PRÉLIMINAIRES
De tous temps, cela a été une croyance très forte que certains individus possèdent le pouvoir soit de se transporter en entier ici ou là, soit die se dédoubler en laissant leur corps matériel à l’endroit où il se trouve, pour envoyer au loin leur double, leur fantôme, la reproduction de leur personne.
Tour à tour la légende et l’histoire dans l’antiquité, puis, plus près de nous, les annalistes, les démonologues, les hagiographes ont enregistré des faits que, il y a peu de temps encore, la soi-disant saine raison considérait comme de pures fables, et que les hommes de science sérieuse — ou jugée telle — se seraient crus déshonorés à discuter sérieusement.
Mais voici qu’à notre époque des expériences scientifiques judicieusement conduites, ont prouvé que l’homme n’est pas aussi simplement constitué qu’on l’avait jusqu’alors pensé — théorie qui, d’ailleurs, a été dans tous les siècles passés, la caractéristique des différentes écoles d’occultisme qui sie sont succédé dans le monde; et de nouveaux principes constitutifs des êtres vivants en général, et de rhomme en particulier, sont maintenant étudiés sous des noms différents, non seulement par les représetants des divers ordres d’occultisme, mais encore par des hommes qui ne relèvent que de la science pure.
Platon, le premier, en a parlé publiquement. La science antique connaissait très bien l’existence d’un intermé-
diaire plastique entre le corps physique et l’esprit immatériel; la connaissance de cet élément s’obnubile et se perd pendant la longue période du Moyen Age où elle ne se transmet plus que dans la doctrine occulte dont les partisans étaient fiancés à la hart et au fagot par les lois nlors toutes puissantes de l’Eglise, ce qui explique que, dans les temps modernes, cette notion était complètement disparue. Il faut arriver jusqu’au xvnc siècle pour la voir soupçonnée — mais sous quelle forme dubitative! Les travaux de Mesmer et des magnétiseurs (1) montrent chez l’homme l’existence d’un principe ignoré — ou plutôt oublié. On sait avec quel engouement le magnétisme a été accueilli à ses débuts, pour tomber ensuite dans un ridicule immérité dont il ne devait sortir qu’à notre époque.
Mais l’éveil est donné. Des chercheurs de bonne foi et de science intègre, d’abord rares, puis de plus en plus nombreux étudient la nature de ce fluide émis par l’organisme humain: les uns, dont les expériences sont mal conduites, aboutissent à une négation pure et simple; les autres établissent des possibilités encore ignorées de ce fluide dont tout être animé renferme en soi un réservoir jusqu’alors inconnu; on découvre qu’il est d’essence vitale, et les biologistes s’en emparent; on arrive à se demander si ce principe semi-matériel ne serait pas l’essence même de cet intermédiaire plastique placé par certaines philosophies entre le corps et l’intelligence, au moyen duquel la pensée qui conçoit devient le geste qui agit.
Entre* temps, la découverte de l’hypnotisme que l’on confond avec le magnétisme, vient bouleverser certaines partie de la psychologie et ouvrir un champ encore insoupçonné au pouvoir de la volonté.
Les travaux des vieux maîtres, sont repris, leurs affirmations étudiées, et leurs conclusions, après un long et injuste dédain, reprennent la place qu’elles n’auraient jamais dû quitter, dans la haute science — celle qui n’est
(1) Voir Hector Durville: Physique magnétique; Théories et procédés du Magnétisme ; Magnétisme personnel ou psychique ; etc.
aujourd’hui que la science des pionniers du Mystère, mais qui sera demain la science officielle.
Enfin, l’apparition du spiritisme venait donner un essor inouï à toutes ces investigations dans l’inconnu. L’existence des fantômes était proclamée; niée par les uns qui se refusaient à étudier, ridiculisée par les autres qui trouvaient plus simple de ne pas s’en occuper, elle ne tardait pas à s’affirmer au point qu’un docteur en médecine pouvait écrire: « Les phénomènes du spiritisme, à quelque cause d’ailleurs qu’on les rapporte, ne peuvent plus être niés que par l’ignorance et la mauvaise foi! »
Or, si ces fantômes existent, par quoi sont-ils constitués, sinon par ces fluides semi-matériels sur lesquels on discute depuis si longtemps et qui ne suivraient pas le corps physique dans son processus de désagrégation posthume?
Et les spirites étudient ce corps fluidique qu’ils appellent périsprit, c’est-à-dire enveloppe de l’esprit.
Mais la naissance du spiritisme — ou plutôt sa renaissance, car de toute antiquité ses phénomènes étaient connus — a donné une nouvelle impulsion à la rénovation de la science occulte, qui n’est autre que la Haute Science des tempes anciens et des Mystères de l’antiquité, occultée lorsque les bouleversements politiques eurent dévasté les vieux sanctuaires de l’Egypte, de la Grèce, du Latium, de la Gaule et mis fin aux Mystères sacrés dont les enseignements ne furent plus dès lors conservés — et jalousement cachés — que par un petit nombre de fidèles qui les transmettaient, d’âge en âge, à des disciples soigneusement choisis et éprouvés. Et les théories occultes légèrement différenciées entre elles par plusieurs écoles parallèles, nous montrèrent qu’il n’y a pas qu’une seule, mais deux espèces de fluides dans l’homme: ceux qui meurent avec son corps physique et ceux qui survivent avec son esprit immatériel; elles nous dirent que le fantôme des morts n’est composé que des seconds, mais que les premiers se retrouvent aussi dans les apparitions des vivants. Et, avec l’occultisme, on étudia la composition du double et du corps astral (périsprit des spirites),
qui lui-même 'est constitué par plusieurs espèces de fluides.
A son tour naquit la théosopliie qui nous apporta les enseignements — quelque peu déformés, à la vérité — des vieilles philosophies hindoues, nées elles-mêmes dans les cryptes sacrées de l’Himalaya, et selon lesquelles le corps vivant se composerait de sept éléments matériels ou fluidiques différents, différenciés entre eux, et dont les réactions des uns sur les autres produiraient les états divers et multiformes où nous apparaît le fantôme — tantôt visible, audible et tangible, tantôt ne revêtant qu’un seul de ces aspects, et tantôt encore se révélant sous l’apparence d’une nébulosité plus ou moins sombre, plus ou moins lumineuse...
Mais tout ceci n’était que théories, si je puis m’exprimer ainsi, pour expliquer les diverses façons d’être des fantômes. Il restait à faire ce qu’a fait ce philosophe de l’antiquité qui marchait pour prouver le mouvement: — il restait à dégager la grande inconnue du problème — à dégager le fantôme lui-même au corps vivant, pour prouver expérimentalement l’existence de ce fantôme.
Ce sera la principale gloire du colonel de Rochas d’avoir le premier, bien que fortuitement, résolu ce problème.
En reprenant des expériences du chevalier de Reiclienbach, il voulut se rendre compte du résultat qu’il atteindrait s’il plaçait un sujet magnétique bien doué dans des états de plus en plus profonds de l’hypnose: le résultat fut le dédoublement du sujet en corps physique et fantôme. Mais l’expérience, par ce procédé, était souverainement dangereuse, et l’initiateur préféra ne pas pousser plus loin une étude expérimentale dont une vie humaine était l’enjeu.
Après lui, Hector Durville (1) reprenait les expériences de M. de Rochas à l’aide de procédés plus simples et moins dangereux. Très rapidement, il arrivait à déga-
(1) Voir son ouvrage: Le Fantôme des Vivants , Anatomie et Physiologie de l’ûme. (Henri Durville, imprimeur-éditeur).
ger le fantôme humain d’un sujet, par la dissociation de ce même sujet dont le sarcosôme (corps matériel) demeurait dans un fauteuil, tandis que son aérosôme (fantôme) libéré, était isolé, photographié et préparé pour toute expérience ultérieure, dont les principales furent les dissociations successives de ce même aérosôme en ses parties constituantes, ou du moins en celles de ces parties qui étaient alors le plus immédiatement accessibles, c’est-à-dire le double, détenteur de la vie physique du sujet, et, par suite, mortel lui-même — le corps astral proprement dit, détenteur de la sensibilité du sujet, — et enfin le corps mental, détenteur de son intelligence.
Je viens de dire que le colonel de Rochas a le premier isolé le fantôme vivant: ceci doit s’entendre au point de vue de la science normale, car la science occulte a toujours connu le phénomène lui-même tout en célant soigneusement ses procédés de production; les œuvres de Paracelse, notamment, dans les temps modernes, prouvent que cet occultiste savait, pour certaines expériences, isoler l’aérosôme vivant.
D’autre part, de nos jours, il n’est personne qui ne connaisse ou n’aie entendu citer des individus qui, doués d’une sensitivité particulière, permanente ou occasionnelle, se font voir ou entendre, dans telle ou telle circonstance, loin de l’endroit où ils sont en réalité; les Drs Gurney, Myers et Podmore ont fait à ce sujet une vaste enquête dont les résultats, consignés en un ouvrage The phantasms of livings (en partie traduit en français par L. Marillier et préfacé par le professeur Ch. Richet sous le titre les Hallucinations télépathiques) (1) notent plus de quatre cents cas d’apparition de ce genre absolument prouvés. En France, le Dr Dariex, l’astronome C. Flammarion et d’autres, ont réuni plusieurs centaines de cas de ce genre, dont la réalité est bien établie.
Enfin, qui donc n’a entendu parler, n’a connu dans son entourage des apparitions, des visions, des « intersi-
(1) 1 vol., in-8, Paris, 1892.
gnes » (1) de mourants, c’est-à-dire d’individus qui, au moment où leur être se désagrège, envoient leur pensée, leur volonté et, par suite, leur aérosôme vers tel ami, tel parent dont le souvenir les frappe plus particulièrement à cet ultime moment?
Il est donc surprenant au premier abord qu’un phénomène rapporté par la légende, enregistré par l’histoire, cité par les annalistes les plus sérieux, observé scientifiquement à notre époque, ait toujours vu ses moyens de production demeurer à l’état de secret que jamais personne n’a dévoilé. Et cependant, à regarder les choses de près, il ne pouvait guère en être autrement pour qui suit historiquement l’état d’âme des âges qui ont successivement précédé le nôtre.
Aux premiers temps, lorsque les Mystères sacrés résumaient en eux la Haute Science de l’antiquité, l’initié qui eut divulgué un pareil secret eut pu s’attendre immanquablement à tomber sous le poignard anonyme d’un autre initié que le temple, où avait été reçu son serment de discrétion, aurait envoyé vers lui avec l’ordre de le tuer.
Plus tard, nous tombons dans le Bas-Empire où le peuple ne s’occupait que des rivalités de cirque, alors que les querelles des bleus et des verts mettaient Constantinople à feu et à sang; où toutes les intelligences étaient absorbées par le bysantinisme des disputes religieuses, où Ton s’entretuait pour un iota , pour la question de savoir si le Fils était liomoiousios (de substance semblable) ou Iwmoousios (de même substance) avec le Père. Il suffit de se rendre compte de l’acharniement religieux qui a dominé cette période pour comprendre que l’auteur assez hardi pour révéler une nouvelle manière d’être dans la constitution de l’homme n’y pouvait être regardé que
(1) Sur les côtes bretonnes, lorsqu’un marin périt en mer, et que sa femme, sa mère, ses enfants, sur la falaise, attendent avec angoisse le retour du bateau et cherchent à pénétrer du regard le rideau de tempête qui couvre l’océan, un lambeau du ciel se déchire où s’estompe, vaguement lumineuse, l’image d’une croix gigantesque vers laquelle monte une âme qui a l’apparence du disparu... c’est l’intersigne.
comme un novateur dangereux au point de vue doctrinal, un hérétique de premier ordre, et, par suite devait susciter de toutes part des haines mortelles.
A la même époque, en Occident, tout le savoir, à la suite des invasions des Barbares, s’était réfugié dans les cloîtres. Un moine seul pouvait détenir ce secret, mais sans pouvoir en parler à qui que ce fût. La preuve? Les persécutions auxquelles, quelques siècles plus tard, était en butte Roger Bacon de la part de ses congénères, pour avoir écrit 1 ’opus ma jus : son invention de la pompe à puiser de l’eau était, dans tous les monastères, regardée comme une œuvre démoniaque.
En plein Moyen Age, cette révélation se produisant eut lait lapider son auteur comme sorcier.
Plus tard l’Inquisition l’eut fait traîner à sa barre; et le bûcher ou la cravate de chanvre eut été la rançon de son trop haut savoir.
En des temps plus rapprochés de nous, la Bastille ne donnait pas son hospitalité aux seuls écrivains politiques, mais à quiconque détenait les secrets gênants pour certains; et il faut reconnaître qu’une pareille notion pouvait être bien facilement travestie en secret d’Etat, comme nuisible aux grands, ou bien, être regardée au point de vue doctrinal, comme plus dangereuse que les propositions de Jansénius ou la querelle des Quiétistes.
Enfin, au siècle qui a précédé le nôtre, un motif important a certainement réfréné toute velléité de divulgation: ce secret peut être mortel pour qui veut le mettre étourdiment en pratique. Or, il n’était de nos jours détenu que par des occultistes élevés, car il faut, pour en dégager l’essence, avoir beaucoup et longtemps étudié; ces occultistes élevés étaient, par suite, imbus du dogme de la fraternité humaine, qui leur faisait un devoir de conscience de ne pas jeter dans le public, à la portée du premier venu, les éléments d’une formidable expérience où l’expérimentateur, dissociant son organisme physique pour faire une « sortie en astral » (1), se trou-
(1) Ce terme, qui désigne techniquement l’opération dont il s’agit, montre qu’elle est bien connue en occultisme.
ve exposé, par un manque de sang-froid ou pour toute autre cause, à ne pouvoir réintégrer son corps matériel: alors, pour lui, c’est ou la mort, ou la folie. Ce motif suffit pour expliquer, à l’époque contemporaine, le silence de ceux qui savent.
Mais aujourd’hui, la situation n’est plus la même. Depuis les expériences du colonel de Rochas, depuis surtout celles toutes récentes de Hector Durville, qui ont montré que la personnalité humaine peut être dissociée avec une facilité relative, un certain nombre . de chercheurs ont essayé de s’appliquer à eux-mêmes les conditions nécessitées par le dédoublement personnel.
D’autre part, il est des curieux qui, ayant découvert par hasard qu’ils réalisaient en eux-mêmes les conditions requises, et se dissociant sans trop de peine, ont voulu continuer, par curiosité ou par d’autres motifs, ces essais qui ne sont pas dénués de danger. Personnellement, j’en connais plusieurs dans mon entourage.
Il m’a donc semblé qu’à l’heure actuelle, le mieux était de donner les indications nécessaires à la poursuite de cette expérience d’ordre supérieur, mais à la condition d’appeler particulièrement l’attention des expérimentateurs sur les dangers indéniables inhérents à de tels essais, et de leur fournir par suite toutes les indications relatives aux précautions à prendre pour éviter l’abîme où peuvent tomber l’imprudent, l’étourdi et l’audacieux.
C’est ce que je vais tenter de faire au cours des pages qui suivent.
Mais, comme on le voit par ce qui vient d’être dit, je ïi’ ai aucun devancier dans cette voie: j’ouvre, en quelque sorte, un chemin encore inexploré. D’autre part, les éléments de la question sont épars dans des ouvrages de toute nature dont quelques-uns assez difficiles à se procurer. Je n’ai donc pas la prétention d’indiquer ici une ligne de conduite ne varietur; sans doute ce travail sera amélioré par la suite; sans doute, d’autres chercheurs et expérimentateurs, profitant de la voie ouverte, feront mieux dans l’avenir... je ne me propose ici que de réunir en un seul ouvrage, les conditions de l’expérience disséminées
jusqu’à ce jour en d’autres livres, de les coordonner, d’en faire un corps aussi complet que possible, en les vérifiant par tous les renseignements recueillis auprès d’expérimentateurs personnels, et, pourquoi ne le dirais-je pas? par mes propres essais dans ce sens. 11 me semble que la tâche sera assez grande, si j’arrive à la remplir, en me bornant à dire ce qui existe, ce que nous ont donné nos devanciers ce que nous faisons à l’heure actuelle, et surtout eu signalant — j’y insiste — les dangers que comporte en soi l’expérimentation d’un phénomène aussi transcendantal que le dédoublement personnel.