DKS PIÈCES DE THEATRE
L'université a sévèrement proscrit les représentations des comédies dans les collèges et même dans les établissements d'instruction primaire ; ([uelques évêques les ont également prohibées dans leurs petits séminaires. Pourtant, la question ne semble pas entièrement tranchée, puisque nous avons d'autres évêques qui les approuvent (1) et
(l) Monseigneur l'Evêque d'Orléans ne permet dans son petft séminaire que des pièces grecques et latines, et encore f-ont-elles extrêmement rares.
que les religieux enseignanls des siècles passés, et jusqu'à ces derniers jours, faisaient jouer des pièces à leurs élèves. Dans notre enfance, nous avons vu jouer des pièces dans un Pensionnat célèbre, et nos souvenirs d'écolier ne nous rappelant que ce que ces récréations avaient d'agréable, nous n'avons pas hésité à les introduire dans notre établissement. Les enfants qui ne jouent pas aiment ce divertissement avec folie, et les acteurs s'habituent à parler en public avec une assurance que leur éducation ne saurait leur donner.
Voilà, certes, un aveu bien franc. On me croira donc sur parole quand je dirai que je ne passe pas un jour sans me repentir de cette détermination trop vite prise, et que si c'était à refaire, je ne recommencerais pas. Et pourtant, je me suis entouré de tant de précautions, je suis si maitre chez moi, que les inconvénients ne devraient plus exister s'ils pouvaient disparaître. Je choisis les acteurs avec le soin le plus scrupuleux, leur talent ne me détermine jamais s'ils ne sont parfaitement sages; je n'hésite pas un instant à me défaire des plus habiles artistes, si dans le cours des répétitions leur conduite ne me satisfait pas. Je choisis la pièce, la corrige moi-même, distribue les rôles, fais répéter, en un mot, je ne crois pas qu'il soit possible de plus faire pour parer à tout; je n'accepte même que des pièces ayant peu de rôles, point de chœurs, afm d'employer moins de monde. Eh bien ! je le répète, plus je suis convaincu qu'on ne peut pous-
— ' 389 — ser les précautions plus loin, plus je crois que les inconvénients les plus graves sont la conséquence inévitable de ces représentations, et ces inconvénients, les pages précédentes nous les ont fait déjà pressentir.
1° C'est un plaisir mondain, ce n'est pas une récréation d'Œuvre chrétienne. Si les Jésuites jouaient des pièces au dernier siècle, si Madame de Maintenon elle-même les avait introduites à Saint-Cyr, c'est que le théâtre n'était peut être pas ce qu'il est devenu de nos jours. Les écrivains ne cherchaient qu'à faire des chefs-d'œuvre, les acteurs ne cherchaient qu'à bien les rendre, auteurs et artistes n'avaient pas pour principal but de flatter les sens, de plaire en corrompant le cœur. Au Pensionnat dont j'ai parlé, nous étions à quelques centaines de lieues de nos parents, pas de sorties, pas de visites, pas même de vacances pour un grand nombre ; rien ne venait nous distraire de nos études, une récréation extraordinaire n'avait pas de graves inconvénients, et cependant les règles les plus restrictives, venues de bien haut et souvent renouvelées, prouvaient bien que tous les inconvénients n'avaient pas été évités.
2° Ce plaisir donne le goût du théâtre. Plusieurs fois déjà, j'ai eu le chagrin de voir des jeunes gens qui me semblaient bons se passionner pour la scène, s'enivrer d'applaudissements et quitter l'Œuvre pour aller demander cette triste gloire aux vrais théâtres. L'Œuvre avait été le marche-
pied de leur déplorable carrière. Quels regrets on s'éviterait en étant plus prudent! Sans doute, ces choses pourraient arriver, si nous n'avions pas nos théâtres ; les acteurs si nombreux en France, n'ont pas été formés par les maisons religieuses où on joue la comédie, mais il y en a cependant quelquesuns qui ont commencé là ; quelle source de regrets pour ceux qui peuvent y avoir contribué (1).
3° Un grave inconvénient, c'est la difficulté de reculer quand on s'est une fois avancé. Nous ne jouons que deux pièces par an, la première est la Pastorale, espèce de comédie en vers provençaux, devenue si populaire que dix théâtres la jouent chaque année pendant quarante jours consécutifs. Tous les enfants la savent par cœur, pas de frais de mise en scène, pas de répétitions, pas d'émotions, on se contente de bien rire, et cependant je travaille à me défaire de cette Pastorale, mais en vain jusqu'ici. Il y avait peu d'inconvénients à ne pas commencer, j'en trouve de bien graves à ni'arrêter ; beaucoup de nos jeunes gens s'absenteraient, tous les dimanches, pour aller voir cette représentation dans les théâtres ; le pli est pris, je ne sais quel prétexte trouver pour m'en débarrasser enfin. Cependant je travaillerai toujours dans ce sens, et j'espère qu'un jour je pourrai faire disparaître cette anomalie entre ma conduite et mes convictions (2;.
(1) Cependant en trente années deux de nos enfants, seulement, se sont fait acteurs, sur plus de huit mille. ('?) Depuis 1859 où j'écrivais ces pages, nous avons fait un
Notre seconde représentation a lieu pour la fête du Directeur. Cette pièce nous dérange moins, ce n'était d'abord qu'un vaudeville court, avec peu d'acteurs, choisis parmi les plus fervents et les plus solides Congréganistes ; et cependant, quoique je parvienne, par excès de précautions, à neutraliser les abus, je comprends trop qu'ils déborderont un jour si une main de fer ne conduit pas l'Œuvre. Car après le vaudeville est venu le drame et même en cinq actes, et même l'opéra, et avec un succès qui m'a effrayé, ce qui m'a obligé à enrayer, je conjure donc mes vénérés confrères, les pères de jeunesse, de bien réfléchir sur cette considération ; on commence sans savoir où on arrivera. En 18 19, nous jouâmes pour la première fois la Pastorale dans une petite cave, qui était alors notre seul appartement. Les acteurs avaient relevé leurs pantalons jusqu'au genoux, drapé leurs vestes à l'envers, la scène avait à peu près deux mètres carrés, et des gazettes cousues ensemble et suspendues au plafond indiquaient les coulisses. Aucun préparatif n'avait annoncé cette fête ; nous rimes beaucoup, sans penser que nous avions fait le premier pas dans une bien dangereuse carrière. L'année suivante, nous jouâmes
grand progrés, à peine si la Pastorale se joue tous les trois ou quatre ans. Il me sutlit de demander à la Réunion du Sacré-Cœur qu'on ne la joue pas, en peu de jours le mot d'ordre se répand et tout le monde de dire, que c'est ennuyeux, que c'est toujours la même chose, ce qui est du reste très vrai.
dans un grand hangar, qui n'avait ni lambris ni plancher ; nos pieds étaient dans la poussière, et le vent éteignait les lampes. Mais on avait peint des coulisses, il y avait un vrai progrès sur l'année précédente. Le 16 janvier 1853, l'Œuvre fut canoniquement érigée par Monseigneur l'Evêque. Après la cérémonie, nous jouâmes un vaudeville presque improvisé, pensant qu'une telle fête méritait bien cette innovation. Hélas ! le succès de cette pièce fut trop grand, et quand je m'aperçus, plusieurs années après, à mes dépens, du mal que nous faisait notre théâtre, même avec ses deux seules pièces par an, le mal était presque irrémédiable. Principiis obsta, sera medicina paratur.
Que dirai-je donc des Œuvres où les acteurs font les rôles de femme avec des costumes si vrais, que sans le son de la voix on ne distinguerait pas leur sexe ! peut-être refusera-t-on de me croire, et pourtant je parle de visu. Que dirai-je d'une autre Œuvre, où on jouait des pièces tous les dimanches, et qui ayant eu la chance de se débarrasser subitement des abus énormes qui avait failli l'abîmer dans une catastrophe, recommence, quinze ans après, les tristes essais que, de nouveau, elle recommence à regretter plus que jamais ! Une autre Œuvre, qui jouait tous les dimanches et pour un public^payant, a succombé honteusement. Ah ! que notre expérience, mise en commun, nous serve une fois. Bannie soit à jamais une récréation inutile, qui n'a aucune des qualités que nous exigions
au commencement de cette partie ! mille jeux peuvent la remplacer. Quel motif pourrait donc nous inspirer de lui donner la préférence '?
ARTICLE TROISIEME