‹ Méthode de direction des œuvres de jeunesse (volume 2)Chapitre 16 sur 55 · DE LA. DIRECTION · texte numérisé non relu

DE LA. DIRECTION

S'il faut en croire] les témoignages unanimes de l'histoire, la fin du seizième siècle et le commencement du dix-septième fut une des époques les plus pieuses qu'eût encore vues la France. On ne peut citer le nom de toutes les saintes personnes qui

vécurent alors; et le nombre de celles dont on a écrit la vie (1) n'est rien auprès d'une multitude d'autres dont la mémoire n'est pas venue jusqu'à nous. Or, que lisons-nous dans la plupart de ces vies admirables? C'est que l'instrument principal dont la Providence se servit pour la sanctification de tant d'âmes d'élites, fut précisément la pratique de la direction. Toutes ces histoires sont presque toujours celles de deux saints, dont l'un dirigeait vers Dieu une âme de prédilection qui se laissait diriger. Ce qui fut bon dans un autre siècle ne peut pas être mauvais dans celui-ci. Il est vrai que sous les étreintes du jansénisme et de l'impiété, cette sainte pratique est bien tombée en désuétude et ne semble plus bonne, aux yeux de beaucoup de chrétiens, que pour les séminaires et les communautés religieuses; mais cette considération suffit-elle pour rejeter une pratique si salutaire ? Nous avons tour à tour appelé nos enfants aux pieds des Saints Autels et à la Sainte-Table, nous leur avons ménagé le secours de la fréquente communion et des entretiens pieux, la méditation les a forcés à réfléchir ; mais il faut un guide prudent pour régler toutes ces choses, pour leur apprendre à en bien user, pour

(I) Un des écrivains les plus érudits de la société des prêtres de Saint-Sulpice, M. Fayon, Tauteur de la Vie de M. Olier, m'assurait qu'il connaissait plus de trois cents vies d'hommes pieux de cette époque et qu'il était loin de les connaître toutes.

empêcher les relâchements ou les exagérations, pour pousser les uns et retenir les autres; tel est le but des instructions dont nous parlerons tantôt et de la direction dont nous allons nous occuper maintenant.

Quelques-unes des autres pratiques de piété sont assez difficiles à obtenir : la direction est, au contraire, la plus facile de toutes ; je parle pour les jeunes gens, car pour le Directeur, c'est bien la plus fatigante, celle qui demande le plus de zèle, de patience, d'expérience, et peut-être aussi le plus de santé. Mais aussi, c'est de toutes, celle qui produit le plus de fruits immédiats. J'ai déjà dit combien, en général, les jeunes gens sont confiants; ils ne sont pas habitués à vivre avec des personnes qui leiu' portent de l'intérêt ; aussi, leur cœur se dilate quand ils sont avec un ami, un père qui ne leur dit que des choses agréables, pleines de tendresse et d'affection, lors même que quelquefois elles peuvent ressembler à un reproche. Mieux que les juifs, ils semblent nous dire: loquiinini nobis 'placentia. (Isaïe XXX. 10. j Dans ces conversations en tête-àtête, on peut dire des choses qui ne trouveraient leur place nulle part ailleurs. Qui de nous ne se souvient avec bonheur de ces moments délicieux que nous passions au séminaire avec nos Directeurs? Pas une de leurs paroles ne s'égarait, pas une préoccupation ne venait nous distraire, connue dans les sermons, où tant de bon grain tombe souvent dans les épines ou sur le chemin. Nos jeunes gens

éprouvent ces mêmes sentiments; ils en éprouvent aussi les heureux résultats. En vain dira-t-onque la confessiDii suffit et remplit le même but ; certainement, il faut s'en contenter s'il n'y a pas d'autres moyens d'aborder certains jeunes gens. Mais la confession a quelque chose de plus solennel qui exclut cette sorte de familiarité que permet la Direction. On dit ses fautes à son confesseur; on dit à son Directeur ses goûts, ses penchants, ses peines et ses joies. Que de scrupules, de découragements surtout, ne sont pas déposés quelquefois déjà sur le seuil même de sa porte! Que de doutes ne sout pas éclaircis par ses avis, de peines allégées par ses conseils! 'fjn bon Directeur est la parole vivante de Dieu dirigeant les pas d'un jeune homme dans la vie, comme autrefois Moïse conduisait le peuple de Dieu dans le désert, comme Saint Joseph guidait les pas de Jésus enfant.

11 y a surtout deux choses où la direction est indispensable : 1° pour apprendre à un enfant à méditer ; nous en avons assez parlé dans l'article précédent pour n'avoir plus à y revenir. Disons seulement que la méditation ne pouvant se plier à une méthode uniforme, il faut un Directeur pour l'adapter aux ai)titudes de chacun ; 2" pour la vocation, sur laquelle je sens le besoin de m'arrêter quelques instants (1).

(1) Nous avons publié sous le titre De la Vocation, un petit oi)uscule à l'usage des ji'unes gens. (En vente chez notre éco-

En vérité, ce mot parait aujourd'liui bien étrange et on ne sait plus guère ce qu'il veut dire. Qui pense aujourd'hui à sa vocation ? On naît cordonnier, menuisiei', forgeron, les parents l'ont décidé ; et quel confesseur songe à guider les enfants dans la reclierclie soigneuse de la sainte volonté de Dieu ? Si les vocations religieuses et sacerdotales sont devenues si rares parmi nous, c'est que personne n'en parle aux jeunes gens, ignoti nulla cupido. Quand les couvents regorgeaient de sujets et que les rangs du sacerdoce étaient plus serrés, il y avait de plus un grand nombre de saintes âmes qui vivaient comme des anges, dans le célibat, au milieu du siècle, éclairant le monde par l'éclat de leurs vertus. On parle un langage inconnu quand on entretient de ces choses les gens du monde. Mais nos enfants, natures plus impressionnables, reçoivent avec moins d'étonnementles maximes de la perfection évangélique. Pendant les premières années de notre Œuvre, j'avais très peu pensé à faire des prêtres, et mes premiers essais m'avaient découragé pour bien longtemps. Mais je m'y suis remis avec plus de prudence et plus de soins et j'ai eu le bonheur de rencontrer plus d'une fois des pierres précieuses, propres à orner le sanctuaire, sous une enveloppe qui ne les aurait jamais laissé deviner ; et, si Dieu le permet, pas une année ne se

nome ou chez Victor Sarlit, éditeur à Paris, prix 70 c. franco par la poste.)

passera désormais sans que quelque jeune homme pieux ne prenne parmi nous le saint habit ecclésiastique ou n'entre dans quelque communauté religieuse, ce qui est le plus beau succès que notre Œuvre puisse ambitionner ici-bas.

D'autres, au contraire, et c'est le très grand nombre, sont appelés à l'état du mariage, état très saint quand on l'embrasse, comme Tobie, dans la crainte du Seigneur; état misérable, quand les considérations de la chair et du sang ou les calculs de la fortune en deviemient les seuls mobiles. Un directeur prudent saura inspirer ces pensées en leur temps et en leur lieu ; le désintéressement qui préside à ses conseils captivera le^jeune homme, qui ne se lancera plus au hasard et sans réfléchir dans un état de vie qui, par sa fixité, assure le bonheur ou le malheur pour toujours.

La Direction rencontre cependant, deux, obstacles, qu'il faut combattre avec persévérance et attention : l'un, de la part des jeunes gens,- l'autre, de la part du Directeur lui-même. Le premier, c'est la timidité des enfants. Si vous attendez qu'un jeune homme fasse les premiers pas, vous attendrez souvent en vain. Je ne sais que dire à mon Directeur, voilà l'excuse de tous ceux qui n'osent pas commencer. Attirez vous-même ce jeune homme, diteslui en confession: « Mon enfant, je ne puis tout vous dire ici; d'autres attendent, qui ne pourraient pas passer, mais venez me voir demain, nous cau- ■ serons de ces choses. « Si cela ne sufîit pas, donnez

le mot d'ordre à ceux dont nous avons parlé à l'article deuxième, par vous-même ou par les autres, vous arriverez à avoir vos jeunes gens. Quand vous les tiendrez, faites encore les premières avances : soyez bon, tendre, affectueux, c'est le cas ou jamais. M. Allemand faisait des merveilles dans ces entretiens, et quand il avait tout épuisé, on l'a vu quelquefois se jeter à genoux, baiser les pieds de ceux qu'il n'avait pu toucher et ravir au démon ces cœurs enfin brisés à la vue de tant de dévoùment et d'humilité. Si un Directeur n'a pas toujours ce courage et il est plus prudent qu'il l'ait très rarement, qu'il se jette au moins en esprit aux pieds de ses enfants, qu'il les touche par sa charité, sa tendresse, son amour pnur leur àme. Oh ! que de bien on peut faire dans ces tète-à-tête, où l'on n'a que Dieu et ses Saints Anges pour témoins de ces efforts toujours si puissants d'un zèle qui ne se lasse jamais.

Le second obstacle de la direction, c'est souvent le défaut de zèle du Directeur lui-même. Qu'il soit exact à choisir les moments les plus commodes pour les jeunes gens et très fidèle à se trouver exactement à son poste. Si vous allez vous promener, si vous avez mal de tête, si vous êtes occupé, si cela vijus ennuie, si vous n'êtes pas entrain, tout est perdu. Tel jeune homme qui venait vous voir, s'en ira attristé, puis se découragera, puis offensera Dieu mortellement. Quelques heures de retard auront souvent tout perdu. Impendam et superimpen-

dar ipse pro an'nnahus vesiris ! (:?. Cor. xii. 15). Le métier de père de jeunesse n'est pas une sinécure, nos serves vestros pier Jcsum. ('2. Cor. iv. 5. ) Jusqu'à ce que vous vous soyez tués à la besogne, n'espérez pas un grand résultat. Quand votre corps, semblable au grain de froment qui va périr en terre, se sera approché de la mort par un épuisement précoce, il produira du fruit au centuple. .le n'ai jamais rencontré de Directeurs prenant les choses à leur aise, voyageant, prenant des vacances ou faisant de nombreux pèlerinages, qui aient fait beaucoup de bien autour d'eux: point, au cimtraire, qui, se dévouant sans mesure, par leur zèle et leur constance, n'aient tôt «m tard uéussi, et bien mieux encore, quand le bon Dieu les a fait attendre un peu longtemps. Mais, hélas! que le zèle qui sait attendre est rare !

Cependant, tout ce que nous venons de dire doit s'entendre avec mesure. La direction a mille dangers intrinsèques, contre lesquels un Directeur doit se prémunir. Nous en avons parlé au traité de la confession en nous servant des meilleurs auteurs ; nous ne nous répéterons pas ici. Rappelons cependant une règle très générale : la direction ne doit pas entrer dans les détails qui sont du ressort de la confession. Il faut donc éviter de questionner les jeunes gens sur leurs péchés, plusieurs décisions de la sacrée Pénitencerie le défendent absolument ; et, si les enfants qui ignorent ces règles sont indiscrets, le Directeur est tenu au même secret que si

ces aveux lui avaient été faits en confession. Il ne peut donc s'en servir en aucune manière pour le gouvernement extérieur de sa maison, ni dans ses rapports avec ses dirigés. La matière de la Direction ce sont surtout les actes extérieurs de la vie, les défauts qui paraissent au dehors, jamais les défauts ou les vices cachés. La discrétion surtout doit être extrême dans tout ce qui touche à la pureté. Il y a des règles de prudence imposées même à la confession; on est bien plus exposé à les oublier dans ces épanchements en tête-à-tête, avec mille inconvénients pour le Directeur et le dirigé. Il y a des Œuvres qui sont tombées dans une sorte de mysticisme très dangereux par l'oubli de ces sages principes qu'on ne saurait trop rappeler, parce qu'on abuse de tout.

ARTICLE SEPTIEME

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