‹ Méthode de direction des œuvres de jeunesse (volume 2)Chapitre 17 sur 55 · DES INSTRUCTIONS ET DES SERMONS · texte numérisé non relu

DES INSTRUCTIONS ET DES SERMONS

Tout cet article peut se résumer dans ces paroles de Saint Paul aux Romains : quomodà credeni ei, q}(em non audieruni? Quornodô autem audient, sine prœdicanie? Egro fides ex auditu, aiidiius autem per verhum Christi. (Rom. n. 14.) C'est un fait incontestable, que la plaie de notre siècle, c'est l'ignorance profonde des vérités de la religion. Que de catholiques qui n'ont pas tout abjuré, quelquefois même, ont une certaine religion, et qui cependant

ignorent une multitude de choses indispensables que les plus petits enfants pourraient leur apprendre! Si nous descendons dans les classes ouvrières, cette ignorance est presque universelle, et encore que d'autres époques aient eu elles-mêmes de grands désordres à déplorer, aucune certainement n'eut aussi peu de foi, parce que aucune ne fut aussi ignorante. Le mal est devenu si grand, que son évidence, aussi bien que son excès, ont fini par épouvanter les hommes d'Etat, même les moins croyants, quand ils ont pu mesurer par les événements de ces dernières années, la profonde corruption des intelligences chez ce peuple, qui forme la majorité de la nation francise en un siècle que l'on se plaisait à dire, le plus éclairé et le plus civilisé de tous.

Et d'où croit-on que cela puisse venir ? Saint'Paul vient de nous le dire : quomodô audieni sine prediea;<z'<?. Les prédicateurs, il est vrai, ne manquent pas, mais les auditoires manquent aux prédicateurs. La majorité des hommes du peu})le n'a i)as entendu un seul sermon, depuis sa première communion. Or, comme Dieu ne leur communique pas la science infuse, il s'en suit que l'ignorance chez eux devient invincible, et qu'il se faut résigner à vivre côte à côte avec ces barbares modernes, jusipià ce qu'il l)laise à Dieu de nous douner quelques moyens de les atteindre pour les convertir.

Plus heureux dans notre petite sphère, nous avons le bonheur d'avoir nos enfants au moins une

fois par semaine aatoiir de nous. Ainsi, la prédication nous est facile, et si l'on peut être partagé dans nos Œuvres sur le choix de certains moyens à employer, nous sonnnes tous d'accord du moins sur ce principe, qu'il faut beaucoup prêcher pour beaucoup instruire nos enfants. Puisqu'il est donc inutile de s'étendre sur les avantages des instructions religieuses, contentons-nous de dire en quoi elles doivent consister pour être vraiment utiles à la jeunesse.

1° Quel est, dans une Œuvre de jeunesse, le meilleur prédicateur '? Je réponds sans hésiter, c'est le Directeur de l'Œuvre lui-même. Il est bon, quelquefois, d'inviter un prêti'e étranger pour réveiller l'attention des enfants, pour donner plus de solennité à une fête. Mais l'instruction, le sermon véritablement utile, c'est celui du propre Pasteur. Celuilà connaît les besoins de son Œuvre ; il n'avance pas une proposition, ne dit pas un mot en l'air ; il tient le cœur de son auditoire dans ses mains, le manie à son gré, parce que lui seul le connaît parfaitement : à part quelques exceptions passagères, le Directeur ne doit confier à personne le soin d'instruire ses enfants. M. Allemand prêchait toujours lui-même, ou, s'il a jamais invité quelqu'un, ce n"a été que bien rarement.

2° Sur quoi doit-on prêcher et de quelle manière? Sur tout et de toutes manières, c'est-à-dire que le Directeur doit, tour à tour, employer tous les genres de prédication. Aux grandes solennités, il faut de

grands sermons; cela augmente la pompe de ces fêtes, cela donne à la parole de Dieu une majesté que les enfants doivent apprendre à respecter, au moins de temps à autre. L'Avent et le Carême demandent des instructions sérieuses sur divers points importants de morale, que les grâces propres à ces saints temps feront plus aisément entrer dans les cœurs. Il faut consacrer, tous les ans, plusieurs instructions rien qu'à donner des avis. Ces avis, c'est le argue ^ obsecra increpa, de Saint Paul. Il y a toujours à reprendre dans une Œuvre, il y a toujours quelque chose à annoncer. Les avis doivent être la fonction spéciale du Directeur, c'est la fonction pastorale par ^cellence. Le bien qu'on peut faire par les avis dans un auditoire est inconcevable. M. Allemand assurait que celui qui parlait en chaire avait toujours raison ; les enfants ne songent pas à le contredire; et, pour peu qu'il y ait un bon esprit dans l'Œuvre, on fera volontiers ce que le Directeur demandera, même les choses les plus difficiles. Comme tous les sermons ne peuvent pas, cependant, être consacrés à donner des avis, et que des avis trop longs ne sont pas des avis, mais d'ennuyeux reproches, des sortes de diatribes ou des redites sans fin, il sera préférable encore d'en donner peu à la fois, mais d'en donner souvent, par exemple, quelques minutes tous les dimanches. Il se graveront mieux dans l'esprit des enfants et se mettront plus facilement en pratique.

Enfin, le plus grand nombre des dimanches doit

être employé à des instructions dogmatiques un peu familières pour fatiguer moins les enfants, mais sans aucune trivialité et toujours spécialement composées pour eux. Les grandes personnes elles-mêmes, écoutent volontiers ces sortes d'instructions que nous faisons dans notre cliapelle, parce que ne nous adressant pas à elles, mais aux enfants, elles n'en sont pas humiliées, et entendent, sans s'en douter, les seuls sermons qui soient à leur portée; tandis que les enfants s'ennuyeraient et s'endormiraient dans des instructions qui ne seraient pas pour eux. Le catéchisme doit être la base de ces instructions. Il met une méthode et une suite dans nos sermons, il nous fait éviter les questions oiseuses, enfin, il ne laisse pas de lacunes dans notre enseignemenl. Cependant, il sera prudent d'employer le catéchisme sans le dire ; ce mot réveillerait des souvenirs ({lie les enfants aiment à oublier, parce qu'ils veulent tous se croire des hommes.

J'ai souvent remarqué deux défauts dans les prédicateurs de la jeunesse. Le premier, c'est d'être trop long. Une demi-heure me semble le maxinunn, et il y a de grands avantages à rester en deçà. Le jeune auditoire laisse quelquefois apercevoir un mouvement de gène et d'impatience qu'un prédicateur doit promptement saisir, comme une invitation à descendre de chaire sans plus tarder tout ce qui suivrait serait perdu. Un prédicateur nous retint un jour cinq quarts d'heures ; c'était

abuser de la patience des enfants. Le temps est passé où Bûurdalûue et Massillon pouvaient prêcher si longtemps, et je cruis que je ne changerais pas un mot à ces conseils, si j'écrivais même pour des prédicateurs de religieuses. Quel inconvénient peut avoir un sermon court '? Tout au plus de laisser d'honorables regrets.

Le second défaut qu'ont certains prédicateurs, c'est de toujours donner quelque pratique nouvelle et arbitraire à la fin de leurs sermons. Qu'un Directeur, avec un plan bien arrêté, pousse les jeunes gens à un certain nombre de pratiques déterminées sur lesquelles il reviendra successivement, rien de plus juste ; ses instructions sans cela seraient sans but. Mais l'un nous recommande de ne jamais nous coucher sans dire un Pater et un Ave, pour obtenir telle grâce ; un autre, de nous faire recevoir d'une confrérie qu'il protège spécialement; un autre, de recourir souvent à tel saint pour lequel il a une très grande dévotion. Tout cela est très bon, sed non erat hic locus. Que dirait-on si j'allais prêcher la dévotion à Saint-Lazare aux jeunes gens du Nord, parce que dans mon pays on l'aime beaucoup? Qu'on se borne aux dévotions et aux pratiques de l'Œuvre, et il y en aura certes bien assez. Chaque Directeur d'Œuvre a grâce pour inspirer les siennes; l'esprit d'une Œu\Te c'est, avant tout, l'esprit de son Directeur; l'Œuvre doit être faite à son image et ressemblance; tout autre moule, même meilleur, vaudrait moins.

J'ajouterai, en finissant, que l'évêque ou les prêtres qui le reiDrésentent, ont seuls le droit de prêcher dans l'Eglise Catholique, et je n'ai jamais pu comprendre les Œuvres où un Directeur laïque s'arrogeaient ce droit (1), quoiqu'il y en ait malheureusement beaucoup. Certains laïques ont la passion des discours, il leur faut à tout prix un auditoire. On dit que Molière lisait ses vers à sa cuisinière; j'avais un vieil oncle qui faisait la même chose avec la sienne. C'était fort inoffensif, c'est absolument inconvenant dans l'église d'une Œuvre.

(1) '( Clama, ne cesses Vœ canibus mutis ! Gelaient là

« des maximes chères à Monsieur Allemand. — Je suis, di- « sait-il, dans son énergique langage, comme un chien qui « ne peut cesser d'aboyer et de hurler, dans l'OEuvre de la « Jeunesse de Marseille. Il regardait la parole de Dieu comme « le puissant levier des âmes, avec lequel on les remue et on H les soulève, comme l'aiguillon qui les pique et les fait mar- (I cher ; comme le glaive par le tranchant duquel on les sé- « pare du péché et du monde. Mais pour produire ces grands « effets, il tenait que la prédication, sous une forme ou sous (< une autre, devait être extrêmement fréquente. Et, en ce qui « concerne en particulier, les enfants et les jeunes gens dont « il avait une expérience si profonde, qu'il les savait par « cœur, comme il le disait, il était d'avis qu'il fallait les prê- « cher, pour ainsi dire, sans relâche; les tenir toujours en ha- « leine ; vaincre leur oublieuse légèreté en leur répétant con- « tinuellement les mêmes choses avec une agréable variété ; « souvent soutenir la fragilité de leur âge si faible contre les « assauts des passions naissantes, en leur remontant sans « cesse le courage. Cesser de prêcher ou ne prêcher que rare- « ment et languissamment, dans une Œuvre de Jeunesse,

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