NÉCESSITÉ ET INCONVÉNIENTS DE CES JEUX
Les jeux dont nous avons parlé dans les chapitres précédents suffisent de reste pour amuser les enfants pendant un grand nombre d'années ; les divertissements extraordinaires, quelque multipliés ([u'ils soient, ne sauraient amuser si longtemps. Cependant il faut convenir que quelquefois on ne saurait s'en passer tout à fait. A certains moments l'Œuvre languit, d'autres fois, il y a des fêtes de toutes sortes dans la ville, les enfants y courent en foule ; et quand ces fêtes sont terminées , un grand nombre se sont tellement dissipés qu'il ne retourne plus au bercail. Il faut donc quelquefois faire concurrence au démon et au monde. Enfin, il y a des jours de fêtes où les enfants ont quelques droits à des plaisirs exceptionnels qu'ils ont mérités par leur bonne conduite longtemps soutenue. Voilà pour la nécessité de ces jeux. Mais que ne dirais-je pas de leurs inconvé-
iiieiits, si une main ferme ne dirige l'Œuvre, pour arrêter les débordements et les excès !
1° Le premier inconvénient, c'est de dégoûter les enfants de leur Œuvre. Ceci peut paraître un paradoxe, les Directeurs ne faisant ces jeux que pour retenir les enfants ; et pourtant rien de plus vrai.
Tant que ces plaisirs durent, les enfants sont exacts, puis un jour tout cesse, et les enfants s'en- ■ nuyant, ne viennent plus volontiers; une Œuvre est si pâle, les jours qui suivent ces grands divertissements !
2" Les jeux ordinaires ne sufïisent plus, on en perd l'habitude, on ne sait plus jouer, les enfants deviennent causeurs, exigeants.
3" Une fois lancés sur cette pente, il faut toujours du nouveau, et, d'une chose à l'autre, la pente entraîne à faire enfin de grands divertissements dignes des plus belles sociétés, qui n'y seraient pas déplacées. Quelle folie, dans les Œuvres comme les nôtres !
4" Ces plaisirs enfin, imitent trop les plaisirs du inonde. Qu'on me permette de revenir sur ce que j'ai dit, à l'endroit des qualités générales des jeux. Le but premier de nos Œuvres c'est de former les jeunes gens à la piété, tout doit converger vers ce but, les jeux comme le reste. Vous prêchez contre les divertissements dissipants du monde, et on les trouve chez vous, pensez-vous pai- là en dégoûter les enfants? Quand ils auront assez vu vos fêtes, ils voudront comparer, et quand vos fêtes cesseront.
ils voudront les continuer ailleurs. Je ne veux pas dire absolument que si vous n'aviez point de fêtes mondaines jamais les jeunes gens ne les connaîtraient, le démon, hélas! les leur apprendrait assez! Mais ce moment serait reculé, plusieurs peut être n'auraient jamais pensé à ces plaisirs, si vous ne 1 eur aviez appris à les goûter; enfin, dans tous les cas, vous ne seriez pas responsable d'un mal que vous n'auriez pas provoqué. Faisons une comparaison : il y aurait peut être quelque avantage, disent quelques-uns, à apprendre le mal aux enfants, peut être seraient-ils mieux prévenus par un homme sage (fue par des amis libertins : et pourtant, quel est celui qui, de gaité de cœur, oserait souiller l'esprit d'un jeune enfant par des images immondes, qui lui donnerait tous les détails du mal défendu, sous prétexte que tôt ou tard il devra le connaître ? Eh bien, je l'affirme, jusqu'à un certain âge, un grand nombre de jeunes gens ne pensent pas aux plaisirs du monde. Laisser durer cette ignorance le plus possible, contentez-les avec des plaisirs communs proportionnés à leur âge, occupez-les sans relâche, et vous obtiendrez le but de votre Œuvre, sans le regret de leur avoir donné le goût de ce qu'ils ignoraient. De belles Œuvres que je connais, se sont vues à deux doigts de leur perte pour avoir oublié ces principes de la simplicité chrétienne. On a dit qu'il n'y avait plus d'enfants dans ce siècle ; on pourrait dire qu'il n'y a plus de pauvres, tout le monde veut jouir ; tous les genres de plaisirs
sont accessibles à tous, et, sans la forte vie que Dieu a donnée à son Eglise, le temps ne serait peutêtre pas éloigné où grands et petits ne demandel'aient plus, comme autrefois chez les païens, que du pain et des jeux. De même donc que nous cherchons à rendre nos jeunes gens humbles, parce que le monde les fait orgueilleux, chastes, parce qu'il les fait libertins, que nous cherchons, en un mot, à leur donner toutes les vertus que le monde combat, de môme nous devons les amuser avec les amusements que le monde ne connaît pas, leur faire brûler ce qu'il adore, leur faire aimer ce qu'il déteste.
Il est impossible qu'un Directeur sache de prime abord toutes ces choses: je ne les ai pas toujours sues, j'ai fait des essais bien malheureux. Que me donnaient mes plus belles fêtes ? Des dépenses, des peines sans fm pour les préparatifs ; le jour de la fête, impossible au Directeur de penser au bon Dieu, point d'heure de cabinet par conséquent, point de direction, de confession, de bons avis, négligence de tout le ministère spirituel de l'Œuvre. De la part des enfants, point de communions, leur tête était ailleurs ; point d'adoration, il aurait fallu qu'ils s'absentassent au milieu de ces fêtes. — Au bout de peu de temps d'un tel régime, la vie d'une Œuvre s'affaiblit, le niveau de la piété diminue sensiblement, et, si on ne recule pas, vite, les désordres ne sont pas loin, le mauvais esprit fera des progrès, et l'immoralité, si dangereuse dans les
grandes réunions, viendra répandre la désolation dans l'ŒIuvre la plus pieuse. Qu'on me permette de raconter ma propre histoire, celle de mes débuts ; elle fera mieux comprendre au prix de quels succès j'ai fini par savoir les inconvénients des Œuvres où l'extérieur absorbe l'intérieur.
Au sortir du Séminaire de Saint-Sulpice, avant que j'eusse l'âge pour être prêtre, mon vénérable Evêque me permit, pour m'occuper, de donner mon concours à une Œuvre d'ouvriers qui réclamait un deuxième DirecteiH". Je commençai, le 9 mars 1846, avec toute l'expérience qu'on a à vingt-trois ans, quand on connaît ie monde depuis la veille. Je trouvai dans cette Œuvre, ou poiu' mieux dire, sur le papier, plus de deux mille ouvriers grands ou petits. Il fallait les attirer, grand mot qui est l'imique préoccupation de tant de Directeurs; et pour les attirer, quels moyens n'étaient pas bons? La fin les justifiait. Quelques ouvriers peu nombreux, venaient à l'Œuvre, le dimanche, pour jouer, boire, fumer; à l'Eglise, jamais. Quand la cour était reml)lie, c'est-à-dire les jours de fête, c'était une place ])ublique ; nous étions des entrepreneurs de spectacles, et je ne crois pas qu'à la foire personne ait plus excellé que nous à la parade. Pendant plusieurs années, on joua la Pastorale dans la chapelle; on poussait l'autel dans un coin, et les actions les plus mondaines profanaient, le soir, le sanctuaire où la messe avait été dite le matin. Je passe sur les détails de vingt autres fêtes aussi peu convenables,
dont un des buts principaux était de faire de l'argent, à la porte, car il était besoin d'argent pour tant de frais. Une somme énorme s'est engloutie en trois ou quatre années dans cet établissement; et en étant sorti au bout de onze mois (2 février 1747), suffisamment fixé sur la valeur d'une Œuvre cfui employait de pareils moyens pour attirer ses membres, sans les atteindre jamais, j'eus le cbagrin de la voir crouler peu après (25 février 1848), laissant pour uniques résultats d'immenses dettes qui n'ont pas été payées. Que d'âmes ne se seraient pas achetées avec cet argent ! Les bâtiments, plus modestes, subsisteraient encore ; nos enfants, moins attirés, auraient été plus constants; mais Dieu avait ses desseins; et jamais livres ou conseils ne m'eussent enseigné ce que j"ai su, après l'avoir appris par ma propre expérience. On me dira que les partisans de ces fêtes extraordinaires ne tombent pas tous dans les mêmes excès, sans doute, mais le chemin est glissant; je protestais, nioi aussi, contre le flot qui nous entraînait, et, sans aller si loin, combien ne compromettent pas, par leurs divertissements, le bien qu'ils avaient mis tant de temps à obtenir. Aujourd'hui, nos fêtes sont moins brillantes, mais le cœur y joue un plus grand rôle. Si notre Evêque vient nous voir, je n'ai aucune dépense à faire pour le recevoir convenablement. .Je dis à mes jeunes gens quelle faveur leur premier Pasteur va leur faire : leur imagination se monte, leur cœur trouve ce qu'il faut, et si l'Evêque a la bonté de paraître
content, il laisse derrière lui des enfants fous de joie. Quelle fête vaudrait mieux pour nous! Une autre fois, je réunis quelques grands : Mes amis, leur dis-je, dimanche prochain il y aura fête en ville, promettez aux enfants une soirée extraordinaire, pour les empêcher de sortir. Ces quelques mots ont suffi; mes grands inventent quelque chose, et les enfants s'amuseront tellement, que pas un d'eux ne pensera à ce qui se passe dehors.
Dussè-je me répéter trop souvent, je le dirai encore : simplicité dans les jeux, rareté, choix scrupuleux,précautions minutieuses dans les divertissements extraordinaires, tels doivent être les principes ; nous allons voi)- les détails.
ARTICLE DEUXIEME