grande difficulté, en ce qui concerne la vision des clichés astraux, est, même pour les voyants exercés, de différencier ce qui se rapporte à l’avenir et ce qui se rapporte au passé (C. L.).

En fin de compte, il y voit un « délire onirique systématisé chez une douteuse ».

Dans les notes qu’ont suivi pas à pas le résumé qui précède, je me suis efforcé de rétablir la réalité des faits qui se résument en ceci: — Il s’agit, dans ce cas, d’une observation faite par un savant de haute valeur, certes, mais qui, ignorant l’existence du phénomène de dédoublement, est porté naturellement à ranger ses manifestations dans une des nombreuses classes du délire; et cette observation a été faite sur un sujet inconscient qui, ignorant non seulement la grande fréquence du phénomène, mais même sa possibilité, et à plus forte raison, ses conditions d’être, ne se rend pas compte de sa vie partielle sur un plan voisin et confond, dans son entendement affolé, les visions astrales avec la réalité.

J’aborde maintenant un autre cas qui offre de grandes analogies avec le précédent, mais dans lequel le sujet, étant conscient, analyse toutes ses sensations et se rend compte de ce qui lui advient. On verra quelle netteté le différencie du précédent. M. Rousseau (1), né en 1855, représentant de commerce à Versailles, se dédouble très facilement, voit son fantôme, et a parfois connaissance de quelques événements futurs.

Depuis son enfance, M. Rousseau possède l’étrange faculté de se dédoubler spontanément, et parfois de sentir, voir et entendre à distance, en un mot de connaître, non pas un événement qui se passe à l’instant même, mais qui s’accomplira dans un laps de temps qui peut varier de quelques jours à plusieurs années (2). En un temps très court, quatre à cinq minutes au plus,, il prend connaissance pleine et entière de tous les détails, grands et petits, de cet événement, de ses suites, de ses conséquences immédiates ou éloignées qui mettront des jours, des mois, des années à s’accomplir complètement. En voici quelques exemples.

Etant enfant, il lui arrivait parfois, le matin en se le-

(1) Cas extrait du Fantôme des vivants , par Hector Durville, déjà cité.

(2) Effet de la vie partielle du double sur le plan astral où il a la vision de « clichés astraux » (C. L.).

vant, de savoir non seulement quels étaient les sujets qui allaient être traités à l’école qu’il fréquentait, mais aussi les plus petits détails, tels que le mot à mot des questions que l’instituteur poserait aux différents élèves, les réponses, également mot à mot, que feraient ceux-ci, et même l’impression qui en résulterait sur les élèves en général et sur chacun d’eux en particulier (1).

Il voit la manifestation de la caserne de Reuilly avec tous les plus petits détails qui l’ont précédée, accompagnée et suivie. Il voit l’arrestation de plusieurs hommes politiques et en particulier de leur chef, un homme de taille élevée, manifestant son éxcitation par des paroles sentencieuses, soutenues par de grands gestes, homme qu’il ne connaît pas personnellement. Il voit l’instruction du procès, la réunion du Sénat, transformé en haute cour de justice, la condamnation et l’exil des accusés, leur retour et la fin de leur carrière politique.

Trois mois après, il apprend par les journaux la réalisation de la première partie de sa vision, et, sur les illustrations, il reconnaît Déroulède pour l’avoir vu à la tête des manifestants. Les événements qui en furent la conséquence achevèrent de lui montrer Inexactitude de sa vision.

Avant la journée de Reuilly, M. Rousseau fit part de cet événement, qui lui paraissait proche, à quelques amis, sérieux, convaincus de la réalité de cette faculté. L’un d’eux, un capitaine d’artillerie à Versailles, m’en a rendu compte, et le héros de cette histoire me l’a confirmée depuis.

Il y a quelques années, il voit que son jeune fils, qui était alors fort bien portant, allait tomber très gravement malade. Il voit toutes les phases de la maladie, le désespoir de sa femme, les crises successives qui vont se produire, l’embarras du médecin finissant par déclarer que l’enfant est irrévocablement perdu, une foule de

(1) Pour comprendre la nature des liens qui unissent ces deux genres de phénomènes en apparence très dissemblables, il faut se rappeler que 3a voyance n’est très généralement que le résultat d’un dédoublement

partiel (C. L.).

petits détails qu’il serait trop long de rapporter ici, et enfin la convalescence.

Au bout de quinze à vingt jours, l’enfant tombe malade, on appelle le médecin qui déclare bientôt qu’il n’y a absolument rien à faire; enfin, tout se passe absolument comme M. Rousseau l’a vu précédemment.

En 1897, il voit que l’évêque de Versailles va bientôt faire une série de conférences au théâtre municipal, sur un sujet spécial qui n’est pas exclusivement religieux. 11 n’était encore question nulle part de ces conférences, lorsque, deux mois après, trois ou quatre conférences de l’évêque sont annoncées. Elles ont lieu, comme il l’avait vu, au théâtre municipal, avec le programme qu’il connaissait et devant des spectateurs qu’il avait également vus.

Ces phénomènes de vision anticipée et de connaissance presque mathématique de ce qui doit se passer durant le cours d’un événement futur, se produisent généralement le soir, vers 10 à 11 heures, lorsqu’il est au lit ou qu’il est sur le point de s’y mettre.

Il voit alors des fluides diversement colorés, bleus, blancs, rougeâtres, qui s’échappent de toutes les parties de son corps, mais surtout de ses mains. Il épreuve alors un léger tremblement de tout le corps, accompagné d’une impression agréable ou désagréable, selon le sentiment qu’il va éprouver. Ces fluides se condensent audessus de lui et prennent la forme de son corps. C’est son double , dit-il. Ce double, ce fantôme ainsi extérioré ne lui obéit plus, et ne tarde pas à s’en aller en passant à travers les murs. Il va sur le lieu ou sur les lieux où l’événement doit se dérouler, et là, il voit tous les détails optiques, auditifs et autres qui doivent s’y produire.

Une observation très importante se place ici. Il y a des événements auxquels il doit assister en personne, et d’autres auxquels il ne prendra aucune part. Dans le premier cas, il lui semble que, lorsque le fantôme s’en va, toute sa personnalité physique et morale, son moi conscient, part avec lui, et il n’a plus conscience que son corps physique est là, couché dans son lit. Il voit alors

tous les moindres détails qu’il reverra en assistant à l’accomplissement de l’événement; c’est ce qui s’est passé relativement à la maladie de son fils. Dans le second cas, c’est-à-dire lorsqu’il ne doit pas assister à cet accomplissement, comme cela eut lieu pour la journée de Reuilly, il a conscience qu’un quelque chose de lui se rend au lieu où l’événement se produira, mais que son moi conscient reste avec son corps, dans son lit, et qu?il y est tout entier, physiquement et moralement, complètement éveillé et pleinement conscient. Il se figure alors être réellement en deux endroits à la fois: dans son lit d’abord, et ensuite au loin, aux lieu et place où l’événement se produira. Il pense qu’il pourrait se lever, aller et venir, mais il préfère rester nonchalamment au lit. Dans les deux cas, il ne se rend pas compte quand et comment le fantôme revient prendre sa place dans le corps physique.

Je viens de dire que ces phénomènes de dédoublement u se produisent généralement le soir, de 10 à 11 heures »; mais, quoique très rarement, ils surviennent aussi dans la journée, avec le même tremblement. Dans ce dernier cas, l’impression est toujours désagréable; et, sans pourtant avoir le moindre chagrin, il verse des larmes pendant quelques instants.

Pendant de longues années, ce dédoublement ne se produisait que spontanément; maintenant, lorsqu’il veut être renseigné sur un changement de position, sur le résultat d’une affaire, ou sur tout antre fait à venir, il n’a qu’à fixer fortement sa pensée sur le fait dont il veut prendre connaissance, se coucher tranquillement, et le dédoublement se produit presque toujours en lui fournissant la connaissance désirée. Une particularité est à signaler. Tout en voyant le fait s’accomplir, il ne connaît jamais la date de son accomplissement (1). Il sait que ce fait surviendra en tel ou tel lieu, dans telles ou telles conditions, et dans tel ou tel établissement, s’il connaît préalablement l’un et l’autre; mais s’il ne les

(1) Je rappelle ici ce que j’ai dit ailleurs, à propos des rêves: — sur le plan astral, le temps n’a aucune valeur.

a jamais vus, il ne peut que les désigner sans les nommer. Ainsi, il a voulu savoir s’il se retirerait des affaires, -et, dans ce cas, s’il resterait à Versailles. Il sait qu’il ira habiter un petit bourg qui ne lui paraît pas très éloigné, 31 ne connaît pas le nom de ce bourg, mais il a la certitude la plus absolue que la première fois qu’il le traversera, il le reconnaîtra parfaitement; car il a remarqué sa petite maison simplement construite en briques, et tous les détails, topographiques et autres, sont profondément gravés dans sa mémoire.

M. Rousseau est un homme rempli de bon sens. Pendant longtemps, il n’a cru ni à Dieu ni au Diable, pas plus qu’à la survivance de l’âme au delà du tombeau1; mais ces phénomènes, auxquels il n’attache d’ailleurs que peu d’importance, lui ont fait penser qu'un quelque chose de nous pourrait bien survivre après la mort. Malgré cela, il ne s’est jamais demandé si c’est le double «qui, dans ce dernier cas, survit au corps physique. 11 ne croit pas à la religion, du moins telle que les prêtres l’enseignent et la pratiquent; il ne croit pas non plus aux phénomènes du spiritisme qu’il a pourtant vus quelquefois. Il n’est pas médium, car il n’a jamais obtenu de phénomènes médiumniques; il s’est, au contraire, rendu compte que, lorsqu’il se trouve par hasard à une réunion spirite où l’on dit obtenir facilement des phénomènes, il gêne assez le médium pour que celui-ci ne puisse plus rien obtenir. 11 n’a jamais entendu chez lui de bruits anormaux, comme en entendent souvent les médiums, tels que craquements inusités dans les meubles, coups frappés ou déplacements d’objets.

Taillé en hercule, très fort, très robuste, M. Rousseau, qui est d’un tempérament nervoso-sanguin, n’a jamais été malade. L’auto-suggestion n’est pas à craindre chez lui, car, sans enthousiasme, il ne s’illusionne pas; il ne se laisse pas suggérer non plus, car il domine plutôt qu’il ne se laisse dominer. C’est certainement pour cette raison qu’en sa présence les médiums sont réduits à l’impuissance.

Voici maintenant le récit d’une expérience faite par

M. Hector Durville avec M. Rousseau: je l’extrais du même ouvrage.

A l’insu des sujets servant à mes expériences, Rousseau convient avec moi que le mardi 3 mars 1908* il se coucherait (chez lui, à Versailles) vers 9 heures et demie du soir, et qu’à 10 heures précises il enverrait son fantôme à ma séance. Il se montrerait et chercherait à voir ce qui se passe. Pour cela, un fauteuil doit être préparé pour lui vers la fenêtre de mon cabinet de travail, à côté du bureau. Un écran phosphorescent, accusant la présence des rayons N, sera placé sur le des du fauteuil, et le fantôme fera tout son possible pour l’illuminer. Au bout de dix à douze minutes, il se lèvera, s’avancera vers la porte, nous regardera, nous enverra un salut, et il se retirera en traversant la porte fermée.

Le mardi 3 mars 1908, à 9 heures du soir, tout est disposé comme je viens de le dire pour la réception du fantôme. Deux sujets d’expériences, Mmes Lambert et Léontine sont là, ainsi que M. Dubois, MM. le docteur Pau de Saint-Martin et Haudricourt assistent à la séance en qualité de témoins. Ces derniers sont informés de ce qui doit se passer; mais M. Dubois et les sujets, je l’ai déjà dit, n’en savent absolument rien. Nous sommes dans l’obscurité, et la balance est disposée sur la table, comme pour constater la pondérabilité du fantôme. Pour constater l’étendue du champ d’action du fantôme attendu, un écran phosphorescent, préalablement insolé, est fixé sur le dos du fauteuil au moyen d’une épingle; d’autres écrans, également insolés, sont placés, l’un sur la cheminée, à environ un mètre du fauteuil, un autre sur un des rayons de ma bibliothèque, à environ deux mètres; enfin deux autres, sur le même rayon, à trois et quatre mètres environ.

Je dédouble Mme Lambert; M. Dubois cherche à dédoubler Léontine. Le fantôme de cette dernière doit rester comme témoin des phénomènes que je vais chercher à obtenir du fantôme de Mme Lambert. Celle-ci est placée au fond de mon cabinet, et Léontine se trouve vers la cheminée, du côté opposé à la table.

Je prie le fantôme de Mme Lambert de se diriger vers la table, d’y annoncer sa présence par des coups frappés* de monter ensuite sur la balance pour mettre la sonnerie électrique en activité; et, pour éviter toute suggestion mentale, je fixe énergiquement ma pensée sur ces phénomènes que je voudrais obtenir en attendant l’apparition du fantôme de M. Rousseau.

Mme Lambert est mal à son aise. Son fantôme va vers la table sous l’influence de ma volonté; mais là, distrait, il ne fait aucun effort, revient vers le sujet, et aucun phénomène ne se produit.

Léontine se dédouble à peine; elle est énervée, inquiète, et ne veut rien voir de ce qui se passe. Elle est mal à son aise, subissant, dit-elle, une influence étrange, désagréable, qui ne tient à aucun des assistants.

A 9 heures et demie, Mme Lambert s’inquiète également et devient plus nerveuse. Elle est très étonnée de voir vers la fenêtre, près de mon bureau, précisément à la place occupée par le fauteuil, une colonne vaporeuse, légèrement lumineuse, qui flotte comme si elle était agitée par un vent léger. Elle n’a pas encore observé un semblable phénomène. Je cherche à détourner de cette vision l’attention du fantôme et j’insiste énergiquement pour qu’il retourne à la table et y manifeste sa présence. Il y revient, mais sa distraction et son inquiétude sont telles qu’il n’y reste pas, et qu’il vient même se réfugier derrière le sujet comme pour se cacher.

A 9 h. 55, Mme Lambert, effrayée, se précipite sur moi en s’écriant: « Mais c’est un fantôme qui est là-bas; c’est le fantôme d’un homme! » Je cherche à la rassurer en lui disant que la visite de ce fantôme était attendue, qu’elle le connaissait déjà et qu’elle n’avait pas à en avoir peur, car il n’est pas aninîé de mauvaises intentions. Un peu rassurée, elle consent à l’observer: « Il est tranquillement assis dans le fauteuil; il nous regarde. » Au bout d’un temps que je peux évaluer à huit ou dix minutes: « Oh! dit-elle, il se lève, il marche, il vient ici. » En même temps, elle se lève, très énervée, et dit qu’elle est violemment attirée vers lui. Pour l’empêcher

l’avancer, je suis obligé de la saisir entre mes bras, et de m’arc-bouter contre elle, en lui donnant sévèrement l’ordre de rester là. Au bout d’un temps qui m’a paru fort long: « Le fantôme se retire », dit-elle. Elle consent à s’asseoir, et, au bout de deux à trois minutes, en poussant un long soupir de soulagement, elle s’écrie: « Ah !

- enfin... il s’en va; il est près de la porte, il nous regarde... Il est parti... j’aime mieux ça! »

Pendant ce temps, agitée et tremblante, Léontine était à peine maîtrisée par M. Dubois, qui, déconcerté lui-même par ce qui se passait, ne cessait de lui demander quelle était la cause de cet épouvante inexpliquée. Il ne put obtenir d’elle d’autre réponse que celle-ci: « C’est un fantôme... je ne veux pas le voir! »

Nous faisons notre possible pour calmer les sujets, et nous n’y arrivons qu’à grand’peine. Au bout de quelques minutes, je vérifie les écrans. Celui du fauteuil sur lequel le fantôme s’est assis est fort bien illuminé; je peux le distinguer à un mètre au moins. Je le prends et le remets aux témoins. Celui de la cheminée l’est aussi, mais à un moindre degré: c’est à peine si je peux le distinguer à une distance de trente centimètres. Celui qui est sur un rayon de la bibliothèque, à deux mètres environ du fauteuil, l’est encore un peu; mais j’ai besoin de savoir où il est pour mettre directement la main dessus. Les deux .autres ne sont nullement illuminés. Je les présente tous aux témoins , qui ne distinguent pas les deux derniers, mais qui reconnaissent très bien la différence de luminosité que les autres présentent entre eux.

Nous éclairons la pièce, et nous réveillons les sujets le plus lentement possible, pour leur permettre de reprendre leurs forces extériorisées. Nous les rendormons pour les réveiller encore. Enfin, à onze heures et demie, c’est-à-dire une heure vingt environ après le départ du «fantôme de M. Rousseau, les sujets, calmés et réconfortés par une collation, peuvent se retirer dans d’assez bonnes conditions physiques et morales.

Il est à remarquer que le fantôme de M. Rousesau n’a pas observé, à la séance, toutes les conditions entendues

à l’avance, puisqu’il ne devait pas s’avancer vers le sujet. Le soir même, en présence des témoins, j’écrivis quelques mots à M. Rousseau, en le priant de vouloir bien me’ donner ses impressions. Je lui disais que les sujetscitaient l’avoir vu, sans lui donner aucun détail de cette vision. Il me répondit ce qui suit:

Versailles, le 5 mars 1908,

Mon cher Monsieur,

Je m’empresse de répondre à votre lettre. Je vous dirai que je n’ai rien vu ni rien senti. J’ai fait comme je fais d’habitude, en voulant que mon double aille vous trouver, qu’il se place dans le fauteuil que vous m’avez indiqué, et qu’il fasse son possible pour éclairer l’écran. Il m’a semblé que mon double est parti à ce moment-là, mais je ne l’ai pasvu. Après un moment, je lui ai commandé d’aller vers le sujet, au fond de la pièce, et, au besoin, de se mêler à son double, si possible.

J’ai tenu bon pendant un quart d’heure environ; et, tout d’un coup, sans éprouver la moindre lassitude, j’ai senti en moi comme si un mécanisme s’arrêtait. J’ai supposé que mon double était rentré à ce moment-là.

Veuillez agréer, etc.

Il y a d’importantes remarques à faire au sujet de cette apparition, ajoute Hector Durville en lin de soir compte-rendu.

— D’abord, les sujets mis en somnambulisme et questionnés indépendamment l’un de l’autre, après avoir rappelé le souvenir du dédoublement, ont déclaré avoir également eu, au début de la séance, le pressentiment qu’il1 allait se passer quelque chose d’anormal. Ils ont ensuite vu la colonne vaporeuse flotter pendant un temps dontni l’un ni l’autre n’a pu apprécier la durée; puis, tout d’un coup, à ses lieu et place, ils ont vu, avec tous ses moindres détails, apparaître le fantôme, comme s’il avait passé à travers la fenêtre, sans éprouver le moindre obstacle. Ils l’ont vu debout, devant le fauteuil disposé pour lui; puis ils l’ont vu s’y asseoir très tranquillement et

nom regarder. Ensuite ils Font vu tous les deux s’avancer au fond du cabinet, en se dirigeant vers Mme Lambert, mais il fut arrêté par des volontés qui s’y sont opposées. En y allant, il a passé près de Léontine et a frôlé sa robe. Ce frôlement l’a assez impressionnée pour qu’elle tombât de suite en contracture. Enfin les deux sujets ont vu, de la même manière, le fantôme se retirer vers la porte, nous regarder encore et disparaître instantanément. Mme Lambert, qui avait vu M. Rousseau à une séance précédente, a parfaitement reconnu son fantôme. Léontine ne l’avait jamais vu.

— De quelle nature pouvait bien être cette colonne flottante qui a précédé l’apparition du fantôme?

Si on se reporte à la théorie des théosophes, on trouve une explication hypothétique mais rationnelle de ce phénomène, qui consisterait en ceci: Avant d’envoyer son fantôme, M. Rousesau a certainement pensé sérieusement à se mettre dans les conditions voulues pour réussir l’expérience; et ce serait sa pensée, considérée comme force mentale revêtue de matière astrale (1), qui aurait pris, non pas sa ressemblance, car cette matière n’était pas assez condensée, mais une forme .grossière qui, en se condensant au moment de l’apparition, aurait contribué à la formation du fantôme.

— Puisque les deux sujets ont souvent vu leur propre fantôme, ils devraient être habitués à supporter sans émotion la vue d’un autre fantôme.

Il est à remarquer ici que la frayeur s’est toujours emparée de Mme Lambert, lorsque, spontanément dédoublée, elle voyait flotter son fantôme au-dessus de son corps physique. Sans que cette émotion soit aussi intense chez Léontine, elle a toujours eu peur à la vue du sien.

(1) La pensée, prise isolément, est matérielle — non pas de cette matière grossière qui tombe sous nos sens, mais matérielle fluidiquement parlant; sinon, on ne s’expliquerait ni la suggestion mentale ni la destruction des cellules cérébrales, comme nous l’apprend la physiologie, par l’élaboration même de la pensée, car on ne saurait concevoir une pensée purement spirituelle détruisant des cellules physiques. Il est d’ailleurs prouvé à l’heure actuelle que les pensées ont leurs formes et leurs couleurs. — C. L.

Si les sujets ont habituellement peur de leur propre fantôme, il n’est pas étonnant qu’ils aient encore plus peur à la vue de celui d’un étranger (1), surtout lorsque celui-ci se présente à eux dans des conditions aussi inattendues.

On voit, par les deux exemples qui précèdent, toute la différence qui existe entre un dédoublement inconscient et un dédoublement conscient.

Voici, d’autre part, un fait qui est généralement assez mal connu, ce qui m’engage à en donner la relation telle que l’a écrite le capitaine E. Volpi, de l’armée italienne. — Il s’agit des conditions dans lesquelles le dédoublement inconscient de la future femme de cet officier, qui alors ne la connaissait pas plus qu’il n’était connu d’elle, a été enregistré sur une plaque photographique dont je donne plus loin la reproduction (fig. XXXII).

Le 17 décembre 1879, vers le soir, j'ai obtenu cette photographie en présence du lieutenant-colonel d’artillerie M. le baron Daviso et du médium Anna de Gornélis, accompagnée de son mari, chez un photographe de Rome. Personne, même le photographe, ne sut me dire ce qu’était cette femme qui, si extraordinairement, se présenta à nous. Il faut remarquer que’lle ne fut vue par aucun des assistants pendant la pose . Le même soir, Anna de Cornélis fut mise au sommeil bien caractérisé.

Ma première femme, qui était morte, il y avait presque onze mois, vint me dire qu’elle désirait me parler par la bouche du médium.

Je lui demandai alors quel était ce dernier buste de femme qui se montrait sur la photographie en question.

Elle me répondit: « Tu l’as connue en d’autres existences.»

D. — Qu’est-ce qu’elle veut signifier par cette main posée sur le dossier de la chaise et qui indique précisément avec l’index, le siège de la même chaise, tandis qu’elle me regarde fixement?

(1) U semble y avoir là une affaire de simple accoutumance, car pendant deux années, en 1911 et 1912, c’est-à-dire trois ans après l’expérience précédente, j’ai expérimenté avec Mme Lambert sans remarquer cette frayeur de son propre fantôme; mais je l’ai toujours vue émotionnée par la présence, en cours de séance, d’un fantôme étranger. — C. L.

- tîOi -

R. — Elle marque Pavenir.

D. — Quel est son nom?

R. — Réna.

Le nom de Réna était pour moi un non-sens.

Déconcerté par ce nom que je n’avais jamais connu, je me tins sur le doute pour tout le reste de la communication. Toutefois, j’avais la certitude que cette femme de la photographie était un esprit, c’est ce que je venais de dire ai& Congrès de Paris de 1889.

Après deux années et demi, presque en 1882, je venais de connaître une jeune femme de laquelle je fus fortement épris^

Je l’épousai. Elle vivait à six cents kilomètres a peu près de Rome, au moment que j’y obtins la photographie en question (1). Son nom était Irène; j’étais bien loin de pense!* qu’elle put se nommer Réna , et jamais ne me vient l’idée dela confronter avec la photographie susdite.

C’est seulement après le congrès de Paris en 1889, que revenu en famille, tenant dans mes mains l’épreuve, d’une part, et d’autre part, regardant ma seconde femme, je trouvai une parfaite ressemblance entre les deux.

Je dis à ma femme: Ne sais-tu pas que cette photographie^ te ressemble beaucoup?

— C’est vrai, me répondit-elle en l’examinant; je m’y vois, telle que j’étais il y a quelques années, lorsqu’on me prit em photographié, surtout par la pose de ma tête qui est levée et haute, etc.

(En ce qui me concerne, je n’ai jamais connu chez d’autres femmes cette position de la tête qu’elle a si bien précisée).

Alors je réplique, à moitié furieux: Mais on ne peut passe fier aux somnambules puisque Anna de Cornelis m’a dû que cette apparition s’appelait Réna!

A ces mots, tant soit peu surprise, elle me dit: Comment?’ en mon pays, tous le monde, y compris ma mère, m’appelle" Réna!

Je fus complètement étonné de ce fait et très content de' ce que je venais d’entendre.

Et dire qu’en aucun cas il ne m’était venu à l’esprit que Réna, pouvait être la corruption du nom Irène!

Toute sorte de doute était désormais disparu. Ce fut unegrande joie.

(1) Elle ne connaissait pas Rome, et n’y était jamais venue-

Tout en remerciant Dieu à qui je m’étais adressé pendant la pose, je compris que c’était ma seconde femme qui était venue marquer l’avenir avec sa main sur le dossier du siège, en me fixant, et en m’indiquant ainsi qu’elle viendrait un jour s’asseoir à mes côtés, devenant ma femme. Elle me dit tncore qu’elle se souvenait très bien d’avoir été malade, le 17 décembre 1879, d’un apostème à gauche de la mâchoire; et que pendant cette maladie elle restait presque toujours assoupie par la force du mal qui la tourmentait. Pour ce qui est de l’avoir connue en d’autres existences, il me faudrait citer des faits spirites assez intéressants et assez longs que, pour le présent, je crois superflu de rapporter dans cette lettre. J’ai cependant la certitude d’avoir vécu en d’autres existences, ce qui explique le cas présent...

Ernesto Volpi.

Voici maintenant un cas, classique en la matière qui doit trouver sa place ici: c’est l’observation d’Emilie Sagée d’après A. Aksakoff, conseiller du Tzar (1) :

Apparition du double de Mlle Sagée

« En 1845 existait, en Livonie (et existe encore), à trente-six milles anglais de Riga et à une lieue et demie de la petite ville de Wolmar, un institut pour jeunes filles nobles, dirigée sous le nom de « Pensionnat de Neuwelcke. » Le directeur, à cette époque, était M. Buch.

« Le nombre des pensionnaires, presque toutes de familles livoniennes nobles, s’élevait à quarante-deux; parmi elles se trouvait la seconde fille du baron de Guldenstubbe, âgée de treize ans.

« Au nombre des maîtresses, il y avait une française, Mlle Emilie Sagée, née à Dijon. Elle avait le type du nord: c’était une blonde à très belle carnation, avec des yeux bleus clairs, des cheveux châtains; elle était élancée et de taille un peu au-dessus de la moyenne; elle avait le caractère aimable, doux et gai, mais elle était un peu timide et d’un tempérament nerveux, un peu excitable. Sa santé était ordinairement bonne, et, pendant le temps

(1) Animisme et spiritisme , 1 v. ln-8°, Paris, 1895.

(un an et demi) qu’elle passa à Neuwelcke, elle n’eut qu’une ou deux indispositions légères. Elle était intelligente et d’une parfaite éducation, et les directeurs se mon» trèrent complètement satisfaits de son enseignement et de ses aptitudes pendant tout le temps de son séjour. Elle éait alors âgée de trente-deux ans.

<( Peu de semaines après son entrée dans la maison, de singuliers bruits commencèrent à courir sur son compte parmi les élèves. Quand l’une disait l’avoir vue dans telle partie de l’établissement, une autre assurait l’avoir rencontrée ailleurs au meme moment, disant: « Mais non! cela ne se peut, car je viens de la croiser dans l’escalier ». Ou bien elle assurait l’avoir vue dans quelque corridor éloigné. On crut d’abord à une méprise, mais, comme le fait ne cessait de se reproduire, les jeunes filles commencèrent à trouver la chose très bizarre, enfin, en parlèrent aux autres maîtresses. Les professeurs, mis au courant, déclarèrent, par ignorance ou par parti pris, que tout cela n’avait pas le sens commun et qu’il n’y avait pas lieu d’y attacher une importance quelconque.

« Mais les choses ne tardèrent pas à se compliquer, et présentant un caractère qui excluait toute possibilité de fantaisie ou d’erreur. Un jour qu’Emilie Sagée donnait une leçon à treize de ces jeunes filles, parmi lesquelles Mlle de Guldenstubbe et que, pour mieux faire comprendre sa démonstration, elle écrivait le passage à expliquer au tableau noir, les élèves virent tout à coup, à leur grande frayeur, deux demoiselles Sagée, l’une à côté de l’autre. Elles se ressemblaient exactement et faisaient les mêmes gestes. Seulencent la personne véritable avait un morceau de craie à la main et écrivait effectivement, tandis que son double n’en avait pas et se contentait d’imiter les mouvements qu’elle faisait pour écrire.

« De là, grande sensation dans l’établissement, d’autant plus que toutes les jeunes filles, sans exception, avaient vu la seconde forme et étaient parfaitement d’accord dans la description qu’elles faisaient du phénomène.

« Peu après, une des élèves, Mlle Antoinette de Wr angel, obtint la permission de se rendre, avec quelques camarades, à une fête locale du voisinage. Elle était occupée à terminer sa toilette, et Mlle Sagée, avec sa bonhomie et sa sensibilité habituelles, était venue l’aider et agrafait sa robe par derrière. La jeune fille, s’étant retournée par hasard, aperçut dans la glace deux Emilie Sagée qui s’occupaient d’elle. Elle fut tellement effrayée de cette brusque apparition qu’elle s’évanouit.

« Des mois se passèrent et des phénomènes semblables continuèrent à se produire. On voyait de temps à autre, au dîner, le double de l’institutrice, debout, derrière sa chaise, imitant ses mouvements, tandis qu’elle mangeait, mais sans couteau ni fourchette, ni nourriture dans ses mains. Elèves et domestiques servant à table en ont témoigné également.

« Cependant, il n’arrivait pas toujours que le double imitât les mouvements de la personne véritable. Parfois, quand celle-ci se levait de sa chaise, on voyait son double y rester assis. Une fois, étant couchée à cause d’un grand rhume, la jeune fille dont il a été question, Mlle de Wrangel, qui lui lisait pour la distraire, la vit tout à coup pâlir et se raidir, comme si elle allait se trouver mal; là-dessus la jeune fille, effrayée, lui demanda si elle se sentait plus mal. Elle répondit que non, mais d’une voix très faible et mourante. Mlle de Wrangel, se retournant par hasard quelques instants après, aperçut très distinctement le double de la malade se promenant de long en large dans la chambre. Cette fois, la jeune fille avait eu assez d’empire sur elle-même pour garder son calme et ne pas faire la moindre observation à la malade, mais, peu après, elle descendit l’escalier toute pâle et raconta ce dont elle venait d’être témoin.

« Mais le cas le plus remarquable de cette activité, en apparence indépendante des deux formes, est certainement le suivant:

« Un jour, toutes les élèves, au nombre de quarantedeux, étaient réunies dans 1111e même pièce et occupées h des travaux secondaires. C’était une grande salle au

rez-de-chaussée du bâtiment principal, aux quatre grandes fenêtres, ou plutôt quatre portes vitrées qui s’ouvraient directement sur le palier et conduisaient dans un assez grand jardin attenant à l’établissement. Au milieu de la salle était placée une grande table devant laquelle s’assemblaient habituellement les différentes classes, pour se livrer à des travaux d’aiguille ou autres semblables. Ce jour là, les jeunes pensionnaires étaient toutes assises devant la table, et elles pouvaient très bien voir ce qui se passait dans le jardin; tout en travaillant, elles voyaient Mlle Sagée accroupie au milieu des fleurs, non loin de la maison; c’était une de ses distractions de prédilection. A l’extrémité supérieure de la table se tenait une autre maîtresse chargée de la surveillance et assise dans un fauteuil de marocain vert. A un moment donné, cette dame s’absenta et le fauteuil resta yide, mais ce ne fut que pour peu de temps, car les jeunes filles y aperçurent tout à coup la forme de Mlle Sagée. Aussitôt elles portèrent leurs regards dans le jardin et la virent toujours occupée à cueillir des fleurs; seulement ses mouvements étaient plus lents et plus lourds, pareils à ceux d’une personne accablée de sommeil ou épuisée de fatigue. Elles portèrent de nouveau leurs yeux sur le fauteuil où le double était assis, silencieux et immobile, mais avec une telle apparence de réalité que si elles n’avaient vu Mlle Sagée et qu’elles n’eussent vu qu’elle avait apparu dans le fauteuil sans être entrée dans la salle, elles auraient pu croire que c’était ellemême. Mais, certaines qu’elles n’avaient pas affaire à une personne véritable, et quelque peu habituées à ces étranges manifestations, deux des élèves les plus hardies s’approchèrent du fauteuil, et, touchant l’apparition, crurent y rencontrer une résistance comparable à celle qu’offrirait un léger tissu de mousseline ou de crépon. L’une osa même passer au devant du fauteuil et traverser en réalité une partie de la forme. Malgré cela, celle-ci dura encore un peu de temps, puis s’évanouit graduellement. L’on observa aussitôt que Mlle Sagée avait repris la cueillette de scs fleurs avec sa vivacité

habituelle. Les quarante-deux, pensionnaires constatèrent le phénomène de la même manière.

« Quelques unes d’entre elles demandèrent ensuite à Mlle Sagée si, à cette occasion, elle avait éprouvé quelque chose de particulier. Elle répondit qu'elle se souvenait seulement d’avoir pensé , à la vue du fauteuil vide : « J’aimerais mieux que l'institutrice ne s’en fut pas allée : sûrement ces demoiselles vont perdre leur temps et commettre quelques espiègleries ».

« Ces curieux phénomènes durèrent avec quelques variantes environ dix-huit mois, c’est-à-dire tout le temps que Mlle Sagée conserva son emploi à Neuwelcke (durant une partie des années 1845-1846); il y eut cependant des intervalles de calme d’une à plusieurs semaines. Ces manifestations avaient lieu principalement à des moments où elle était très occupée ou très appliquée à sa tâche. On remarque qu’à mesure que le double devenait plus net et prenait plus de consistance, la personne elle-même devenait plus raide et s’affaiblissait et, réciproquement, qu’à mesure que le double s’évanouissait, l’être corporel reprenait ses formes. Elle-même était inconsciente de ce qui se passait et n’en avait connaissance que d’après ce qu’on lui disait; elle en était ordinairement instruite d’après le regard des personnes présentes; jamais elle ne vit l’apparition de son double, pas plus qu’elle ne semblait s’apercevoir de la raideur et de l’inertie qui s’emparaient d’elle dès que son double était vu par d’autres personnes.

« Pendant les dix-huit mois où la baronne Julie de Guldenstrebbe eut l’occasion d’être témoin de ces phénomènes et d’entendre les autres en parler, jamais ne se présenta le cas de l’apparition du double à une grande distance, par exemple à plusieurs lieues de la personne corporelle; quelquefois cependant le double apparaissait pendant ses promenades dans le voisinage, quand l’éloignement n’était pas trop grand. Le plus souvent, c’était dans l’intérieur de l’établissement. Tout le personnel de la maison l’avait vu. Le double paraissait

être visible pour toutes les personnes sans distinction d’âge ni de sexe.

« On peut aisément se figurer qu’un phénomène aussi extraordinaire ne pouvait se présenter avec cette insistance pendant plus d’un an dans une institution de ce genre sans lui causer de préjudice. Dès qu’il fut bien établi que l’apparition du double de Mlle Sagée, constatée d’abord dans la classe qu’elle dirigeait, puis dans toute l’école; n’était pas un simple fait d’imagination, la chose arriva aux oreilles des parents. Quelques unes des plus craintives parmi les pensionnaires témoignaient d’une vive excitation et se répandaient en récriminations chaque fois que hasard les rendait témoins d’une chose aussi étrange et inexplicable. Naturellement, les parents commencèrent à éprouver un scrupule de laisser leurs enfants plus longtemps sous une pareille influence, et beaucoup des élèves parties en vacances ne revinrent pas. Au bout de dix-huit mois, il ne restait que douze élèves sur quarante-deux. Quelque répugnance qu’ils en eussent, il fallut que les directeurs sacrifiassent Emilie Sagée.

« En recevant son congé, la jeune personne désespérée, s’écria en présence de Mlle Julie de Guïdenstubbe: « Hélas! déjà la dix-neuvième fois! c’est dur, très dur à supporter ! »

Lorsqu’on lui demanda ce qu’elle entendait par là, elle répondit que, partout où elle avait passé — et, depuis le début de sa carrière d’institutrice, à l’âge de seize ans, elle avait été dans dix-huit maisons avant de venir à Neuwelcke — , les mêmes phénomènes s’étaient produits et avaient motivé son renvoi. Comme les directeurs de rétablissement étaient contents d’elle à tous les autres points de vue, ils lui donnaient chaque fois d’excellents certificats. En raison de ces circonstances, elle était obligée de chercher chaque fois une nouvelle place dans un endroit aussi éloigné que possible du précédent.

« Après avoir quitté Neuwelcke, elle se retira pendant quelque temps non loin de là, auprès d’une belle-sœur qui avait plusieurs enfants tout jeunes. Mlle de Guldens-

tubbe alla lui faire visite là, et apprit que ces enfants, âgés de trois à quatre ans, connaissaient les particularités de son dédoublement; ils avaient l’habitude de dire qu’ils voyaient deux tantes Emilie.

« Plus tard elle se rendit dans l’intérieur de la Piussie et Mlle de Guedenstubbe n’en entendit plus parler'. Je tiens ces détails de Mlle de Guldenstuble elle-même, cl elle m’accorde volontiers l’autorisation de les publier avec l’indication de noms, de lieu et de date; elle resta à la pension de Neuweicke tout le temps que Mlle Sagée y enseigna; personne n’aurait donc pu donner une relation aussi fidèle des faits avec tous leurs détails. »

Personnellement, j’ai eu assez souvent l’occasion de me rencontrer avec des individus, sujets professionnels ou autres, pratiquant le dédoublement; j’en pourrais donc citer un certain nombre de cas, soit parmi ceux qui sont venus à ma connaissance et que j’ai des raisons de regarder comme authentiques, soit parmi ceux que j’ai observés moi-même. Parmi les premiers, je n’en citerai que deux: j’extrais l’un d’une lettre que m’écrivait il y a quelques temps un médecin de la marine à qui j’avais eu l’occasion de signaler l’existence du phénomène.

Monsieur,

30 novembre 1911.

. Du reste, j’étais au courant de la question, car un de

mes camarades qui, depuis des années, suit avec intérêt ces études, m’a affirmé, il y a trois mois, avoir pu se manifester près de sa femme, séparée de lui par de grandes distances.

Cet officier, dont je ne peux jusqu’ici suspecter la bonne foi, a procédé, je crois inconsciemment comme vous le recommandez, en éduquant et en développant sa volonté. Il a d’abord pu se dissocier, puis apparaître à sa femme, dans la même pièce, puis dans une pièce voisine. Puis, après ces expériences réalisées avec succès, son bâtiment fut envoyé brusquement au Portugal, lors des derniers événements politiques; à ce moment, sans en prévenir sa jeune femme, il réussit plusieurs fois à lui apparaître.

Je n’ai que ses affirmations, mais, d’autre part, un de ses compagnons, incrédule, aurait noté les jours et les heures où il lui annonçait qu’il devait tenter de se dissocier; or, il paraît que ces jours et ces heures concordaient avec une légère différence horaire (1).

Je n’ai jamais eu à étudier cet officier, qui a du interrompre ces expériences dont je crois qu’il ne voit pas tout le danger; mais cependant il me semble éminemment disposé pour un développement complet .

Un physiologiste, Monsieur, j’entends un élève de la science officielle, ne peut pas admettre ces faits; aussi le grand nombre de médecins qui étudient et suivent les courageuses recherches de cette nature sont contraints de rejeter tout d’abord la plus grande partie des enseignements de la psycho-physiologie. Pour m^ part, je ne traite jamais un malade sans chercher à pénétrer sa mentalité et sa sensibilités Or, je dois reconnaître que ce n’est pas ainsi qu’on nous a enseigné à soigner nos semblables. Aussi suis-je convaincu que vos études et celles des esprits suffisamment dégagés des préjugés officiels nous élargiront nos moyens d’action thérapeutiques . »

L’autre cas est également extrait d’une lettre de médecin, le D' T... qui m’écrivait ce qu’il éprouve personnellement: je le cite au point de vue de l’auto-obssrvation qu’il constitue.

Paris, 16 octobre 1912.

Monsieur,

J’ai lu et relu attentivement la brochure sur le « Dédoublement personnel » que vous avez bien voulu m’envoyer... La lutte pour la vie, et surtout mon mauvais état de santé, m’ont rendu depuis quelques années d’une sensitivité exagérée, dont je suis très malheureux. J’ai beaucoup magnétisé aussi pendant des années, ce qui a dû développer encore mes fâcheuses tendances à l’extérioration. Toujours est-il qu’il y a des jours où je sens toute ma force vitale me fuir, et cette force vitale se trouve absorbée non pas seulement par mes malades, ce que je ne regrette pas s’ils doivent s’en bien trouver, mais par des personnes florissantes de santé.

(1) Provenant vraisemblablement de la différence de méridien.

sans doute à pouvoir absorbant, qui, par leur présence, aché^ vent de m’épuiser au point que vis-à-vis de certaines d’entrer elles, je dois prendre de très sérieuses précautions.

Il vient chez moi quelquefois une pauvre femme très sensitive, Mme M. M..., qui me raconte que, la nuit, je vais h? voir, qu’elle voit mon fantôme assis sur son lit, que je lar soigne, que je la conseille. J’ai toujours haussé les épaules en l’entendant parler ainsi, mais je ne ris plus depuis hier, depuis que j’ai lu votre brochure. Il est possible que je m’extériorise la nuit sans m’en douter, puisque d’après vous c’est possible. Je fais aussi, au milieu de rêves stupides, comme nous en faisons tous de temps à autre, un rêve étrange de netteté, de lucidité, et, en réfléchissant, je me dis que, pen^ dant mon sommeil, mon fantôme se promène peut-être quelquefois chez un sujet réceptif, ou celui d’un sujet transmet" teur chez moi devenu réceptif .

Je terminerai cet exposé par la mention de trois cas assez curieux: le premier, bien que assez confus, marque la possibilité du dédoublement en cours de rêve; le second prouve que certaines personne se dédoublent eiv quelque sorte normalement et naturellement, comme d’autres sont distraites ou préoccupées; le troisième enfin nous montre sans conteste que le phénomène est connu et mis en pratique par certaines peuplades primitives, sans qu’on puisse savoir comment leurs « sorciers » ont abouti à un tel résultat.

Ce premier fait est extrait du Journal du Magnétisme n° de juillet 1912.

Mounet-Sully, ce passionné de l’art qui a « le feu sacré », contait à un critique d’art, M. Paul Ginisty, uttrêve qu’il lui arrivait parfois de faire. Il voyait son non# sur l’affiche d'Hernani. Dans la bizarrerie du rêve, il se promettait de ne pas manquer la représentation. Il entrait dans le théâtre et se présentait au contrôle, avec le public. « Mais, lui disait le contrôleur, ce n’est pas par ici que vous entrez, quand vous jouez. — Peu importe! » On lui donnait, non sans étonnement, la place qu’il demandait, et il s’installait, subissant nerveusement l’impression de l’attente. Enfin, le rideau se levait;:; il écoutait le commencement de la scène, puis Hernani — -

c’est-à-dire lui-même — paraissait. Alors, après quelques instants, il ne pouvait s’empêcher de s’écrier, sentant l’écart entre ses conceptions et l’interprétation: «Ce n’est pas vrai... Ce n’est pas lui! » Cette exclamation provoquait un tumulte — et il se réveillait.

B. de Rollière.

Le second fait extrait de la Correspondance (II, 343) du Dr J. Kerner, l’auteur de la Voyante de Prêvorst est cité par C. Flammarion (1). Bans une de ses lettres, J. Kerner, parlant du poète Lenau, en rapporte ce qui suit:

« Je vais mentionner un événement qui prouvera combien son corps éthéré était peu attaché à son corps physique. Un jour qu’il dînait avec nous et qu’au dessert nous causions ensemble, il devint subitement silencieux, pâlit et resta immobile sur sa chaise. Mais, dans la chambre voisine où il n’y avait personne, nous entendîmes les verres s’entrechoquer et des bruits se produire comme si quelqu’un les eut fait vibrer. Nous l’appelâmes par son nom en lui demandant une explication. Il se réveilla comme sortant d’un sommeil magnétique et, quand nous lui racontâmes ce qui s’était passé, il répondit: Cela m’est arrivé assez souvent; mon âme est alors comme hors de mon corps. »

Le troisième fait, enfin, qui présente tous les caractères de l’authenticité, se rencontre dans Y Almanach des Missions de 1910, sous la plume d’un missionnaire en Afrique, qui relate le phénomène en un assez long récit dont nous abrégeons le début.

Un certain Ugéma Uzago, à la fois chef de la tribu de Yabikou et féticheur célèbre, avait sur les indigènes un pouvoir extraordinaire, car il guérissait leurs maladies, leur donnait le moyen de faire fortune, et aussi celui de connaître leurs ennemis, euphémisme, qui, dans la pensée de ces braves gens, signifie qu’ils en seront bientôt débarrassés...

Cet Ugéma était un ami du missionnaire; ou, du

(1) Les maisons hantées , 1 vol. in-12, Paris, s. d.

moins, ayant souvent besoin du Révérend Père, il venait l’entretenir de ses affaires... et lui demander du tabac.

Un jour, il avertit le missionnaire qu’il ne pourrait "venir le lendemain, le Maître, celui qui peut tout , ay#nt invité ses disciples à se trouver, la nuit suivante, sur le plateau des Yemvi.

— Comment! s’exclama le Père, sur le plateau des Yemvi? Mais il faut quatre grandes journées de marche pour l’atteindre... Tu n’arriveras jamais!

Orgueilleusement, Ugéma se redressa:

— Viens chez moi demain soir, répliqua-t-il, tu verras comment nous savons faire, nous autres sorciers noirs!

Le missionnaire se garda bien de manquer une si bonne occasion de voir à l’œuvre le célèbre sorcier et, le lendemain à six heures, avant la tombée de la nuit, il entrait dans sa case.

— Je vais commencer les préparatifs de mon départ, lui dit Ugéma. Dès que j’aurai commencé, sur ta vie, ne m’interromps pas. Ce serait pour toi et pour moi surtout la mort:

Ici, je passe la plume au missionnaire.

« — Je lui promis solennellement, écrit le missionnaire, <le ne pas dire un mot, de ne le troubler en ses conjurations par aucun geste, aucun cri, rien. Muet comme un tronc d’arbre mort!

— Mais, lui dis-je encore, pardon, un simple mot. Tu vas bien, n’est-il pas vrai, au plateau des Yemvi, à l’ancien village abandonné?

— Oui, je te l’ai dit déjà.

— Bien! j’aurais une commission à te faire faire. Voudrais-tu me rendre ce service.

— Bien volontiers.

— Sur ton chemin, au pied du plateau, tu traverses, n’est-il pas vrai, le village de Usbong?

— - Parfaitement.

— On y connaît bien, n’est-ce pas, le traitant qui s’y «est installe pour acheter du caoutchouc?

— Esaba, n’est-il pas vrai?

— Oui, parfaitement.

(Or, je dois vous dire qu’Esaba, le traitant noir de ce village, est un de nos chrétiens, Vincent de son nom de baptême, qui, au besoin, fait un peu de catéchisme, baptise les mourants, instruit les petits et, de plus, nous est très dévoué. Lorsque nous sommes à son village, c’est toujours lui qui nous donne l’hospitalité et nous rend mille services),

— Eh bien, en passant devant sa porte, voudrais-tu lui dire que j’ai absolument besoin de le voir, qu’il vienne immédiatement, et m’apporte en même temps les cartouches de fusil de chasse que j’ai laissées dans une petite caisse de fer chez lui? Qu’il laisse le reste. Les cartouches seulement, c’est bien compris, n’est-ce pas?

— Ta commission sera faite. Esaba recevra ton message ce soir même, et demain se mettra en route. Maintenant, plus un mot, n’est-ce pas?

Devant pareille assurance, on comprend combien moa étonnement augmentait, combien aussi j’étais désireux de voir la fin de cette histoire, tout au moins singulière». Comment Ugéma allait-il se rendre à la fête? Quatre journées de marche en quelques minutes! Et puis, comme je viens de le dire, par Esaba, j’avais un moyen facile de contrôle. De la mission pour aller chez Esaba, il y a trois grandes journées de marche, et encore ne fautil pas perdre de temps en route! .

Cependant Ugéma et moi étions rentrés dans la case des fétiches. Un feu, où des herbes aromatiques et des* bois aux fortes essences avaient été jetés en abondance*, brûlait au milieu, et les flammes, claires et brillantes*> illuminaient la case entière. Je m’assieds dans un coin. Déjà, en chantant un air tout particulier, et d’une pénétrante mélodie. Ugéma a dépouillé ses vêtements habituels; un à un, il revêt ses fétiches, s’arrêtant à chacun pour commencer un nouveau chant, sur un rythme lent et bizarre sorte de mélopée où le son s’élève soudain pour retomber aussitôt, chant de prière souvent, d’adoration, plus fréquemment d’appel aux esprits des bois* des forêts, des eaux, esprits des morts...

En même temps, Ugéma tourne lentement autour du feu, en tournant également sur lui-même, scandant chaque mouvement, accélérant toujours le rythme. Les fétiches sont revêtus. Longtemps, longtemps encore, Ugéïiia tourne autour du feu, jusqu’au moment où les tisons consumés ne lancent plus dans la case que des lueurs mourantes, à peine quelques flammes fuligineuses, insuffisantes pour dissiper l’obscurité envahissante.

Soudain, Ugéma s’est arrêté: du toit, un sifflement strident, impératif, s’est fait entendre; je lève la tête, une forme souple s’est glissée en bruissant dans la case, un serpent noir, de l’espèce la plus dangereuse, déroule à terre ses anneaux, dresse sa tête vers moi d’un air irrité, agitant son dard avec une extrême rapidité, se lève, me regarde indécis, se balance encore, puis s’élance sur le sorcier, l’étreint, l’enlace... Ugéma, sans s’émouvoir, prend une fiole, verse sur ses mains un liquide rougeâtre, d’odeur fortement aliacée, se frotte successivement 3e corps entier, commençant par les pieds: le serpent — ei j’ai déjà reconnu son animal familier, son Evangéla, l’exécuteur de ses arrêts de mort — le serpent noir se détache de sa ceinture pour s’enrouler autour de son cou,, se balance, s’agite autour de sa tête, suivant le rythme de la danse, et la mélopée chantante.

Sans que le féticheur fasse un geste, un signe pour m’arrêter, prononce un mot, une défense, j’allume une torche qui me permet de saisir tous les détails de la scène.

Le feu jette à peine quelques lueurs mourantes, une flamme encore, tout s’éteint... Ugéma s’est étendu sur le lit: une odeur âcre, toute particulière, remplit la case, j’ai mille peines à résister à la torpeur envahissante qui m’étreint tout entier... Je m’approche de Ugéma: le serpent a disparu, le féticheur dort profondément, mais d’un sommeil tout particulier, sommeil de mort, sans mi mouvement, sommeil cataleptique: je soulève les paupières l’œil est blanc, vitreux, ne fait aucun mouvement devant la flamme de la torche; je me place de- Tant lui, je soulève le bras, il retombe inerte, raide*

d’une rigidité cadavérique, je soulève la jambe, même résultat. J’enfonce une épingle dans la chair: aucune contraction des muscles, à peine, aux commissures des lèvres, un peu d’écume blanchâtre; les mouvements du cœur sont imperceptibles. Ugéma dort.

Toute la nuit, le surveillant, je reste à ses côtés: rien en lui ne décèle plus la vie. Pas un geste, pas un mouvement.

Au matin seulement, vers huit heures, Ugéma commence à s’agiter légèrement; je l’observe curieusement; peu à peu la vie revient, les mouvements d’abord spasmodiques, s’arrêtent; sur la couche de bois où il était étendu, Ugéma se lève, me regarde d’un air hébété, semblant se demander ce que je fais là! la connaissance lui i evient.

— Ah! me dit-il, que je suis fatigué!

— Eh bien! et ce fameux voyage, tu vois que tu n’as pu le faire.

— Comment, je n’ai pu le faire! que dis-tu?

— Tu étais cette nuit au plateau des Yemvi?

— Mais certainement! oh! il ne fait pas bon manquer à l’appel du maître!

— Et qu’avez-vous fait?

Ugéma se tait, puis reprend:

— Nous étions nombreux, nous nous sommes bien amusés !

Impossible d’en tirer autre chose!

— Et ma commission, l’as-tu faite As-tu prévenu Esaba?

— Mais certainement.

— Tu lui as parlé cette nuit?

— Je lui ai parlé cette nuit.

— Cependant, je n’ai pas bougé moi-même de cette case; tu étais sur ce lit, je t’ai toujours gardé.

— Non, je n’étais pas sur ce lit; mon corps était là, mais qu’est-ce que mon corps? Mon moi n’était pas là, j’étais au plateau des Yemvi.

Ne voulant pas, pour le moment, insister davantage, je cessai la conversation, et repris peu après le chemin

de la Mission, songeur et me demandant ce qu’il fallait penser de tout cela, songe, fantasmagorie, illusion, réalité?

Trois jours après, juste , au soir, le traitant Esaba arrivait à la Mission.

— Père, me dit-il, voici les cartouches que tu m’as fait demander, l’autre jour, par Ugéma. Que me veux-tu donc encore?

Il me fut facile de trouver une cause quelconque.

— Et à quel moment Ugéma t’a-t-il prévenu?

— Mais le soir, vers neuf heures, il y a trois jours, comme je te l’ai dit.

(Et c’était justement l’heure où Ugéma tombait en commeiï cataleptique).

— L’as-tu vu?

— Oh non! Tu sais bien que nous autres, noirs, nous redoutons les fantômes de la nuit. Ugéma a fauppé à ma porte et m’a parlé du dehors, mais je ne l’ai pas vu.

Sans aucun doute, Ugéma avait assisté à la fête des sorciers; sans aucun doute, son moi avait en quelques instants fait plusieurs heures de marche; sans aucun doute, son moi, dédoublé, agissait, parlait, entendait... Songe, illusion, fantasmagorie... ou réalité? »

Je pourrais citer d’autres cas de même nature; il me semble préférable, ne voulant pas allonger ce travail outre mesure, de prendre un seul sujet — un de mes amis, que j’ai pu par suite observer personnellement, suivre assez attentivement, et de qui le développement progressif formera une étude non dénuée, ce me semble, d’intérêt parce que montrant le phénomène en quelque sorte pris sur le fait.

Cette personne m’a communiqué ses notes avec l’aur torisation d’y puiser, m’a donné toutes les explications complémentaires que je lui ai demandées, mais désire formellement ne pas être nommée pour poursuivre son développement à l’abri des curiosités intempestives, indiscrètes et gênantes.

L’étude détaillée de son cas va faire l’objet du chapitre suivant.

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