‹ Méthode de direction des œuvres de jeunesse (volume 2)Chapitre 46 sur 55 · DES SOLDATS · texte numérisé non relu

DES SOLDATS

Dans nos jeunes ans, beaucoup d'enfants jouaient à la chapelle, et plusieurs trouvaient dans cet amusement innocent les premiers germes de leur vocation sacerdotale. Ce jeu, de nos jours, est à peu près délaissé, et je ne l'ai presque jamais plus rencontré nulle part. En revanche, les soldats sont plus conformes au goût de notre siècle et de notre nation. Il y a deux manières d'y jouer : ou bien comme je l'ai raconté plus haut, avec un simple bâton à la main, ou bien avec de beaux uniformes.

de belles armes. Nous avons d'abord essayé de la manière la plus brillante, et l'autre beaucoup plus simple nous a bien mieux réussi. Lors de la proclamation de la République en 1848 et de la résurrection de la garde nationale, on nous fit cadeau d'un grand nombre de schakos, d'épaulettes, de plumets, qui avaient paré nos pères depuis la convocation des états généraux jusqu'à nos jours. Nos enfants ainsi travestis s'amusèrent des mois entiers ; mais je dois ajouter que nous étions alors peu nombreux, et qu'il était plus facile de maintenir un peu d'ordre dans un jeu dont tous faisaient partie. Que ne doit pas faire un père de jeunesse! Une théorie à la main, j'avais suivi des yeux pendant de longues heures les exercices des troupes sur les places publiques, pour pouvoir les apprendre aux enfants, j'étais devenu très fort. Malheureusement on a changé en grande partie cette théorie, et je n'ai plus été à la hauteur de ma brillante position, détrôné ■ d'ailleurs par les trop vrais soldats qui remplissent aujourd'hui notre Œuvre.

L'Œuvre étant devenue plus considérable, je dus renoncer à les conduire moi-même, et depuis, ce jeu n'a pu reprendre dans sa forme sérieuse ; il ne réussit plus que sous une forme indéterminée, qui consiste à beaucoup faire courir les plus petits enfants, sous prétexte de manœuvrer.

Plus tard, nous fimes faire de jolis uniformes, pantalons blancs, cravate noire , gants blancs , blouse en calicot bleu, lizeré blanc ou d'argent pour

les chefs, toque noire avec galon blanc ou argent, cocarde bleue, plumet bleu et blanc. Sur le devant de la blouse, une grande croix de Malte blanche ou argent pour les chefs, occupait toute la poitrine, médaille de la Sainte Vierge suspendue à un ruban blanc. Nous avons deux compagnies de trente soldats, avec lance bleue et argent et oriflamme bleu et blanc, une autre compagnie en uniforme rouge, chaque compagnie a deux chefs plus deux tambours, deux trompettes, le porte drapeau de la Sainte Vierge et un général qui fait une très belle figure, quand il sait monter à cheval, en tout soixante soldats. On ne peut pas dire cependant que ce soit un jeu bien amusant ; quand ils sortent, tous les enfants accourent, mais lorsqu'on les a vus et qu'ils se sont vus eux-mêmes pendant une demiheure, .tous en ont assez. Le seul beau moment est celui où ils se costument. C'est comme dans tous les plaisirs d'ici-bas, les préparatifs valent mieux que l'exécution, Taltente que la réalité. Aux grandes solennités, quand un personnage de distinction vient nous visiter, ce corps produit un effet charmant et relève beaucoup l'aspect extérieur de notre Œuvre, surtout quand nous arborons sur nos mâts vénitiens, nos oriflanunes bleus et blancs, en l'honneur de la Sainte Vierge, et rouges et blancs en l'honneur du Sacré-Cœur.

Tout ceci était de notre invention, mais nos jeunes gens nous ont bien dépassé et les compagnies sont devenues innombrables. N'oublions pas la

compagnie des Musulmans, que nos mobiles nous ont apportée d'Afrique en 1871. C'est à la portée de toutes les intelligences, il suffit d'obtenir un drap de lit des parents, jambes nues, une corde pour retenir le drap autour de la tête. Le difficile est de faire retourner le drap intact : affaire des parents.

D'autres fois, nous ouvrons notre arsenal, qui renferme un nombre incalculable de pompons, d'épaulettes, de chapeaux montés, de cuirasses, de casques, de fragments d'uniformes, etc., etc. Nous pouvons plus ou moins costumer une centaine de nos enfants. Le dimanche gras, cela forme une magnifique mascarade qui nous amuse autant que les cavalcades des grandes villes, seulement nous avons sur elles la prioiité d'invention. Un arsenal est facile à établir à peu de frais. De temps à autres les enfants apportent toutes sortes d'objets, puis bientôt ils s'en dégoûtent, les laissent à la traîne. Nous ramassons tout avec soin, le faisons raccommoder de notre mieux, et peu à peu nos richesses deviennent considérables. C'est ainsi que nous avons pu nous procurer des fusils dont nous bouchons et rivons les cheminées, des sabres et de forts belles épées, que nous dépointons, des tambours, des drapeaux, des aiguillettes de tous les corps et bien d'autres choses très chères à acheter, dont l'inventaire ne finirait pas. Cet arsenal est encore un garde-meuble où nous conservons de vieux rideaux, d'anciennes tapisseries, de vieux frag-

ments d'étoffes, d'anciens meubles qu'on nous donne de toute part dans des déménagements ou autres circonstances. Toutes ces ctioses, soigneusement inventoriées, nous offrent de précieuses ressources pour les mille circonstances qui peuvent se présenter dans la durée d'une Œuvre, tandis qu'il faudrait être très riche pour acheter toujours du neuf. Peu après la mort de M. Allemand on avait fait quatre compagnies de chevaliers dans son Œuvre. On nous pardonnera, dans un si peu grave sujet, de citer les chants des Pindares de nos jeux ; en brodant sur ce thème peut être inspirerons-nous d'autres chantres qui pourront amuser leur Œuvre par cet innocent passe-temps (1).

i\) On vont ces étendards et ces (iéres brigades'.' Sommes-nous revenus au vieux temps des croisades-? Non, car ces chevaliers n'ont en main qu'un bâton Qui porte au lieu de fer, une lance en carton. C'est pour nous récréer, c'est pour réjouir l'Œuvre Qu'ils étalent ici leur savante manœuvre, Et qu'en digni;s troupiers du petit Caporal, Ils f )nt très bien à pied l'exercice à cheval. Pour être plus piquants, pour varier leur forme, Ils ont abandonné la couleur uniforme; Et variés entre eux, disque artificiel.

Sans amener l'orage, ils donnent l'aro-en-ciel. Leur corps le plus nombreux, qui vraiment vous étonne, Semble s'être tremp;-- dans la rivière jaune : Par sa couleur safran, leur tunique en nankin, Montre que son modèle est venu de Pékin, Lorsqu'un de leurs soldats tombe dans la mêlée, On pourrait l'appeler omelette soufflée.

ARTICLE TROISIÈME

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