‹ Méthode de direction des œuvres de jeunesse (volume 2)Chapitre 5 sur 55 · PRÉFACE DE LA TROISIÈIVIE ÉDITION · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE LA TROISIÈIVIE ÉDITION

Ai)rè.s la grande peste qui ravagea Marseille au commencement du 18° siècle, quelques prêtres se réunirent en congrégation séculière en 1729. sous l'autorité de leur évêque, Timmortel Belzunce. La mémoire de ces saints ecclésiastiques qui, les premiers dans l'Eglise, s'appelèrent les prêtres du Sacré-Cœur, ou du Bon Pasteur, du nom de leur église, est toujours restée aussi populaire dans notre ville après plus de cent soixante ans.

Parmi toutes leurs bonnes œuvres, la plus célèbre et la seule qui leur ait survécu, fut la Congrégation du Saint Enfant Jésus qui se réunissait dans leur maison, rue du Bon Pasteur, alors dans la bourgade, en dehors de la porte d'Aix. Impossible de dire tout le bien que fit cette Œuvre pendant pi'ès de soixante ans. Dans notre enfance nous en avons entendu parler avec enthousiasme par des vieillards qui en avaient lait partie, et comme c'était alors le seul endroit où pussent s'amuser les jeunes gens des classes

moyennes et inférieures, à une époque où les lieux de plaisir qui couvrent toutes nos villes ne pourrissaient pas encore la jeunesse, innombrables furent ceux qui venaient jouer et prier dans cette sainte maison, sous les yeux et sous la conduite des pieux prêtres du Sacré-Cœur. Qu'on y joigne le Petit Séminaire du Bon Pasteur, fondé un peu avant la suppression des jésuites, pour contrebalancer le déplorable jansénisme de l'Oratoire, et on comprendra que Marseille dut la conservation de sa foi au milieu des plus mauvais jours, à ces saints et humbles prêtres que la Révolution emporta avec toutes les autres Sociétés religieuses en 1791, et couronna, les années suivantes, de l'auréole des confessevu-s et des martyrs.

M. Allemand, de vénérée mémoire, avait été élevé par ces prêtres du Sacré-Cœur ; il avait fait partie de leur Œuvre de Jeunesse et leur avait conservé, le plus filial dévoùment. Ressusciter l'Œuvre chérie de sa jeunesse, recommencer pour les autres le bien qu'il en avait reçu, devint pour lui une idée arrêtée qu'il poursuivit avec toute l'énergie d'un caractère fortement trempé par les épreuves de la Révolution. Le troisième dimanche de mai 1799, alors que les ruines accumulées par la Terreur et le Directoire couvraient encore la

France, il commença à réunir en secret quelques jeunes gens, quatre dit-on, qui formèrent bientôt une Œuvre considérable, avec le même titre de Congrégation du Saint Knfant-Jésus. et le même règlement que FŒuvre supprimée liuit ans auparavant. M. Allemand avait alors vingt-sept ans. Il était bien jeune, sans doute, mais son Œuvre était vieille de soixante-dix ans, elle avait ses règles, ses usages, ses traditions, son esprit, tout ce qui se forme si lentement et si péniblement quand on fait une Œuvre nouvelle ; il évitait ainsi ces nombreux essais, ces tâtonnements et. souvent, ces insuccès, ces découragements qui perdent tant d'Œuvres.

M. Allemand, avec cette métbode, gouverna sa maison pendant trente six ans. 11 mourut le 10 avril 1836, laissant un impérissable souvenir dans le cœur de ses enfants, et son Qîuvre fondée sur le véritalde esprit de l'Evangile, n'employant aucun de ces moyens Immains tant prônés dans les Œ.uvres modernes, subsiste depuis quatre-vingt douze ans (1799-1892) et même cent soixante-ans, si on ne tient pas compte des huit années d'interruption de la Révolution (1791-1799) et des cinq années (1809-1814) où l'Empire la lit fermer ; durée qui dépasse celle des vingt gouvernements éternels que la France s'est donnés,

depuis 1729 jusqu'à nos jours. Evidemment cette longue existence prouve l'excellence d'une méthode capable d'enfanter un pareil prodige.

Vers la fin du règne de Louis-Philippe, un grand mouvement se fit en France en faveur des classes ouvrières. La révolution de 1830 avait appris la révolte aux ouvriers, bien bons jusqu'alors. Ils s'apercevaient enfin qu'en détruisant la noblesse avec tous ses abus, ils l'avaient remplacée par une nouvelle caste qui avait tous les vices de l'ancien régime, sans aucune de ses qualités. Le l)Ourgeois repu par la spoliation des nobles et du clergé ne poursuivait qu'un l)ut : s'enrictiir. conserver et jouir, sans nulle cure de l'àme de ceux qui l'aidaient à faire fortune par leur travail. La révolution de 1848 montra la profondeur de la plaie trop longtemps cachée sous les dehors d'une grande prospérité matérielle. Le roi bourgeois, personnification de l'esprit de son siècle, fut subitement emporté par une émeute, comme il était venu ; la démocratie triompha, et depuis ce jour, d'abord respectueuse, ce semble, pour la rehgion, promptement indifférente, puis hostile, n'a cessé de s'enfoncer dans l'impiété et l'immoralité, annonçant un cataclysme qui rappellera peut-être les invasions des barbares. Dieu seul le sait !

Mais pendant que tous les gouvernements successifs semblaient n'avoir d'autre but que de corrompre le peuple pour le dominer plus facilement, soit par une littérature malsaine, le théâtre, le roman, le feuilleton, soit par les facilités inouïes à lui fournir tous les genres de plaisir dangereux ; pendant que le gouvernement de juillet s'usait dans ses luttes pour conserver l'odieux monopole de renseignement, et celui de l'Empire pour détruire la souveraineté temporelle du Pape, appelant l'un et l'autre les bêtes qui allaient le dévorer, un grand mouvement se faisait dans la France catholique pour la moralisation des ouvriers. Quels résultats n'aurait-on pas obtenus si ce mouvement eût été conduit par des liommes d'expérience au lieu d'hommes d'imagination, utopistes de cabinet qui ignoraient, après dixhuit siècles, comment les apôtres avaient converti un monde bien pire que le nôtre 1 >sous allions en faire nous-mêmes à nos dépens, la triste expérience. Que nos erreurs profitent à nos jeunes confrères 1

Au mois de mars 1846. pendant que nous attendions l'âge canonique pour recevoir la prêtrise, des circonstances imprévues nous associèrent au fondateur d'une Œuvre colossale qui se créait à Marseille sur le modèle des brillantes.

mais éphémères conférences de S' François- Xavier de Paris^ avec tous les genres de divertissements en plus. Quelles sommes immenses furent englouties dans cette coûteuse fondation ! Combien le public lui fut sympathique ! Nous, les deux directeurs, l'un très jeune, l'autre dans sa maturité, étions parfaitement convaincus que nous allions régénérer le monde, et chacun partageait notre ardente conviction. Toutes les autorités nous encourageaient et nous soutenaient. Au bout de onze mois, nous nous aperçûmes que nous n'avions régénéré personne. Nous avions donné des fêtes splendides, des milliers de personnes y assistaient ; d'habiles conférenciers venaient y traiter de toutes les questions sociales, économiques, industrielles et agricoles; c'est si facile de convoquer un nombreux public quand on veut l'amuser ; mais notre immense chapelle était absolument déserte, les enfants des Frères y venaient seuls le dimanche pour y entendre la messe. Dans onze mois nous n'avions pas confessé dix adultes. Point de sermons, point de sacrements, point d'offices, point de retraites, rien de ce qui fait naître ou entretient la vie chrétienne. Quoique le plus jeune, nous prévîmes, ou on nous lit prévoir, la catastrophe prochaine, et nous nous retirâmes le 2 février

1847. Un an après, au moment oi'i nous apprenions à Marseille la révolution de Février, nous conduisions à sa dernière demeure le fondateur de cette Œuvre, bon et saint prêtre, dévoré de zèle, ayant le génie de la création, luaisnon celui de l'organisation. Une désastreuse liquidation suivit cette mort, et il ne resta plus rien de cette Œuvre qu un souvenir aujourd'hui presque effacé, et une Pastorale en provençal qui a survécu et survivra longtemps encore à tous les cataclysmes.

La leçon nous servit, et c'est là tout notre mérite, d'avoir su profiter d'une leçon. Eh ! quoi, nous dîmes-nous, il y a à Marseille une Œuvre vieille de presque un demi-siècle ; elle a pour elle la réussite, elle a fait un bien immense, et tout cela sans bruit, sans fêtes profanes, sans éclat ; aucune autre Œuvre ne l'égale en France, même de loin ; pourquoi n'obtiendrions-nous pas les mêmes résultats par les mêmes moyens? M. Allemand était un saint prêtre, mais encore plus, peut être, un homme de sens et de jugement ; pouvions-nous mieux faire que de Timiter ? Et nous l'imitâmes, apprenant ainsi comment il fallait faire une Œuvre^ après avoir api)ris comment il ne fallait pas la faire. Dieu a permis que pendant trois ans nous ayons vécu de la vie de cette Œuvre, que nous ayons suivi pas à

pas sa méthode. Notre grand mérite personnel est de l'avoir reproduite scrupuleusement dans notre nouvelle Œuvre de la jeunesse ouvrière, qui s'est ainsi tout à coup trouvée vieille, comme M. Allemand ressuscitant son Œuvre de la rue du Bon Pasteur, n'avait fait que la reprendre sur le même i)lan.

Nous devons insister sur ce mot : ce fut yiotre grand mérite, et nous pourrions ajouter, notre rare mérite, car M. Gaduel a écrit depuis une belle vie de M. Allemand, reproduite à plusieurs éditions, répandue à des milliers d'exemplaires parmi tous les directeurs d'Œuvres de jeunesse, sans qu'une seule })eutètre, se soit décidée à l'imiter. Même à Marseille où on avait le prototype sous les yeux, nous avons vu plus de vingt Œuvres se fonder depuis quarante-quatre ans, toutes persuadées quelles feraient mieux que le vénérable fondateur ; quel est le jeune homme qui n'en sait pas plus que son père f Et toutes ont sombré après une existence éphémère, ou celles peu nombreuses qui ont survécu, n'ont pas obtenu des résultats appréciables. On discute encore dans certaines réunions de directeurs, quelle dose de piété il faut infiltrer dans le cœur des jeunes gens. Presque toujours on décide partout qu'il

faut cacher le drapeau chrétien, la croix de Jésus- Christ, pour ne pas effaroucher.

Il y a plus ; un grand nomhre de directeurs ont fait un séjour plus ou moins long parmi nous; plusieurs envoyés par leurs évêques pendant une ou deux années. D'autres prêtres, enfants de notre maison, y avaient passé leur jeunesse ; tous donc, connaissaient notre méthode. Conclusion : pas un ne l'a imitée, ou quand ils ont voulu l'essayer, ils ne l'ont pas su. L'un déhute par un théâtre qui lui coûte dix mille francs, de quoi hàtir une chapelle ; il attire toute la population de sa paroisse et des environs, sans que cela lui donne à Pâques une communion de plus, peutôtre quelques unes de moins, disent ses confrères. Aussi renonce-t-il vite à ce rouage inutile et dangereux et il perd, avec ses dix mille francs, son Œuvre qui n'existait qu'au théâtre.

D'autres ne veulent pas comprendre qu'un enfant ne naît pas homme fait ; il faut hien des années pour avoir des usages, un esprit, des traditions que les premièi'es générations transmettent aux suivantes, et ils veulent tout d'un coup une Œuvre parfaite. La première fois que nous célébrâmes la Toussaint, P'" novembre 1847. jour de notre fondation détniitive, nous eûmes trois communions. Au bout de vingt-cinq ans, pour

nos noces d'argent, nous en eûmes plus de trois cents. Un Directeur qui croit que son Œuvre sera faite tout d'un coup, parle seul effet de son énergique volonté et de ses excellentes intentions, finit, après de nombreux déboires, par se décourager et tout abandonner quand il reconnaît son erreur.

Heureux ceux qui le comprennent à temps et qui, renonçant à leur esprit propre, savent suivre les voies battues. Les génies créateurs sont fort rares, le rôle d'imitateur est bien plus facile. C'est pour faciliter cette tâche que nous avons voulu vulgariser cette méthode qui est au fond celle de M. Allemand, avec ces modifications que le temps et des besoins nouveaux apportent sans cesse. L'immobilité dans le but, qui est de sanctifier les âmes, doit toujours être envisagé; les moyens seuls doivent varier selon les circonstances : aux sages directeurs de les trouver.

En résumé, en ^quoi donc consiste cette méthode avec ses rouages si multiples ? Les uns commencent leur Œuvre avec un grand nombre de jeunes gens ; c'est la méthode la plus longue et la moins facile ; les autres avec un très petit nombre qui s'accroîtra peu i\ peu. c'est le plus

court et le plus facile. Mais les uns et les autres doivent travailler à faire un noyau de jeunes gens formés à la vie chrétienne la plus parfaite qu'on pourra ou qu'on saura. Quand ce noyau sera fait, ce qui est ordinairement fort long, alors seulement une Œuvre est définitivement établie. On conçoit qu'il faut bien des années pour cela et se résigner pendant ce temps à une vie, obscure, cachée, sans éclat, comme notre Seigneur à Nazareth, jusqu'au jour où l'Œuvre manifestera son existence par ses fruits. Mais combien peu se résignent à une vie si pénible, hérissée d épines, je veux dire de déceptions, de défections, d'ingratitudes, de déboires de toutes sortes, et trop souvent de persécutions. Si on a commencé avec cent, combien en reste-t-il au bout d'une année? Et puis il y a cette grande épreuve de l'uniformité, terrible tentation pour beaucoup d'àmes, même bien bonnes. Aussi beaucoup essayent d "échapper à ces inconvénients en faisant des Œuvres purement tapageuses, toujours en fêtes, toujours en théâtre, toujours en musique, toujours en wagon pour tous les pèlerinages connus, y compris celui de l'Exposition universelle. Dans ces Œuvi'es, la formation d'uu noyau chrétien est impossible, et quand le Directeur disparait pour une cause quelconque, l'Œuvre se fond innné-

diatement ; elle n'était pas établie sur la pierre qui est Jésus-Christ. Cette maxime, du plus ancien des directeurs d'Œuvre de Paris, sera toujours vraie : U Œuvre c'est son fondateur. S'il est naturaliste, ses enfants le seront comme lui ; si c'est un homme surnaturel, il arrivera tôt ou tarda faire vivre ses enfants de la vie de la foi ; et le Saint-Esprit nous apprend que la foi est la vie du juste do Bon Dieu, justus ex fide vivit. (Rom. 1-17).

C'est ce que nous avons voulu exposer dans cette méthode, écrite seulement pour ces hommes de dévoùment encore peu nombreux, prêtres ou laïques, qui s'occupent des Œuvres de jeunesse. Ce livre, malgré cette spécialité restreinte, arrive à sa 3" édition, les deux premières s'étant écoulées à trois mille exemplaires.

La première édition, imprimée en 1859. eut un succès d'étonnement et de surprise, nous dirions presque de scandale. Elle demandait, disait-on, une perfection absurde pour des jeunes gens ; elle voulait en faire des moines. Nos enfants, si espiègles, si tapageurs, rirent bien de ces appréciations. En efTet, qui les verrait jouer dans la cour, les prendrait tout au plus pour des moi-

nés défroqués. C'était l'idée commune dans ces Œuvres qui prenaient leurs inspirations dans ce Paris si naturaliste. Nous en donnerons quelques exemples.

Au premier Congrès d'Angers, en 1858, nous avions porté le manuscrit de ce livre qui n'était pas encore sous presse. On le lisait pendant le repas. Arrivés au chapitre de la Réunion du Sacré-Cœur, ce fut un cri unanime de réprobation en entendant les légères petites pratiques de pénitence en usage parmi ces jeunes gens. Le l)résident fit immédiatement arrêter la lecture et, trop poli pour me donner un démenti, on en conclut que le peuple de Marseille était si saint qu'on pouvait lui demander des choses absurdes et ridicules dans un autre pays ; et sur cette belle conclusion, sans autre explication, on décida qu'il fallait peu demander aux jeunes gens pour obtenir ce peu ; tandis que nous soutenons qu'il faut demander beaucoup pour obtenir un peu, et souvent pour obtenir ce beaucoup, impossible, je l'avoue, par des moyens naturels, mais très facile avec la grâce de Dieu.

Nous retrouvons ce préjugé, que les Marseillais sont des saints, même chez les gens les plus éminents, par exemple dans une lettre de notre illustre ami, Dorn Guéranger, trouvée après sa

mort. Ecrivant en septembre 1859 à M. Léon Aubineau, il lui disait : « L'ouvrage me semble « très pratique et dépeint à merveille ce que « l'auteur a pu réaliser dans la ville si populeuse « et si Ijruyante de Marseille. On l'aurait, à ce « qu'il parait, trouvée trop ascétique en certains « lieux où il aurait pénétré; mais par le fait, « l'Œuvre fonctionne dans ces conditions. C'est « du moins la preuve que le sens chrétien s'est « conservé plus vivace à Marseille qu'ailleurs. Je « crois qu'il y aurait quelques bonnes choses à « dire sur ce propos, et que vous les diriez mieux « qu'un autre. Plusieurs directeurs d'Œuvre se « sont effrayés ; ils prétendent que tout ce qu'il « est possible d'exiger de jeunes ouvriers, c'est « qu'ils fassent la Communion pascale. Ils pea- « vent avoir raison selon les lieux ; mais la piété « des Marseillais n'en est que plus digne d'être « relevée. »

Voilà donc les préjugés que partageaient les esprits les pluséminents. L'illustre abbé de Solesmes ayant connu notre Œuvre, y ayant demeuré etl'ayant vu fonctionner, nepouvaitnierl'évidence; mais c'était une affaire de lieu, tandis que c'est la proposition contraire qu'il faut prendre : si pareille méthode a pu s'appliquer avec tant de succès depuis plus de cent cinquante ans, dans une ville

aussi corrompue et aussi communarde que Marseille, il est évident qu'elle est applica])le en tous lieux.

Déjà, dès 1853, dans une réunion de directeurs tous remarquables par leur sainteté, leur grand zèle et leur absolu dévoùment, nous avions soutenu que jamais on ne réussirait à sauver les âmes par des moyens humains. Voici comment l'histoire du patronage de Notre-Dame de Nazareth raconte le fait ; l'auteur ne fait qu'une simple erreur de date, car ce ne fut pas en 1854, mais en septembre 1853.

« Après tant d'inventions, de fatigues et

« sacrifices, nous étions obligés de nous avouer « entre nous, confrères et directeurs, que les « désertions ne sont pas moins nombreuses « qu'auparavant. Enfants et jeunes gens ne fré- « queutent pas davantage les sacrements, en « dehors des grandes fêtes . . .

« Tel était l'état deschoseslorsque,dans le coûte rant de l'année 1854, nous reçûmes la visite de « M. l'abbé Timond-David, directeur de l'Œuvre « de la jeunesse ouvrière de Marseille. Il apparut « à la maison de la rue du Regard, au milieu de « ses succès applaudis et de l'éclat de ses fêtes, « un peu comme le prophète Daniel au milieu du « festin de Balthazar. ^'ous perdez votre temps ;

« vos confrères se tuent pour lien ; ce ne sont pas « les savantes organisations qui font les Œuvres : « c'est la grâce de Uieu. par la prière et les « sacrements. Et il déroula devant nos yeux stu- « péfaits les résultats de son Œuvre admirable^ « basée sur le sacrifice, l'obéissance et la piété : « les communions des simples dimanches aussi « nombreuses que les conuiiuuions de nos jours « de fête ; les jeunes gens du Sacré-Cœur s'im- « molant à tous les services ; les pratiques de « piété les plus élevées en usage chez les appren- « tiset les jeunes ouvriers.

« Tout cela nous étonna, sans nous persuader « tout d'abord, et nous ne manquâmes pas de « répondre à M. Timond-David, par Tobjection « banale que lui ont faite tant d'autres : c'est « admirable, mais ce qui est possible à Mar- « seille ne l'est pas à Paris.

« Toutes les démonstrations et les exhorta-

« tions du saint apôtre des Œuvres de jeunesse

« nous laissèrent inébranlables. Du moins nous

« le crûmes ; mais au fond nous étions vaincus :

« car si nous n'étions pas persuadés de la possi-

« bilité actuelle de l'application, nous ne pouvions

« nier la supériorité delà méthode, ni la faiblesse

« désolante de nos résultats réels. Aussi quand

« le bon M. Agniel, pieux disciple de M. Aile-

« maiid, et fondateur, avec le P. Joseph de l'ad- « mirable Œuvre de la jeunesse rue des Francs- « Bourgeois, vint nous répéter presque mot à « mot, les mêmes paroles de M. Tlmond-Davld : « vous êtes au milieu des morts et des mourants ; « avec les passions de la jeunesse il n'y a qu'un « moyen de salut, la piété ; nous fûmes enfin « convertis. »

Depuis cette année 1853 quel changement dans les idées ! Plus de douze cents Œuvres ayant sombré pour avoir suivi la méthode que nous appellerons naturaliste, les autres se sont enfin retournées vers les moyens surnaturels. Notre saint ami. Monseigneur de Ségur, y a contribué plus que tout autre, par ses prédications et ses écrits ; aucuns trouvent même que la réaction a été peut-être un peu trop forte, en ce sens, qu'on demande parfois trop peu aux jeunes gens en fait de vertu et un peu trop en fait de sacrements qui exigent une grande révérence et une grande dévotion, selon les paroles du Concile de Trente, l)roportionnées toutefois à lïige du communiant. Personne n'oserait plus soutenir aujourd'hui que c'est assez de la communion pascale.

Une dernière remarque : ce n'est pas la lettre de cette méthode qu'il faut étudier, mais son esprit. La lettre raconte comment on fait dans

— soles deux Œuvres de Marseille depuis plus d'un siècle et demi. Dans peu de maisons on pourra suivre exactement ce plan. Chacune a ses usages, ses pratiques ; mais peut-être que les maisons nouvelles trouveront profit à se rapprocher de notre méthode. Dans chacune des Œuvres que nous fondons nous mêmes, on applique scrupuleusement tout ce qu'on va lire, et toutes nos maisons nous ont également réussi jusqu'à présent.

L'essentiel c'est de bien prendre Fesprit de ce livre, c'est-à-dire de bien comprendre que le seul et unique butd"une œuvre, c'est d'y faire connaître et aimer Jésus-Christ, et par conséquent de faire éviter le péché qui lui déplaît et faire fleurir les vertus qui lui plaisent : la foi, riiumilité, l'obéissance, l'amour de la vie cachée, le zèle, la pureté. Tout ce qui conduit à ce but. est bon; peu importe que la maison soit grande ou petite, riche ou pauvre, que les assemblées aient lieu le matin ou le soir, à la paroisse ou ailleurs. Y aime-t-on bien le bon Dieu? Y est on bien pieux? Tout est là et c'est tout ce nous avons enseigné dans ce livre, après l'avoir essayé et appris par une si longue expérience.

Arrivé au bout de notre carrière, c'est probablement la dernière fois que nous nous adressons

à nos jeunes confrères, car nos anciens n'ont pas besoin d'enseignements. Puissions-nous les avoir encouragés et obtenu ce but résumé dans Ja devise de notre Société : Ad inajus pietatis increiiientum.

Ces dernières paroles devaient trop tôt, hélas ! se réaliser. Le Révérend Père Timon-David mourait le vendredi 10 avril 1891. Cette mort, que rien ne faisait prévoir si prochaine, Ta empêché de préparer, pour cette troisième édition, les améliorations C{u'il voulait y introduire. Nous n'avons pu retrouver dans ses manuscrits le plan ou le sens de ces améliorations. Nous donnons en conséquence cette nouvelle édition de tous points conforme à la précédente, sauf certains changements opérés par l'auteur lui-même. D'ailleurs, comme il est aisé de le comprendre, les corrections ne devaient point porter sur les principes de cette méthode ; mais seulement sur certains détails accidentels, variant selon les lieux, les temps et les circonstances. Les lecteurs nous sauront gré d'avoir conservé dans son intégrité un ouvrage si justement apprécié de tous ceux qui se consacrent aux soins de la jeunesse.

Une expérience de quarante-cinq ans n'avait

fait qu'affermir notre vénéré Père dans les principes exposés dans cet ouvrage ; il ne cessait de nous le répéter à nous qui avions le bonheur de vivre dans son intimité, et le soin jaloux avec lequel il veillait à ce que cette méthode fût pratiquée dans l'Œuvre qu'il avait fondée, et dirigée pendant près d'un demi-siècle est la meilleure preuve de sa conviction que la jeunesse ne saurait être conservée à l'Eglise et à Dieu que par les moyens purement surnaturels.

Nous osons demander aux lecteurs de ce livre un pieux souvenir pour notre Père regretté ; qu'ils daignent aussi ne pas oublier dans leurs prières ses fils spirituels chargés de continuer et d'accroître, s'il plaît à Dieu, les Œuvres de leur bien aimé fondateur.

Marseille, le 10 avril 1892.

1" Annivorsaire de la mort du T. R. P. TIMON- DAVID, fondateur de la Société du Sacré-Cœur de Jésus Enfant et de l'Œuvre de la Jeunesse Ouvrière.

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