DE LA MÉDITATION
Xrnis (lisions dans rarlicle premier de ce cliapili'e que la méditation est un exercice moins facile pour la plupart de nos enfants que la visite au Saint-Sacrement, à cause de leur âge et de leurs occupations; mais nous n'avons pas voulu dire que ce fût un exercice impossible, bien loin de là ; et c'est un des meilleurs moyens pour former les jeunes gens à une vertu solide.
Si l'adage du Saint-Esprit n'était pas vrai pour tout le monde, il le serait pour le jeune âge qui se perd surtout par l'irréflexion. Désolai ione desolaia est
terra, quia nulhis est, qui recogiiet corde. (Jér. xn. 11). Emporté par refïervescence du sang, plein d'avenir, sans expérience, ne pensant pas au passé, ne s'arrêtant jamais au présent, le jeune homme, qui ne sait encore rien, se lance au hasard dans tous les dangers, et de là tant de chutes qui viennent renverser des vertus en apparence ] solides, mais qui n'avaient pas de fondements. Quand la méditation ne serait qu'une sorte de gymnastique spirituelle, qu'une escrime de la raison, au simple point de vue humain, il faudrait encore y pousser un jeune homme qui n'aura que ce moment dans la journée pour mi peu rétléchir. Ceci est une réponse à ceux qui craignent toujours de trop demander aux jeunes gens. Mais si nous nous plaçons à ce point de \'ue de la foi, qui doit être toujours notre point de vue principal à nous, prêtres du Seigneur, quels secours ne trouverons-nous pas dans la méditation, pour conduire les âmes à la vie chrétienne d'abord, et ensuite à la perfection! Prêcher, confesser, diriger les enfants c'est très bien; mais il faut qu'ils s'assimilent, qu'ils digèrent la nourriture spirituelle que vous leur donnez; il faut que des oreilles, vos paroles passent dans le cœur, non pas seulement par une impression subite et superficielle, qu'il est si facile de produire sur l'âme d'un enfant, mais par des impressions durables et profondes qui ne peuvent être le fruit que de la réflexion.
Mais pourquoi s'étendre sur l'utilité de cet exercice, que tous les saints, que tous les auteurs spiri-
tuels conseillent à l'envi ? Notre but n'est pas d'écrire à nouveau sur des choses si anciennes; parlons seulement de notre méthode pour rendre une si excellente pratique accessible et possible à nos jeunes gens.
Après un certain séjour dans notre Œuvre, dès (ju'un enfant de douze à quatorze ans nous semble avancer dans la vertu, nous lui conseillons de faire un peu de méditation chaque jour. Les enfants acceptent volontiers tout ce qu'on leur propose de nouveau, il n'y a plus ensuite qu'à les guider et surtout aies faire persévérer le plus longtemps possible dans leurs bonnes résolutions. Mais comment les former à l'exercice de la méditation ? Il y a autant de méthodes que d'âges, de caractères, de positions. Nous avons un grand nombre de livres que nous prêtons à ceux qui nous en demandent. Il est vrai que c'est une assez forte dépense, la plupart de ces livres ne revenant plus, ou revenant dans un très fâcheux état ; mais le résultat est hors de proportion avec ce qu'il coûte. La centième partie de ce qu'on dépense en jeux, dans beaucoup de maisons, suffit pour fournir des livres à tous venants. Ces livres doivent être soigneusement choisis, selon l'âge et la vertu des enfants ; ils doivent même être renouvelés selon les époques de l'année : le Carême demande d'autres livres que le temps pascal, etc. Enfin, pour n'oublier aucun détail-, parce que tous ont leur importance, il ne faut pas que le format atteigne rin-12, pour la plupart des en-
fants qui doivent pouvoir porter ce livre dans la poche de leur habit de travail (1).
Dans les commencements, nous ne demandons qu'un quart d'heure; c'est assez pour un enfant. Plus tard, nous allons jusqu'à la demi-heure, ce qui doit être en général la dernière limite. Nous leur expliquons bien comment ils doivent s'y prendre : se mettre à genoux s'ils le peuvent, c'est le meilleur, par respect pour la présence de Dieu, pour chasser le sommeil et surtout pour donner à cet exercice une forme extérieure de recueillement qui facilite la piété intérieure. Nous leur apprenons les trois actes qu'ils doivent faire avant la méditation : se bien recueillir en la présence de Dieu, lui demander pardon de leurs péchés, surtout de ceux de la veille, et prier le Saint Esprit de captiver pendant quelques instants leur pauvre petite imagination ; puis lire un peu dans le livre, s'arrêter à considérer ce qu'on vient de lire et ce qu'on pourrait faire à l'avenir pour le pratiquer. Si les distractions viennent, lire encore un peu, de manière à ne jamais rester oisif. Enfin, prendre une bonne résolution, sur laquelle on s'examinera le soir en faisant son adoration ; après quoi l'on part pour
(1) On nous a demandé bien souvent la liste de nos livres; nous n'en avons point. Nous allons chez les bouquinistes, les marchands de bric-à-brac, et là pour deux ou trois sous le volume, nous choisissons les livres qui nous paraissent bons, de préférence les volumes dépareillés, qui sont sans valeur vénale. Qu'importe ? les enfants, quand ils sont complets, les dépareillent promptement, car ils en perdent beaucoup.
le travail avec la paix du bon Dieu. Voilà le cadre de toutes nos instructions sur la méditation: dans les entretiens privés, nous le varions selon les dispositions de chaque âme, car la variété est ici indispensable ; il n'y a pas deux enfants qui se ressemblent. Ne comptez guère, que fidèles à vos avis, ils persévéreront de nombreuses années dans cette excellente pratique; l'inconstance est un torrent auquel on ne peut opposer, la plupart du temps, que des digues provisoires; mais quel avantage d'avoir pu pendant quelques années de suite, ou moins encore si vous le voulez, faire un peu réfléchir ces jeunes têtes, qui ne l'eussent jamais fait sans cela. Quelle influence cela n'aura-t-il pas sur toute leur vie !
Quant aux temps qu'il faut choisir pour la méditation, c'est ici, hélas! le plus difficile. Ceux qui vont aux écoles ou qui travaihentdans des comptoirs sont plus libres; mais ils sont aussi quelquefois plus paresseux, moins habitués à se lever matin; l'obstacle est donc à peu près le même. Ceux qui travaillent aux ateliers y vont de si bonne heure, qu'à peine ont-ils le temps de faire avant leur petit déjeuner une courte prière. Cependant qu'on le croie bien, aucun de ces obstacles n'est insurmontable : pas un Père de jeunesse qui n'ait éprouvé cent fois que, plus une chose est difficile, plus on l'obtient facilement des jeunes gens. Leur caractère est ainsi fait ; c'est l'opposé de l'axiome, ne quid nimis ! Raisonnent-ils dans leurs écarts? Ils ne raisonneront pas plus dans
leur piété. Voici ce que font beaucoup de nosjeunes gens, et l'on verra qu'avec cette latitude, la pratique de l'oraison peut s'appliquer à tous. Les uns viennent à la méditation que nous faisons tous les matins à cinq heures et demie en commun à la chapelle, à certaines époques, comme pendant le mois de Marie, le temps des retraites, etc.; d'autres la font à leur maison, avant le travail. Les premiers sont les plus fervents, les plus avancés en âge et en piété ; ce sont ceux qui ont le plus d'obstacles à vaincre, pour se réveiller dans l'hiver et faire sans témoins et sans bruit leurs petits exercices de piété. Quelques-uns parviennent à ce point de perfection et s'y maintiennent longtemps quand ils y sont arrivés. Plusieurs vont à la première messe à l'Œuvre ou à l'Eglise la plus rapprochée; ils ont le double avantage d'assister au Saint-Sacrifice et de faire une méditation plus longue. C'est la ressource de quelques-uns qui, ayant une heure pour leur déjeuner, peuvent prélever une demi-heure sans que le patron ait lieu de s'en fâcher. Les enfants de quelques écoles sont conduits à la sainte messe, tous les matins. Quand nous pouvons pousser ces petits enfants à l'oraison, nous faisons une double bonne œuvre en les aidant à remplir un temps si mal occupé par le plus grand nombre. Enfin, il yen a qui ne peuvent pas absolument trouver un moment dans toute la journée pour faire la méditation. Ils se lèvent si matin et sont si fatigués, qu'il faut que leurs parents les arrachent du lit ; et à quels
parents persuader de les réveiller une demi-heure plus tôt? A peine levés, le travail les occupe sans relâche. Pourtant Dieu n*a point créé d'états inaccessibles aux pratiques de la piété. J"ai conseihé à ces jeunes gens de donner à la méditation la première demi-heure du travail. Ils la passent en silence, s'occupant de leur mieux d'une pensée pieuse, dont le sujet a été déterminé par avance. Il y a sans doute bien des dérangements, bien des distractions dans un pareil genre de méditation, je ne la conseillerais à personne dans une position différente, mais le bon Dieu a égard à la bonne volonté, et ces oraisons ne sont pas toujours les plus mal faites. En résumé, sous une forme ou sous une autre, dans certains lieux, certains temps, ou dans d'autres la méditation est accessible à tous les âges. à tous les caractères, à toutes les positions. Un Directeur zélé doit y pousser ses meilleurs jeunes gens, souvent même ce sera le seul moyen de conversion pour ceux qui vivraient dans le péché.
ARTICLE SIXIEME