DES JEUX DES SALONS
D'après notre méthode, les jeux de salon sont des jeux d'exception, quand on ne peut pas facilement jouer aux jeux de la cour, par exemple dans les longues et obscures soirées d'hiver. Ce ne sont pas des jeux pour tous les jours, et quiconque en fera l'expérience sérieuse se convaincra bientôt que de deux choses l'une : ou bien ces jeux n'amuseront qu'un instant les enfants, et notre but ne serait pas atteint, ou bien ils s'y passionneront comme ces piliers de cafés, fléau de notre société, et notre but serait dépassé. Ces jeux ne pourraient avoir qu'une seule condition de durée, ce serait l'enjeu ; qu'on laisse jouer de l'argent et les jeux de salon dureront peut être toujours; est-ce ce que vous voulez? Otez l'argent, l'intérêt, ce qu'on appelle en style du monde, la passion du jeu, que reste-t-il ? Un honnête passe-temps dont il faut se servir quelquefois et qui devient parfaitement ennuyeux et inutile si on en use trop souvent. Voyez une soirée dans notre Œuvre ; nous sonmies en hiver, il est cinq ou six heures, les enfants ont goûté, et aux dernières
lueurs du soleil ou à la clarté de la lune, ils ont fait dans la cour une chaude partie de course: ils sont fatigués, le froid va les saisir, les salons sont ouverts pour les recevoir, ils vont faire quelques parties de tous les jeux possibles; nous les occuperons peut être une heure, puis ils retourneront dans la grande salle jouer à quelques grands jeux. A sept heures, le cri l'histoire les rappellera au salon, et la soirée se terminera sans laisser place à l'oisiveté. Voilà futilité de ces jeux. Mais des enfants parqués dans un salon, ne trouvant au dehors aucun jeu organisé, assis trois heures de suite autour d'une table, si vous parvenez vraiment à les amuser, j'en serai bien étonné, je dirai que c'est déplorable; les bonnes mœurs, la santé, le bon esprit, tout en souffrira dans une Œuvre. Mais laissons les considérations à priori ; qu'on interroge ceux de nos jeunes gens qui président aux salons, que leur apprend leur expérience ? 1° A tous moments les enfants changent de jeux, ils croient toujours que celui qu'ils n'ont pas leur plaira davantage, et quand ils les ont tous essayés, ils font pour passer le temps mille niches, qui exercent terriblement la patience et obligent toujours à en mettre quelques-uns à la porte des salles. Donc ces jeux ne les amusent pas beaucoup.
2*^ Après s'être ennuyés de tous les jeux, ils finissent par en changer l'usage ; les cartes deviennent des capucins et les damiers des billards, les dominos des clavecins, et dans l'impossibilité de jouer
de l'argent, les dés du jeu de l'oie servent à jouer des soufflets, plaisir qui n'est peut être pas renouvelé des Grecs pour celui qui les reçoit. Si ces jeux amusaient beaucoup, ils ne feraient pas naître tant d'inconstance.
2° Au commencement de l'hiver les salons ne suffisent pas, les jeux ne sont pas assez nombreux ; à la fin personne ne va plus aux salles, qui se ferment pour ainsi dire d'elles-mêmes, après trois ou quatre mois. Que ferions-nous des enfants si l'iiiver durait toute l'année ?
4^^ J'avoue qu'au salon des grands il y a beaucoup plus de constance, parce que les demi-grands aimant mieux le sans-gène du salon des petits, il ne reste que les vrais grands qui veulent le recueillement et le sérieux des jeux. Mais les grands les plus pieux, les plus fervents, étant occupés dans l'Œuvre ai-je besoin de dire que ce salon si peu nombreux nous donne beaucoup plus de soucis, que la surveillance en est beaucoup plus difficile et que tous les abus naissent là ? Au salon des petits, un espiègle, par exemple, soulève tout d'un coup une longue table et voilà tous les jeux confondus avant qu'on ait pu saisir le délinquant qui s'est éclipsé ; ce sont les grosses sottises. Mais au salon des grands on joue sérieusement, longuement, on se passionne, on introduit peu à peu tous les abus des jeux tranquilles, de sorte que dans un salon on ne s'amuse pas assez, dans l'autre on s'amuse trop ; ai-je raison de dire ({ue ces jeux n'ont pas notre
affection, qu'ils ne doivent être que des pis-aller, des amusements auxiliaires, jamais des jeux principaux.
Cette restriction bien posée, voyons le parti <ju"on peut tirer de chacun des dits jeux en les divisant en deux catégories : les jeux simples ou à la portée de tout le monde, les jeux savants à la portée de quelques-uns, ou, en d'autres termes, jeux <les grands et des petits.
ARTICLE PREMIER