MISE EN PRATIQUE DE CETTE MÉTHODE
L’auteur a écrit ce livre en toute conscience, suivant les données scientifiques que l’on possède actuellement sur ce sujet, et d’après ce qui lui a été dit par des person nés mettant sérieusement en œuvre leurs propres possibilités de dédoublement...
Est-ce à dire que le premier venu, en possession de ce traité pourra s’extériorer dès son prime essai? Il serait fâcheux d’en concevoir un telle opinion.
D’abord, il a été dit antérieurement qu’un certain nombre de personnes (jeunes femmes, enfants, malades, etc.)* doivent soigneusement s’abstenir de telle expérimentation qui ne convient qu’aux individus doués de forces corporelles et intellectuelles suffisantes pour supporter l’épreuve sans faiblir.
Mais il y a plus.
Même en prenant uniquement la catégorie des individus aptes, par leurs conditions physiologiques et menta* les, à se livrer à cette expérience, il y a une sélection qui se fait forcément par la nature même des tempéraments.
Je rappelle qu’il existe quatre sortes de tempéarmenis (nerveux, bilieux, lymphatiques et sanguins) qui se combinent entre eux mais qui, pris de façon absolue, divisent les êtres humains en quatre classes différentes.
Or, il suffit de se reporter à ce qui a été dit au sujet de ces tempéraments pour savoir que les nerveux surtout sont propres à ce genre d’expérience, les bilieux étant
plutôt destinés à fournir des sujets réceptifs; quant aux sanguins, ils réussiront difficilement leur dédoublement, qui sera absolument forclos aux lymphatiques purs.
Comme l’entraînement ne peut aboutir que si « la matière » en est susceptible, un bon tiers au moins d’individus se trouve ipso facto mis hors de cause, car bien qu’en principe chacun de nous possède cette faculté à l’état latent, il faut faire état de l’obstacle insurmontable que présentent certaines catégories d’organismes: il est bien évident que le meilleur violoniste ne peut se faire entendre quand il manque d’instrument.
Et les autres, ceux qui ont en main l’instrument nécessaire, l’organisme approprié?
Rappelez-vous la parabole du semeur (1).
« Un semeur s’en alla pour semer. Et il arriva qu’une partie de la semence tomba le long du chemin; et les oiseaux vinrent, qui la mangèrent toute. Une autre partie tomba sur la pierre, et, n’ayant pas de racine, elle sécha. Une autre tomba parmi les épines, et les épines crurent et 1’étouffèrent, et elle ne rapporta point de fruit. Et une autre partie tomba dans une bonne terre et rendit du fruit qui monta et crût... »
Sous sa forme naïve, cette parabole est profondément vraie et s’applique à toute semence intellectuelle.
Combien, parmi les lecteurs de ces pages les auront parcourues avec curiosité, puis, arrivés au terme, se détourneront en songeant: Charlatanisme! Est-ce que la science officielle parle de tout cela (2)? — La semence est tombée sur le bord du chemin.
D’autres songeront, en achevant cette lecture qu’en effet, il y a quelque logique en tout ceci, et qu’après tout il y aurait une certaine curiosité à tenter l’aventure; ils s’en ouvriront à des amis dont les uns, esprits forts parce qu’ils n’ont jamais rien étudié, les railleront de leur
(1) Marc, IV, 3 seq.
(2) Ceux-là sont à rapprocher de ces paysans ignares qui, quand on leur dit qu’il y a un siècle notre pays dominait l’Europe entière, répondent placidement: — Ce n’est pas possible, car enfin, si Napoléon Ier avait existé, ça se saurait!... Que répondre à telle négation?
crédulité, et les autres leur diront de prendre garde à Oharenton... et, ne voulant pas paraître sots ou déments, ils hausseront les épaules — signe évident, pour eux, de leur supériorité. — La semence est tombée dans les pierres.
D’autres encore penseront: « Oui, nous le savons, tout ceci répond à la réalité des théories auxquelles nous croyons : mais vraiment, a-t-on le temps, avec les devoirs professionnels ou mondains, de suivre un entraînement aussi méticuleux Et puis, peut-on réellement quand on rentre se coucher après trois heures de musique ou de bridge intensif, avoir la volonté nécessaire pour s’extériorer? — La semence est tombée dans les épines.
Quelques-uns enfin — les derniers, ceux chez qui la semence est tombée dans la bonne terre — ont eu la foi, vive au principe, mais défaillante à mesure que les épreuves s’accumulaient, que les difficultés s’amoncelaient, et, sur cent qui auront débuté avec l’ardeur robuste du néophyte, combien y en aura-t-il qui auront le courage nécesaire pour atteindre le but, sans succomber aux échecs partiels inhérents à toute entreprise, sans se laisser détourner par les soucis matériels ou simplement par les distractions de chaque jour? Une quantité peut être infinitésimale.
Et cependant il y en a puisque j’en ai moi-même rencontré.
Ceux-là, dira-t-on, étaient spécialement organisés .
d’accord! mais cela veut-il dire qu’ils n’ont eu aucun obstacle à franchir, aucune difficulté à vaincre — aucune peur, même à surmonter? Non. Ce sont, tout simplement des caractères mieux trempés que les autres, qui, peut-être de cire en face des difficultés ordinaires de la vie, se sont montrés d’airain devant les obstacles spéciaux à cette expérience...
C’est donc aux individus solidement trempés que s’adressent ces pages, à ceux qui ayant étudié les théories se rendent compte que rien, parmi tout ce qui précède, n’est en opposition avec la réalité des choses, et qui, s’armant d’énergie, savent vouloir et dirigent leur
volonté vers le but à atteindre. A cette élite seule ce livre pourra être utile. Que les autres le regardent comme une fantaisie trompeuse, comme une élucubration malsaine, -cela m’indiffère hautement: ceux-là, je ne les connais pas; je ne m’adresse qu’aux caractères énergiques, aux. volontés qui savent!
Le sphinx de l’antique Egypte nous est un symbole éternel dont nous pouvons, en ceci, pratiquer les enseignements: — Sa tête d’homme nous montre qu’il nous faut avant tout l’étude qui nous conduit à la Science; ses griffes de lion nous indiquent que pour arriver au but, une chose est nécessaire: Y Audace; ses flancs de taureau durcis au continu fouissement d’un sol réfractaire nous apprennent la Volonté; et enfin ses ailes d’aigle, repliées sur lui-même et l’enveloppant, nous ordonnent le Silence : telles sont les quatre qualités requises de tout candidat aux épreuves du Mystère; il lui faut savoir pour entreprendre avec chances de succès; il lui faut oser pour ne pas être arrêté dès le début par les obstacles; il lui faut vouloir puisque la réussite n’est que par la volonté; il faut enfin se taire , pour ne pas déchaîner contre soi la tourbe des sots et des envieux, la meute des ignorants, des timorés, des faibles et des braillards...
Mais ces pages s’adressent aussi à une autre catégorie de lecteurs.
Bien qu’écrites en suivant une voie jusqu’alors inexplorée, bien qu’établies en conformité des derniers enseignements de la théorie et de l’expérimentation, elles n’ont pas la sotte prétention de poser la barrière au delà de laquelle ne saurait s’aventurer nul chercheur; chaque jour, la science marche, progresse, évolue; chaque heure nous apporte de nouvelles connaissances — et cela surtout dans les études qui touchent, au Mystère, et qui ont reçu à notre époque une si vive impulsion. Bientôt, demain, peut-être, cette étude paraîtra enfantine et arriérée, et il surgira des investigateurs que séduira le désir de faire mieux que leur modeste devancier: ceux-là, je les appelle, je les désire, je leur tends la main, dût
l’essai que je tente tomber en poussière derrière eux!... Leur descente dans l’arène marquera la vigueur de ces études, et l’étiage plus élevé d’une tâche nouvelle à accomplir; j’ai rempli la mienne à mon heure, essayant de faire bien dans une voie jusqu’alors vierge de toute exploration pratique: ils viendront, eux aussi, à leur moment, les ouvriers de demain, remplir une nouvelle tâche, placer plus correctement les jalons que j’ai établis, montrer mieux que moi ce que je n’ai qu’imparfaitement enseigné: de cela, je serai heureux, faisant ainsi mentir exceptionnellement la parole — profondément vraie par ailleurs de du Potet: « Toute vérité utile aux hommes est enfantée par la douleur! » J’en serai d’autant plus heureux que je me rappelle la grande pensée de J.-B. Biot: « Dans la science, il n’y a rien de si simple que ce qui a été trouvé hier, mais rien de si difficile que ce qui sera trouvé demain. »
Et, s’il m’est permis de terminer ce travail par une citation du Maître à qui il est dédié, je clôturerai la présente étude en reproduisant ici un passage d’une lettre que le Colonel de Rochas me faisait l’honneur de m’adresser ces jours derniers, au cours de l’impression de ce livre, et qui, en absolue conformité avec ma pensée, en résume bien l’esprit, quoi que mon éminent correspondant n’en connût pas encore la teneur:
« Les explorations dans ces régions inconnues se font par des isolés soutenus, comme vous et moi, par le désir de connaître; et ce n’est que quand elles sont bien explorées que les officiels arrivent avec tous leurs appareils, pour étudier les points de détail. C’est en faisant un grand mémoire sur le système nerveux de la puce, qu’on arrive à l’Institut ».
Menez-Ellen, juillet 1910.
Paris, octobre 1912.