‹ Méthode de direction des œuvres de jeunesse (volume 2)Chapitre 11 sur 55 · DE LA. VISITE AU TRÈS SAINT-SACREMENT · texte numérisé non relu

DE LA. VISITE AU TRÈS SAINT-SACREMENT

La première chose, en fondant une Œuvre, c'est d'avoir une chapelle, qu'elle soit grande ou petite, pauvre ou riche, peu importe en soi, quoiqu'on

doive réserver tout le luxe d'une Œuvre pour le Saint Lieu. L'essentiel, c'est que ce soit une chapelle qui soit chapelle, et non pas une salle d'exercices, salle de jeux. Une église qui sert à tout, n'est bonne à rien. On y est fort mal à l'aise pour prendre ses ébats, plus mal encore pour prier. Ce sont des temples de protestants, qui peuvent servir à toutes sortes de choses. Le second point, de la plus haute importance, c'est d'y avoir le Très Saint-Sacrernent. Nous comprenons toutes les objections, toutes les difficultés ; mais avec du temps et de la patience, un Directeur doit les résoudre ; tous ses efforts doivent aboutir à ce résultat : l'Œuvre ne sera complète, que le jour où il l'aura obtenu, Ubi erit corpus, ibi congregabuntur ei aquilœ (Math. xxiv. 28). Xotre- Seigneur est le roi et le centre de tous les cœurs ; il n'y aura de vraie piété dans une Œuvre, que lorsqu'elle sera groupée autour du corps sacré de .Jésus-Christ.

La Sainte Réserve, résidant au milieu de l'Œuvre, dans un lieu modeste peut-être, mais toujours bien décent, le premier moyen d'attirer les enfants à la piété ce sera de les attirer autour du corps sacré de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Les exercices communs de l'Œuvre sont indiqués par le règlement; il va sans dire que ces exercices sont excellents, mais il leur manque cette spontanéité, cette pleine liberté qui se trouvent dans les visites au Saint-Sacrement. La cloche appelle aux offices ; il faut y aller, c'est fort bien. Mais rien ne m'appelle au pied du saint

autel ; j'y vais cependant de moi-même, c'est un acte bien meilleur, bien plus méritoire chez un jeune homme. D'après notre règlement, la première chose à faire quand on arrive à l'Œuvre, c'est la visite du Très Saint-Sacrement ; personne ne manque à cet usage, qui impressionne favorablement les nouveaux. Cette visite d'arrivée ne dure, en général, qu'une ou deux minutes. Qu'on me pardonne cette comparaison, c'est le salut que l'on fait, les quelques mots de politesse qu'on adresse au maître de la maison, en entrant chez lui. Ce n'est pas encore ici cette visite plus longue, à laquelle nous poussons tous nos jeunes gens les plus pieux, et qui tend chaque jour à se généraliser davantage, à mesure (|ue l'Œuvre devient plus fervente.

.Je ne prétends pas examiner si, de toutes les pratiques, la visite au Saint-Sacrement est la meilleure, mais l'expérience nous a appris que, pour le plus grand nombre de nos jeunes gens, c'est la plus facile, celle aussi ([u'ils chérissent le j^lus. La méditation, par exemi)le. est une bien bonne chose, et plusieurs de nos fervents la font aussi. Mais, que cet exercice est difficile pour des ouvriers! On sait à quelle heure s'ouvrent les ateliers ; quelle vertu ne faut-il pas à un jeune homme, accablé par les fatigues de la veille, pour abandonner assez tôt, c'est-à-dire avant ciiKf heures, ce lit si cher au jeune âge, faire sa méditation, en hiver conmie en été, et se trouver au travail avant six heures , et quelques-uns encore plus matin. Nous parlerons

bientôt des moyens que nous employons pour surmonter quelques-uns de ces obstacles ; mais, encore une fois, ce ne peut être la pratique du plus grand nombre.

Il y a encore l'exercice du soir que nous faisons à l'Œuvre, tous les jours, sans aucune exception ; mais cet exercice ne peut pas non plus être général. Pour beaucoup, la méditation avant six heures, c'est trop tôt, l'exercice du soir c'est trop tard.

Au contraire, le quart d'heure d'adoration est à la portée de tous les états, de toutes les positions. A l'heure des repas, en allant au travail, en revenant, il y a toujours une église où l'on peut entrer; un quart d'heure est si vite passé que cet exercice n'a rien de fatigant. Un acte d'adoration, un peu d'examen sur la journée, quelques résolutions pour le lendemain, au besoin la prière du soir, suffisent pour remplir le temps et en chasser l'ennui.

Ceux qui peuvent venir à l'Œuvre font encore mieux. Notre église est si tranquille, si recueillie, que rien n'y distrait. Aussi la plupart y viennent-ils chaque jour de préférence. Nous plaçons sur une petite table, au milieu de la nef, toutes sortes de livres pieux pour aider leur dévotion. Selon le degré de piété d'un jeune homme, cet exercice est une vraie méditation, ou seulement une lecture, mais c'est toujours une sainte pratique qu'il fait seul, sans surveillant, sous les yeux du bon Dieu.

Mais comment inspirons-nous le goût de cette dévotion ? Si cet exercice est libre, les enfants n'y

iront peut-être pas? Il y a mille moyens pour cela. Nous en parlons quelquefois en public, très souvent en particulier; nous la donnons pour pénitence au Saint-Tribunal ; les plus pieux en donnent le conseil et l'exemple. A l'Œuvre que nous avions fondée à Saint -Victor (1), il n'y avait pas la Sainte Réserve

(I) L'CEuvrede Saint-Viclor fut fondée le 31 mai 1858.

Cette paroisse est l'insigne église abbatiale et collégiale de Saint-Victor, si renommée par son antiquité et les saints nombreux qu'elle a produits. Elle a été le berceau des ordres monastiques en France, et sa crypte, arrosée si souvent du sang des martyrs, a servi d"asile, puis de sépulture à nos premiers pères dans la foi.

Le respectable Curé de cette paroisse, élève lui-même de M. Allemand, gémissait depuis longtemps de l'état d'abandon où étaient ses enfants après la première communion; l'Eglise ne les voyait presque plus, rien ne pouvait ni les attirer i ni les retenir. Il conçut . le projet de fonder, pour eux, une Œuvre de Jeunesse, le grand éloignement de la nôtre (3 kiloj mètres) ne leur laissant pas la facilité de venir jusqu'à nous. Ses trois vicaires étaient également capables de diriger cette congrégation ; mais leur petit nombre^ au milieu d'une vaste paroisse de seize mille âmes, ne leur permettait pas de consacrer l'un d'eux à ce soin exclusif. Pourtant il était impossible de réunir les enfants dans un local pour les laisser tous seuls la majeure partie du dimanche; c'était s'exposer à des abus plus grands que ceux qu'on voulait éviter. M. le Curé voulut bien nous demander deux membres de notre petite communauté, et nous nous chargeâmes de la fondation et de la conduite de cette Œuvre.

Pendant cinq ans cette Œuvre nous combla de consolations. Au bout de ce temps nous dûmes nous retirer et nous eûmes la douleur de la voir succomber peu après. Elle a repris depuis sous la direction de la Communauté de M. Allemand.

dans les débuts. Mais l'église paroissiale était à cinq minutes; ceux de notre Communauté qui avaient le soin de cette Œuvre allaient, à tour de rôle, faire leur adoration à l'église dans la soirée du dimanche. Dès le second jour, plus de la moitié de TŒuvre voulut les accompagner et en peu de temps, sans déranger les jeux, l'adoration durait presque toute la soirée sans aucune interruption, à la grande éditication de la paroisse, qui n'avait jamais rien vu de pareil. Peu à peu ils la firent tous les jours, et, dans quelques mois, l'habitude en fut prise. Il faut savoir ce que l'on veut faire, puis il faut bien le vouloir, la grâce de Dieu fera le reste.

ARTICLE DEUXIEME

DES ENTRETIENS PIEIX

Les entretiens pieux sont de deux sortes. Les uns sont faits par les Directeurs, nous en traiterons à l'article: Direction ; les autres, par les jeunes gens ;^ c'est de ceux-là que nous voulons parler.

Le prêtre doit être l'âme d'une Œuvre ; mais! l'âme, qui est le moteur de tous les membres du corps, a des organes à son service par lesquels elle agit. Un Directeur ne saurait être partout à la fois, et pour peu qu'une Œuvre soit nombreuse, beaucoup d'enfants échappent à ses soins. C'était là, je crois, le secret fondamental de ^L Allemand dans la direction de son Œuvre : l'exercice du zèle des jeunes gens, les uns à l'égard des autres. Nous en

parlerons mieux à l'article huitième : Des Assemblées.

Contentons-nous de dire ici que les entretiens pieux doivent être un des principaux leviers de nos Œuvres. Au siècle où nous sommes, il y a toujours un peu de répulsion pour le prêtre. Chez les meilleurs se rencontre cette petite méfiance qu'un prêtre parlera toujours de certaines choses, que c'est son état. Cette prévention, cette méfiance, n'existent pas envers un camarade, un ami, en tout semblable à son ami, ouvrier comme liji, jouant comme lui, et, dirai-jele mot, habillé commelui. Un bon conseil donné par ce camarade, surprendra heureusement, sera plus aisément suivi, surtout si celui qui le donne, prêchant d'exemple, joint la pratique à la théorie. Il est nécessaire, pour cela, d'avoir obtenu deux choses : Premièrement, que le bon esprit règne dans l'CEuvre, en sorte que l'esprit de critique n'y soit nulle part. Il faut que le Directeur ait une volonté de fer en cet endroit. On se préoccupe souvent d'empêcher les propos immoraux, et on a raison ; mais ces propos sont assez rares dans nos maisons, et ils sont bien moins dangereux que les paroles de mauvais esprit. Les premiers font horreur ou ne plaisent qu'à ceux qui sont déjà gâtés ; les autres, au contraire, se présentent, sous une forme très acceptable, à de jeunes petites intelligences encore mal formées, et dont la confiance envers leur directeur ou envers leurs bons anges est si facile à ébranler. Quand le bon esprit régnera

dans une Œuvre, les conversations pieuses y seront pratiquées avec simplicité et bonheur; les enfants mal disposés seront réduits au silence, ou on les chassera immédiatement s'ils osaient troubler, parmi leurs frères., cette bonne harmonie, cette paix qui est le plus précieux des dons de Dieu.

Secondement, pour entretenir ce bon esprit et le répandre, il faut un noyau de jeunes gens choisis, dont les bons entretiens soient dans l'Œuvre, comme le sang dans le corps humain, qui, circulant dans tous les vaisseaux, répand la chaleur et la vie jusqu'aux extrémités les plus éloignées du cœur. Nous allons dire bientôt comment nous formons ce noyau dans les assemblées ; voyons ici comment nous l'utilisons.

L'Œuvre se compose de trois sortes de membres : les Gongréganistes, les novices et les petits qui n'ont pas encore fait leur première communion. Les novices et les petits qui ne sont pas encore vraiment de l'Œuvre, sont confiés à des dignitaires, qui ont pour fonction de les former à nos usages. Les Gongréganistes, qui forment le plus grand nombre, sont tous confiés, dès le jour de leur réception, à quelques-uns des plus anciens. Ginq ou six, à peu près suffisent à ce travail (1). Ghacun d'eux doit voir une fois tous les quinze jours, au moins, ceux dont il est chargé.

(I) Depuis 34 ans que ces lignes furent écrites, vingt jeunes gens pieux ont de la peine à voir une fois tous les quinze jours ceux dont ils sont chargés, tant le nombre de nos Con- ErrêsTanis^tes s'est accru.

On se prend bras dessus bras dessous, on cause familièrement, on chercbe à gagner le cœur et la confiance de son camarade, toujours plus jeune et moins ancien que celui qui en est chargé. Viens-tu volontiers à la Congrégation ? Quels sont tes amis ? Tu devrais quitter un tel ; tel autre vaudrait mieux pour toi. A qui te confesses-tu ? Y vas-tu souvent? Depuis quelque temps tu vas mieux, il faut continuer. Cela ne va pas si bien qu'autrefois; d'où cela vient-il? Ne te décourage pas, viens me dire tes peines. Veux-tu que je te mène te confesser ? je t'accompagnerai jusqu'à la porte, je te ferai passer le premier, tu n'attendras pas. N'aie pas peur de M. le Directeur, il te recevra à bras ouverts. Fais-tu ton adoration tous les jours? Si tu savais comme c'est facile, comme on est bien devant le bon Dieu ! Veux-tu que nous y allions ensemble ? Pourquoi ne viens-tu jamais les jours ouvriers ? Promets-moi de venir cette semaine, surtout tel jour où c'est telle fête, il y aura bénédiction le soir. Tes parents te gênent un peu ; prends patience ; tu sais bien en

venir à bout quand tu le veux; le bon Dieu t'aidera, etc., etc. Cl).

(1) Nous avons publié en 1873 un volume intitulé : Souvenir de l'Œuvre ou la Vie de quelques-uns de nos Congréganistes (chez notre économe, 2 francs 50, franco). C'est le complément indispensable de ce livre, c'est la méthode de direction en action. On y verra la manière admirable dont quelques-uns de nos saints jeunes gens exerçaient le zèle et la couche de piété et d« dévoument qu'ils ont laissée après eux.

Il est impossible de dire tous les bons conseils, les bons avis qu'un jeune homme pieux fait entrer en -quelques minutes par tous les pores de l'âme de son ami. Il y a bien quelques natures rebelles, mal douées, maussades, qui sont vraiment inabordables; on les confie alors aux plus vertueux, aux plus patients. Mais l'immense majorité des jeunes gens s'attache d'une manière incroyable à ces bons anges qui ne cherchent qu'à gagner leurs cœurs pour leur faire du bien.

Nous comprenons que Ton puisse élever quelques objections sur les dangers que ces bons anges peuvent courir pour eux-mêmes ; mais il dépend du Directeur d'y veiller. D'abord, d'après nos usages, ces conversations ont toujours lieu à la cour, en se promenant; point de tête-à-tête dans les endroits retirés. Chose remarquable, les enfants ne voient volontiers leur Directeur que dans son cabinet. Accablé quelquefois par la fatigue, par des infirmités précoces, j'ai voulu les voir au grand air; ils ne viennent pas aisément. Mais avec leurs camarades, leurs amis, avec lesquels ils sont habitués à vivre, les conversations en plein air ne répugnent pas ; la cour est leur place naturelle.

A jour fixe, ces bons anges, je leur donne ici ce nom pour mieux me faire comprendre, car ils n'ont pas ce titre officiel, ces bons anges, dis-je, viennent nous rendre compte de leur ministère. Par prudence, nous ne leur demandons jamais ces détails confidentiels qui pourraient ressembler à une trahi-

son et fermer le cœur de leurs frères, s'ils s'en doutaient. Mais ils nous tiennent au courant des dispositions de ceux dont ils sont chargés. — Un tel ne va pas bien, il veut quitter l'Œuvre ; nous aviserons aux moyens de le retenir ; voyez ses parents ou ses maîtres. — Un autre n'a pas de travail ; prenez-en note pour lui en chercher. — Celui-ci est fort pauvre, il m'a avoué sa gêne ; promettez-lui tel secours. — Celui-là ne vient plus depuis plusieurs dimanches ; allez voir dès demain ses parents. En un mot, seul, sans secours apparents, le Directeur tient, de fait, toute l'Œuvre dans ses mains sans qu'un seul membre puisse échapper à ses soins, à cette sollicitude charitable (jui l'accompagne même hors de notre maison.

Il est impossible de dire tout le bien que peut faire un seul prêtre ainsi secondé. Tous les enfants se confessent, parce que tous sont excités, conduits jusqu'à la porte, s'il le faut, par un bon ami. Le Directeur n'a qu'adonner un avis, un ordre à ces bons anges, pour que quelques heures après il ait été accepté de tout le monde. Une fête mondaine, une occasion de dissipation va détourner toute l'Œ'uvre et lui enlever, peut-être pour toujours, quelquesuns de ses membres ; en vain le Directeur donnerat-il mille avis, quelquefois ils ne serviront qu'à inspirer plus d'envie à ceux qu'on voudrait arrêter. Mais qu'on donne le mot d'ordre aux plus fervents, dès la fin de la journée ces avis répétés et commentés, seront reçus de chacun et suivis sans ditliculté.

Nous allons en citer un exemple bien remarquable entre mille.

En 1858, pour le carnaval, une commission de charité organisa une fête splendide, l'entrée du roi Thibaut de Champagne à Marseille et son départ pour la Croisade. Nous célébrions, nous-mêmes, ce jour-là, une de nos principales fêtes, et le Très Saint -Sacrement devait être exposé tout le jour pour les quarante heures. Sacrifier notre belle fête? Nous n'en avions pas le courage. Défendre à nos enfants d'aller voir cette cavalcade historique ? Mais nous n'aurions pu l'obtenir. Depuis un mois, tous les murs de la ville leur racontaient les immenses préparatifs qu'on faisait ; ce devait être magnifique. Etait-il juste, d'ailleurs, de les priver d'un plaisir innocent par lui-même, d'un spectacle qu'ils ne devaient peut-être plus jamais revoir, tandis que les chemins de fer avaient déversé plus de cent mille étrangers, accourus de toute part à cette fête. Que faire donc ?

Depuis quelque temps, on se plaignait que les petits jouaient peu. On avait organisé une bande de chevaliers pour les occuper. Ceux qui n'avaient pas fait leur première communion étaient chevaux, les autres chevaliers. Depuis trois mois, le grand maître, que nous avions chargé de ce soin, faisait de ces enfants tout ce qu'il voulait. Celui qui n'était pas sage était chassé de la compagnie ; le cheval le plus fervent, qu'on me pardonne ces détails, avait l'honneur d'appartenir au grand maître. Celui qui

manquait un seul dimanche, sans permission, était privé de sa décoration, pauvre petit ruban arraché à la coiffure de quelque sœur. Tous faisaient leur adoration, par petites bandes de huit ou dix, tous les soirs.

Arrive le fameux jour du dimanche gras et de sa cavalcade. Le grand maitre réunit le chapitre des chevaliers et des chevaux. Il leur fait une chaleureuse allocution ; toutes les épées se tirent ; les mors s'enlèvent ; on promet, avec de grands cris, de ne pas manquer le dimanche. Tous tinrent parole, et le sérieux succédant au plaisant, tous se préparèrent à une communion qui n'avait jamais été plus nombreuse. Des uns aux autres l'enthousiasme gagna toute l'Œuvre. Nous croira-t-on ? Deus scit quod non /nentior. Pas un enfant, pas un jeune homme ne manqua un seul de nos exercices; l'adoration se lit tout le jour, par bandes de vingtcinq, se succédant toutes les demi-heures. Quelques-uns rencontrèrent quelques débris de la cavalcade en allant diner ; le plus grand nombre ne vit rien, et quand le roi Thibaut s'embarqua, vers les trois heures, pour la Terre Sainte, en présence de plus de cent mille curieux échelonnés sur les amphithéâtres de la Joliette, tous nos Congréganistes, dans leurs stalles, chantaient dévotement leurs vêpres, comme un autre jour. Quelques jeunes gens pieux avaient suffi à produire ce miracle, qui fut l)Our nous le commencement d'une époque de ferveur qui a fait, de cette année 1858, la plus pieuse

des années que l'Œuvre eût encore vues jusque-là. On ne comprendra jamais, qu"en l'essayant, la force et la puissance des bons conseils qui sont donnés par nos pairs.

Une autre année, ce furent de grands jeunes gens de 18 à 20 ans qui formèrent une bande de zouaves pour faire jouer les enfants, lesquels, par moment, donnent des peines infinies à mettre en train. On nous présenta un règlement si sévère que nous n'eussions jamais osé l'imaginer. Nous l'approuvâmes, cependant, et il fut fidèlement observé. Nous ne pouvons résister au désir d'en donner quelques extraits, en en conservant le style original.

« Ranimer dans l'ŒAivre cette piété franche, qui plaît tant dans un jeune homme, rallumer l'ardeur dans les jeux, c'est le but de celte compagnie. Fous de premier ordre dans la cour, modèles de tenue dans la chapelle, tels seront les zouaves. Le jeu doit être la vie du zouave. Être joueur, c'est être apôtre; les zouaves le seront, et dans le jeu, l'Œuvre refleurira, oui, elle refleurira!...

« Un zouave sera donc franchement pieux, ouvert et simple avec le Directeur, tout dévoué avec ses frères d'armes, poli et prudemment zélé avec les étrangers, infatigable dans les jeux, patient dans les difficultés qu'ils entraînent, toujours prêt à les relever; en un mot, son influence doit être telle que sa présence seule doit mettre tout en mouvement.

« Article 1". — Un zouave doit être bon chré-

tien et bon joueur, c'est tout dire, et doit promettre de rester un an dans la compagnie.

« Art. 4. — Un zouave doit donner partout le bon exemple, mais surtout dans la chapelle.

« Art- 5. — Il ne doit jamais sortir de l'Œuvre, après la messe ou après les vêpres, sans avoir une raison valable ; mais il doit se donner tout entier au jeu qui sera indiqué par le capitaine, sans chercher ses caprices : un but plus noble doit le guider.

« Art. 6. — Loin de ressembler à ces lâches soldats qui rougissent de leur drapeau, il doit avoir du cœur et soutenir la cause de sa Religion, à l'Œuvre et partout ailleurs, aux. dépens de sa vie, s'il le fallait ; voilà le type du zouave congréganiste.

« Art. 7. — Quand il verra un des siens ou de ses autres frères chanceler et se dégoûter, il en avertira prudemment le capitaine et fera tout au monde pour le retenir.

« Art. 11. — Il est bien entendu que les zouaves se secourront en cas de besoins, quels qu'ils soient, et qu'ils obéiront au capitaine élu.

« Art. 12. — Lorsqu'un nouveau entrera, on devra, selon l'avis du capitaine, l'amuser selon ses goûts, pour tâcher de le retenir à l'Œuvre, et surtout celui qui aura été nommé pour ça.

« Art. 13. — En cas de discorde, on en jippellera à M. le Directeur.

Art. 11. — Pour ynélayiger les affections^ il y aura deux, repas par an, aux époques librement choisies pour ça.

» Art. 15. — Tout zouave contrevenant aux articles ci-dessus, sera exclu ».

Après une longue et glorieuse existence, les zouaves ont disparu. Simon Touche, leur fondateur, est mort, les autres se sont mariés. Mais leur esprit n'a pas péri. Nous eûmes ensuite une compagnie dite du Génie, composée de cinquante gaillards âgés de plus de dix-huit ans, qui furent la joie et la vie de notre Œuvre. Malheureusement, le service militaire nous les décime chaque année. D'autres les remplaceront, sans doute, car il y a six autres compagnies, ayant toutes leur drapeau et leur but déterminé. Le seul point uniforme de tous ces règlements, c'est un bon dîner tous les ans.

On voit qu'elle est la force de ce puissant levier, le zèle des jeunes gens, quand il est bien dirigé. Pour me servir de cette phrase célèbre : le Directeur est comme une épée dont la poignée sera dans son cabinet et la pointe dans toute l'Œuvre. Réunir les enfants pour les abandonner à eux-mêmes, mille fois vaut mieux ne jamais les rassembler. Les réunir pour les soigner tous, soi-même, individuellement, c'est impossible ; cela dépasse les forces humaines, si l'Œuvre est un peu nombreuse. Le plus actif des Directeurs ne verra jamais trois ou quatre cents jeunes gens dans un dimanche. Mais former un noyau de jeunes gens fervents, le diriger, lui confier le soin de tout le reste de l'Œuvre, c'est à la portée de tout le monde : un prêtre pieux et zélé l'obtiendra facilement.

ARTICLE TROISIÈME

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