DES JEUX CHANTANTS
Qu'entendons -nous par ces jeux, que nous ne savons nommer par un terme plus clair ? Ce sont des jeux étourdissants, que nos enfants aiment avec passion, et qui servent comme d'entr 'actes à d'autres jeux plus importants. J'avais cru longtemps qu'ils étaient la spécialité des gens de notre pays, très criards de leur nature, et que les graves caractères du nord ne sauraient jamais s'y plier. Quel a été mon étonnement de les voir en vigueur dans un très grand nombre de couvents de
jeunes personnes, notamment dans quelques maisons du Sacré-Cœur. C'est que les enfants sont naturellement crieurs, que Torgane de la voix est celui qu'ils ont chargé de montrer la joie de leur cœur ; ils crient, donc ils sont contents ; ils chantent, disait Mazarin, donc ils paieront.
Comment entrer dans les détails, c'est une page de musique qu'il faudrait donner. Disons en gros, pour ceux qui nous comprendront qu'il y a :
1'^ Bonn home de ché voules-i'ij jnga ? Jeu d'origine italienne sans doute, mais très naturalisé français, à en juger par son éternelle et toujours nouvelle conclusion ; bon homme tu n'es pas ma/tre dans ta maison quand nous y sommes.
2° Savez-voiis planter les choux ? Comme la précédente, cette chanson joint l'action aux paroles. Il faut un bout en train intelligent, et, pendant une heure, on a un admirable concert que j'ai vu ravir des personnes étrangères à l'Œuvre, bien plus que n'auraient fait les concerts du conservatoire. Il y a moins d'art sans doute, mais bien plus de gaîté.
3° M/chou ne veut pas garder les choux, admirable chanson pour la volubilité provençale.
4*^ B, a ba, qui dure indéfiniment, comme des cercles qui tournent toujours.
5° Il était un petit navire. J'apportai cette chanson d'un salon ; un mois après, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, tout le monde la savait, chez nous ; et quand nous eûmes fondé l'Œuvre de
Saint Victor, à Taiitre extrémité de la ville, tout Marseille se trouva envahi par cette chanson qui pendant six mois, a régné sans partage sur tous les quais, dans tous les chantiers. Hélas ! tout passe 1 La romance des petits agneaux a porté à celle du petit navire un coup mortel qu'elle a subi plus tard elle-même à son tour, et notre répertoire ne cesse pas de s'enrichir.
Dans l'impossibilité de décrire tous nos jeux et la manière de les exécuter, je ne puis qu'inviter très instamment les confrères qui nous liront à venir apprendre sur place la théorie de ces admirables jeux ; leur imagination y découvrira de nouveaux et vastes horizons, et de retour chez eux, ils rendront bien heureux leurs chers enfants.
Une seule remarque : ces chansons doivent toujours passer par la censure. Cependant l'esprit de notre Œuvre est si bon, que je n'ai jamais rien trouvé à redire aux chants de nos enfants, leur intelligence les avait toujours suffisamment expurgés.