CE QUE C'EST Q'UXE ŒUVRE DE JEUNESSE
Nous appelons Œuvre de Jeunesse, une réunion pieuse d'enfants et de jeunes gens, appartenant aux classes laborieuses de la société, qui, dans leurs moments de loisirs, se rassemblent poin^ se livrer à des jeux innocents et sanctifier leur àme par les pratiques de la piété chrétienne. Jouer et prier ,ç,' Qiii toute l'Œuvre, telle que le vénérable M. Allemand l'a conçue.
Aujourd'hui que les Œuvres de cette nature se répan<lent de toute part, on commence à comprendre leur utilité : elles ne rencontrent plus cette indifïérence qui les avait d'abord généralement accueillies; mais beaucoup de personnes ne savent pas encore I assez à quel point elles sont nécessaires.
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a On est porté plus naturellement à seconder les « œuvres qui ont pour objet de secourir la pau- « vreté, de donner de la nourriture à ceux qui « n'en ont pas, des vêtements à ceux qui ne sa- « vent comment couvrir leurs membres, un toit (' hospitalier à ceux qui n'ont plus d'asile. On « devrait, ce nous semble, plus efïicacement encou- « rager les Œuvres qui ont pour objet de faire « du bien aux âmes, de les arracher aux vices, « de faire fleurir en elles les vertus chrétiennes. « (Conseiller Catholique n° 21. 1848> » Ce n'est pas sans peine que nous parvenons à faire comprendre cette doctrine à nos amis La charité extérieure est devenue, de nos jours, le besoin des meilleures âmes. Dieu nous garde de nous en plaindre! Notre-Seigneur est honoré dans ses membres soutirants, et, par eux, notre cœur s'élève jusqu'à Lui. Mais qu'on nous permette de le dire, avec la réserve convenable et surtout avec la crainte d'en dire plus que nous n'en pensons nous-mème véritablement : Ce penchant vers les pratiques exclusives de la charité corporelle nous semble un peu exagéré. C'est l'effet des mœurs de notre siècle: on admire les Sœurs vouées à la charité ; on place bien au-dessous d'elles les ordres contemplatifs, dont lerùle, pourtant, n'est pas moins considérable aux yeux de la foi. Un ordre cultivateur ou qui se dévoue au soin des malades, aura toutes les sympathies qu'on refusera, par exemple, aux Ciiartreux, parce qu'ils ne font que prier. Quel bien
ferait cependant le missionnaire au milieu des sauvages, la Sœur de charité au milieu des mourants, le Frère agriculteur défrichant les forêts, s'il n'y avait pas des âmes d'élite, chargées d'élever vers Dieu leurs cœurs et leurs mains, pendant que leurs frères combattent et travaillent dans la plaine? Dieu nous garde de blâmer ceux qui s'adonnent aux pratiques de la charité corporelle: mais leur rôle est assez beau pour qu'ils ne cherchent pas à le rabaisser eux-mêmes en voulant lui donner une importance siqiérieure à celui de la charité spirituelle. Prier Dieu, fléchir sa colère, attirer ses bénédictions sur les Œuvres, faire pénitence pour les péchés du monde, grâce à la grande loi de la réversibilité des mérites, sera toujours la plus sainte et la plus haute des vocations. Former les âmes à la connaissance de Dieu, les arracher au péché, leur apprendre les pratiques de la piété, sera toujours la plus sublime des vocations après la première. Nourrir les pauvres les vêtir, les soigner dans leurs maladies et leur donner les autres secours de la charité corporelle, ce sera encore un beau et admirable ministère mais le moins grand des trois cependant. ( 1 )
(IJ Saint-Thomas donne le premier rang à ceux qui se vouent à la vie active en y joignant la contemplation ; ceci ne change rien à notre thèse, en ce sens, que la vie active seule ne mérite que le second rang, et c'est ce que nous avons voulu soutenir. Mais, en revanche, les Directeurs qui se livreront assidûment à l'oraison, avant de se livrer à la vie active, mériteront, d'après Saint-Thomas, le premier rang dans l'E-
Notre Œuvre a choisi la seconde part. Nous n'excluons pas la première: que ferions-nous sans prières, sans pénitences? Nous ne refusons pas la troisième, qui est d'obligation pour tous les chrétiens et qui devient pour nous un rigoureux devoir quand quelqu'un de nos enfants réclame ces sortes de secours; mais former leurs jeunes âmes à connaître Dieu, à l'aimer et à le servir, pour acquérir par ce moyen la vie éternelle, telle est notre principale vocation et le but premier de notre Œuvre.
glise de Dieu. Voici, du reste, le texte du Saint Docteur : Après avoir posé en principe que, d'après les paroles de Notre-Seigneur : ( Luc X ) Maria (per quam vita contemplativa significatur) optiman partemelegit, la vie contemplative est plus excellente que la vie active, à cause dû la sublimité du but qu'elle se propose, le Saint Docteur s'exprime ainsi : (2.2. q. 18; art. 6) « Opus vitap. activai est duplex: unum quidem quod ex plenitudine contemplationis derivatur, sicut doctrina et prsedicatio. Unde et (iregorius dicit. (sup. Ezech. hom. 5.) quod de pe)'fecti.^ viris post contemplât ton e m suam 7-edeuntihuff d\c\tuv (Ps. 147) memoriam suavitatis tuce eructabunt ! Kt htec prtefertur simplici contemplation!. Sicut enim majus est illuminare quam lucere solum, ita majus est contemplata aliis tradere quam solum contempiari. Aliud autem opus est activae vitpe quod totaliter consistit in occupatione exteriori ; sicut eleemosynas dare, hospites recipere et alla hujusmodi, qune sunt minora operibus cotemplationis, nisi forte in casu necessitatis. Sic ergo summum gradum in religionibus tenent qu?B ordinantur ad docendum, et predicandum, quœ et propinquissimae sunt perfection! episcoporum sicut et in aliis rébus fnies 2^J"i>noriim conjunguntur jyrincipiis secundonin ( ut Dyon. dicit cap. 7 de num. div. Secundum autem gradum tenent illfequœ ordinanur ad contemplationem. Tertius est earum quœ oecupantur circa exteriores actiones.
Par conséffuent, disons-le tout d'abord sommairement, notre Œuvre n'accepte, dans les moyens extérieurs défaire le bien, que ce qui lui est indispensable, comme moyen d'action sur les âmes. « Nulle « part qu'à Marseille, nous écrivait un savant et (( pieux directeur d'Œuvre, on n'a essayé d'attirer « les jeunes gens par d'autres motifs que les sui- « vants : 1° le plaisir, c'est-à-dire les fêtes ; 2" l'inté- « rêt, c'est-à-dire les secours; 3° l'amour-propre, (' c'est-à-dire les récompenses. Les Œuvr.es n'ont « pas assez de foi pour s'élever franchement au-des- « sus de ces moyens. (' Lettre de M."***, 9 sep- (( tembre. 1857. ) »
Nous croyons cette appréciation exagérée quant à plusieurs Œuvres qui font comme nous et mille fois mieux que nous. Mais de fait, il y a beaucoup de directeurs d'Œuvres de jeunesse qui semblent n'avoir pas assez de confiance dans les puissantes et fécondes ressources de la charité spirituelle; et beaucoup qui ne voient aussi, dans leurs établissements, qu'une continuation du bien matériel qui se fait ailleurs. Ces Œuvres sont bonnes et louables, sans doute, mais moins utiles, il faut le reconnaître, que celles où comme dans la nôtre, on donne aux âmes immortelles des jeunes gens ces soins religieux devenus si nécessaires dans notre société.
Essayons de mieux le prouver, en jetant un rapide regard sur l'éducation que reçoit aujourd'hui la majorité des enfants du peuple.
ARTICLE DEUXIÈME
DE l'État actuel de l'éducation des enfants du peuple
L'homme, depuis le péché de notre premier père, naît avec de déplorables penchants: la foi et l'expérience nous l'apprennent. Cependant l'éducation, les bons exemples, les soins assidus, parviennent à corriger cette pente, à redresser ces inclinations vicieuses, tellement qu'il n'est pas rare de rencontrer des jeunes gens perdus de vices, qu'ils doivent à une mauvaise éducation, autant qu'à leurs mauvais Instincts naturels, tandis que d'autres nés tout aussi vicieux, ont été remis dans la bonne voie par une éducation chrétienne. L'enfant du peuple n'échappe pas à cette loi commune : il est ignorant, s'il n'entend aucune instruction; il est grossier, mauvais, si personne ne redresse les aspérités et les défauts de son caractère; il sera instruit, poli, vertueux si l'éducation l'initie aux sciences, épure etperfectionne ses mœurs par de bonnes leçons et par le contact d'une société de choix. En un mot, sans nier les puissantes influences d'une suite de générations, perpétuant et rendant, en quelque sorte, héréditaires dans une famille, les bonnes ou les mauvaises mœurs, on peut affirmer généralement que les âmes sont toutes prédisposées aux impressions d'une bonne comme d'une mauvaise éducation. Bien entendu qu'en parlant de bonne éducation, nous entendons, avant tout, l'éducation chrétienne, que l'Église seule peut donner.
Ceci posé, convenons-en, la part du peuple n'est pas heureuse; je parle du peuple tel que les révolutions nous l'ont fait. Il nait, il grandit, il meurt dans un milieu où la vertu devient tous les jours plus difficile, les bons exemples plus rares, le vice plus libre, plus applaudi, plus répandu. Nos jeunes gens passent leur vie, jusqu'à l'époque de leur mariage dans quatre lieux, où nous les suivrons successivement pour prouver combien sont grandes et effrayantes les difficultés qui les environnent pendant cette première période de leur vie.
1. La famille. — L'éducation domestique est de toutes, sans contredit, la plus importante. En vain des maîtres, zélés voudraient-ils corriger les premières impressions que l'enfant y a reçues, elles sont bien souvent ineffaçables, si elles ont été mauvaises; rien aussi ne pourra les arracher entièrement, si elles ont été bonnes. Le rôle des mères de famille est admirable sous ce rapport. Ce sont elles qui apprennent à leurs enfants à bégayer le saint nom de Dieu; ellesqui joignent leurs petites mains pour leur faire balbutier, sur leurs genoux, les premières prières. Leurs bons avis, leurs corrections douces et affectueuses, empêchent ces petites âmes de s'écarter du bon chemin. Le rôle du père n'est pas moins beau, c'est celui de Saiut-Joseph gouvernant sa maison, gagnant le pain de sa famille, qu'il édifie par sa piété, qu'il soutient par son courage, qu'il conduit par cette grâce de paternité que le Saint Esprit lui a donnée. Ex quo ornnis pater-
nitas in cœlo et in terra nominatur. Eplies. III. 15.)
Mais hélas ! cet idéal de la famille chrétienne va tous les jours s'aiïaiblissant dans la réalité de la vie. Nous avons moins de foi que nos pères; ils en avaient moins que nos aïeux ; nos neveux en auront peutêtre moins que nous. Les premières paroles qui blessent les oreilles de Tenfant du peuple, sont les blasphèmes de son père; les premiers exemples qui frappent ses yeux sont souvent des actions scandaleuses. En vain, la mère veut-elle quelquefois lutter contre ce mauvais et fatal courant; le jeune garçon suivra plus volontiers, instincliveiuent, les faciles exenq^les d'un père sans foi et sans mœurs, que les leçons d'une mère vertueuse et chrétienne. Que serace, si la mère, plus coupable encore, ajoute à ces scandales en s'y associant? Vient enfin le moment de la première communion. L'enfant commence à comparer ce qu'il voit chez ses parents avec ce qu'il entend des instructions du prêtre. Il apprend à l'église comment il faut respecter la loi de Dieu; il apprend chez lui à la violer. Pendant quelques mois, peut-être, il imposera un frein aux premières fougues de ses passions naissantes; mais bientôt que pourra le prêtre, seul, avec sa doctrine austère, qui impose tant de privations et de contrainte, en concurrence avec des parents sans religion, qu'on entend qu'on voit bien i)lus souvent que lui, et dont le catéchisme est bien plus facile à apprendre que le nôtre, puisque c'est celui que la nature corrompue
nous enseigne d'elle-même, sans efforts? Non, les familles ne sont plus chrétiennes aujourcriiui; il y a d'honorables exceptions ; mais elles sont peu nombreuses. Chez les unes, il n'y a aucune religion, on n'y pense même pas. Dans d'autres, on la combat par des discours impies; dans d'autres, on l'outrage par les actions les plus immorales. Nous le demandons de bonne foi, à tous ceux qui ont fréquenté le peuple : est-ce dans leur famille que la plupart de ces pauvres enfants peuvent recevoir le germe d'une bonne éducation ? Les premiers principes du mal ne leur viennent-ils pas de leurs parents ? La foi et la morale, môme naturelle, ne diminuent-elles pas chaque jour dans l'esprit et dans les habitudes du peuple ?
Mais supposons que ce tableau, que nous croyons encore trop pâle, soit exagéré. Oublions les tristes révélations des journaux et des sommiers judiciaires, où sont enregistrés les crimes qui souillent trop souvent les familles et corrompent de si bonne heure le cœur des enfants. Supposons que la première éducation que reçoit le jeune ouvrier, ne soit pas généralement aussi mauvaise que nous le prétendons ; même dans ce cas, il faudra bien convenir que cette éducation est insuffisante. Voyons si celle que donne l'école y suppléera.
IL L'école. — Les mœurs du temps veulent que le l)euple soit instruit. Il y aui'ait bien à dire, sur les inconvénients de cette éducation incomplète qu'on lui donne de toute part. Mais le courant nous entraine,
il faut le suivre, sauf à le diriger, si nous le pouvons. Pense-t-on sérieusement que le peuple ait beaucoup gagné en véritable instruction depuis qu'il sait lire? Plus de romans et d'infâmes histoires que de catéchismes ou de livres de piété, occupent ses loisirs. On voit plus de mauvais journaux dans les cabarets: voit-on plus de livres à régiise ? Quoiqu'il en soit, l'école est devenue une nécessité de notre siècle ; l'enseignement gratuit la rend accessible à chacun. Voyons si cette seconde étape de la vie sera meilleure que la première; si le jeune ouvrier apprendra mieux ses devoirs à l'école que dans sa maison ? Si ses bons principes y seront scrupuleusement entretenus et avantageusement développés, supposé qu' il ait eu le rare bonheur d'en recevoir.
Pour combattre ce malheur,il y a l'école chrétienne. Mais d'abord, il n'y en a pas partout et là où elle existe elle n'est pas abordable à tous. Dans les grandes villes ce sont des écoles payantes et fort chères pour de pauvres ouvriers ; ailleurs la rétribution est plus légère, mais aujourd'hui le peuple a si peu de foi, qu'entre une école gratuite, fût-elle absolument impie, et la meilleure des écoles, si elle coûte seulement 2 fr. par mois, il hésitera rarement.
Ce sont là des problèmes bien difficiles, et on trouve plus facilement des hommes disposés à donner généreusement leur argent, que des hommes capables d'étudier ces questions. Tout ce que nous voulons dire dans ce moment, c'est que l'école, après la famille, est la seconde étape du jeune
enfant du peuple, dans la voie de la perversité. Et la preuve irréfutable, c'est que la génération qui a fait la hideuse révolution de 1870 avait été en majeure partie élevée dans des écoles chrétiennes. Que nous promet la génération élevée depuis lors dans la docte religion de Compayré et de Paul Bert?
Qui nous rendra ces écoles chrétiennes d'il y a cinquante ans, où les enfants allaient tous les jours à la messe, apprenaient à lire dans les devoirs du chrétien, étaient pieux, purs, respectueux? Il y avait longtemps qu'on avait sécularisé en fait les écoles quand on Ta fait officiellement. Le Crucifix était encore sur les murs ; il était bien peu dans le cœur des élèves. Les Révolutions n'éclatent que quand elles sont préparées peu à peu, jamais tout d'un coup, les catholiques l'oublient trop, pour se réveiller trop tard au moment de la catastrophe. Les écoles laïques eussent piteusement échoué, si elles ne fussent venues sur un terrain disposé depuis longtemps à les recevoir. Les parents n'avaient qu'à garder leurs enfants, comme ils l'ont fait en quelques rares lieux, au lieu de les livrer pour épargner quelques sous sur leur cabaret.
Il y a deux sortes d'écoles: l'Ecole chrétienne qui régnait presque exclusivement il y a quelques années et l'Ecole laïque qui domine aujourd'hui. Remarquons d'abord qu'il y a confusion sur le sens de ce niot laïque. Jadis, concurremment avec les écoles dirigées par des religieux, il y en avait dirigées par des laïques, qui étaient souvent excellentes, et
c'est d'elle que nous écrivions cette phrase qui a excité tant de susceptibilités dans les deux premières éditions : « Nous ne distinguerons pas «. entre les écoles laïques et les écoles chrétiennes, « ce qui les distingue ne nous paraissant pas tou- « jours assez bien tranché. » En effet, qui ne se souvient des excellents instituteurs que nous avions jadis à la tète des deux écoles communales de Marseille, tous pratiquants, tous élevant de leur mieux leurs élèves? Ici, dans notre Œuvre, nous ne les distinguions pas des enfants des Frères, nous avons écrit la vie et la sainte mort de plusieurs d'eux, pas plus que nous ne les distinguions des quatre-vingts écoles libres, laïques, oii tous les professeurs faisaient au moins extérieurement profession de sentiments chrétiens ; les familles l'exigeaient; et de la concurrence entre toutes ces écoles naissaient les plus heureuxrésultats, pour les catéchismes surtout, dont ce fut l'âge d'or. Nous nous souvenons d'une école libre de cinq cents élèves, la plus considérable de toute la France, disaient alors les Inspecteurs d'Académie, où tous les ans le directeur faisait prêcher une grande retraite de quatre jours, avec la messe, deux sermons et la bénédiction, (jui se terminait par d'innombrables communions pascales. Un prêtre, aujourd'hui grand vicaire, en était le zélé directeur.
Mais autres sont aujourd'hui ce qu'on appelle les écoles laïques, écoles d'impiété ou tout au moins d'indifférence, dont les résultats peuvent devenir
désastreux. Ce n'est pas que tous les maîtres soient impies de profession, mais tous sont lâches, et se croyant obligés de cacher des sentiments encore vivants au fond de leur cœur. Un très grand nombre sont des religieux défroqués, et ce sont les pires, parce que ce sont ceux qui ont le plus à faire oublier. Beaucoup, élèves des écoles normales, surtout, sont purement indifférents ; enfin quelques- \ms encore très bons, vont à la messe en cachette, vont voir leur confesseur comme Nicodème, n'ont pas l'énergie de confesser leur foi au risque de perdre leur place; mais nous devons encore les soutenir, faute de mieux, et par peur de pire.
Cependant là n'est pas le plus grand danger de l'école laïque, car nous pourrions facilement le conjurer ; le vrai fléau, ce sont les familles de ces pauvres enfants, n'ayant plus de chrétien que le nom. Presque pas un de ces petits a qui leur mère ait appris le signe de la Croix et les prières les plus usuelles. Tous leurs sentiments sont à la hauteur de leur éducation, toute leur intelligence n'est tournée que vers le mal. On conçoit ce que sont ces écoles. Nous ne remarquons pas jusqu'ici dans notre ville, que l'impiété gagne beaucoup sur ces malheureux enfants ; leur âge, leur légèreté, ne leur permettent l)as de s'arrêter aux questions théoriques. Mais, en revanche, ils apprennent entre eux la théologie pratique et rien ne peut rendre la précocité de leur immoralité. Que seront-ils à quinze et dix-huit ans ? Les journaux nous l'apprennent tous les
jours. Il y a eu, disent-ils, 23,000 condamnations d'enfants au dessous de vingt ans, dans la seule année 1888. Qu'on lise le rapport de M. Macé, chef de la police de sûreté, que nous avons inséré en note dans le 3' volume de notre Traité de la Confession. Voilà le grand danger de l'école laïque: elle est, à l'insu des maîtres, nous voulons bien généralement le croire, l'école de l'immondicité. On est sûr que sur elle, se greffera avec l'âge l'impiété la plus absolue.
Oserons-nous l'avouer ? Même dans les écoles chrétiennes, malgré les efforts des instituteurs de la jeunesse, on peut dire que, vu les circonstances qui la gênent, la combattent ou en paralysent l'influence, l'éducation, telle qu'elle est généralement donnée, est insuffisante pour former le jeune ouvrier aux bonnes mœurs, auxidéesdela foi, à la pratique de la piété.
Cependant, pour être juste, reconnaissons que ces appréciations sont contestables et que nous avons voulu les exposer bien plutôt que les affirmer. Du reste, il faut en convenir, le résultat négatif qu'ont produit ces écoles, tient surtout au peu de temps qu'elles ont, pour former leurs enfants, circonstance qui n'est pas la faute des maîtres. Le très grand nombre sort après la première communion, c'est-àdire à un âge où rien encore n'est formé dans le cœur ni dans l'esprit. Tout ce qu'emporte l'enfant de souvenirs religieux, ce sont les ennuis et les peines que lui ont coûté sa première communion, le catéchisme, l'accomplissement de ses devoirs de piété.
Rentrés dans leurs familles, bien peu y trouvent des parents qui les soutiennent dans leurs bons sentiments. En revanche, ils vont rentrer dans l'atelier, c'est la troisième carrière que doit parcourir le jeune ouvrier. Au moment, hélas! où l'école commencerait à lui être plus utile, où les passions sont plus ardentes, les occasions plus dangereuses, le voilà subitement arraché à ses maîtres, par la dure nécessité de gagner son pain. Nous allons voir les dangers de cette nouvelle situation.
III. Latelier. — J'entends par ce mot, pris en général, tous les lieux de travail, où le jeune homme des classes inférieures gagne sa vie ; le bureau pour les commis, les quais pour les nombreux états qui vivent à Marseille des travaux du port, l'atelier proprement dit, pour les métiers; et tous les autres endroits où l'enfant du peuple des grandes villes passe sa journée. .le dis que ce sont là, pour le jeune homme, autant d'écoles d'impiété et d'immoralité tout ensemble.
Les enfants des riches, je le sais, trouvent au milieu du monde les mêmes dangers: mais quelle différence dans les conditions de leur passage à la vie du monde. L'enfant riche a de 18 à 20 ans, l'enfant du peuple, de 12 à 13 ans. L'intelligence de l'un s'est développée par de véritables et fortes études; l'autre ne sait des premiers éléments des lettres que ce qu'il faut pour achever, s'il le veut, de se pervertir. Le riche trouve souvent dans sa famille, la tradition des principes religieux: le pauvre les y rencontre
bien plus rarement. Les sentimentsd'honneur, mieux conservés pourraient ernpêclier le premier de se livrer à des désordres grossiers; le jevme ouvrier n'est pas déshonoré par un certain libertinage: le vol ou tout autre délit punissable par la justice des hommes atteignent seuls sa réputation. Je ne prétends pas que ce tableau soit toujours exact, je veux seulement dire ce qui existe le plus généralement, et marquer les différences des moyens de bonne conduite pour le riche et pour le pauvre, au début de leur éducation professionnelle. En d'autres termes, dans les classes riches, de bons parents peuvent plus aisément bien placer leurs enfants à la sortie du collège; les enfants du peuple sont forcément à la merci des maîtres et des ouvriers, au milieu desquels ils sont obligés de vivre.
Qu'est-ce donc que l'atelier, tel qu'il existe en général? L'atelier est un lieu où le travail du corps n'exclut pas les conversations incessantes. L'atelier est un déplorable mélange d'hommes faits, de jeunes gens et d'enfants: c'est une réunion d'ouvriers plus ou moins habiles, au choix du patron qui les utilise, mais qui leur demande rarement quel est leur degré de moralité. Supposons un instant, ce que j'ai presque nié, que ce jeune enfant, qui va débuter dans cette nouvelle carrière, ait reçu une éducation suffisante dans sa famille ou à l'école; dès le premier jour, le voilà en butte aux persécutions de tous; l'un se moque de ses pratiques religieuses, dont un bout de scapulaire ou de chapelet lui révèle le secret;
l'autre tourne en ridicule ce que l'enfant avait appris à respecter : ses prêtres, sa religion avec son dogme, sa morale, ses cérémonies, son culte. Tous attaquent sa pudeur par des plaisanteries obscènes, des conversations immondes , des gestes indécents. Chacun lui parle, sans gène, de choses qu'il n'avait jamais entendu nommer. Et ce jeune homme n'a pas quinze ans! Oh! je le sais bien, semblables aux trois Hébreux dans la fournaise, quelques-uns résistent à ce torrent brûlant où il leur faut demeurer malgré eux ; plusieurs sortent purs de ces eaux fangeuses, qui n'ont pu les souiller. Mais le plus grand nombre que devient-il, et €{ue peut-il devenir? Les uns sont timides et lâches; ilssucombent par entraînement. Les autres, malgré les réclamations de leur conscience, finissent par trouver qu'après tout cette religion de la chair, qui parait être celle du très grand nombre, est beaucoup plus commode et répond mieux aux désirs des passions. L'enfant qui rougissait d'abord et gardait le silence, finit par s'habituer aux plus sales propos. Il sourit malgré lui, puis avec plaisir; bientôt il prend part à la conversation. Il ne se livre pas au mal sans retenue, mais il a honte d'en savoir moins que les autres, qui se mo({uent de sa simplicité. Peu à peu, quelquefois même tout d'un coup, cet enfant devient comme les autres, et dans peu de temps, le voilà rendant à de plus jeunes que lui, les funestes influences dont il a été la victime. Tous les ateliers se ressemblent; si le maitre est bon, on ne peut en dire autant de tous
-soles ouvriers ; si tous les ouvriers étaient bons, il serait étonnant que tous les apprentis le fussent aussi. Enfin, si patron, ouvriers et apprentis étaient irréprochables, ce serait une exception si rare, que nous ne pouvons nous y arrêter. L'atelier est donc une école d'immoralité ; je dis que c'est encore une école d'impiété.
Le peuple, autrefois, n'entendait que son pasteur, ne recevait que ses enseignements, ne croyait que sa doctrine. On lui a tant reproché son ignorance, on s'est tant moqué de sa simplicité, qu'il a commencé par douter, puis il a cherché comme Adam, la connaissance du bien et du mal, et enfin il a fini par brûler ce qu'il adorait et adorer ce qu'il avait brûlé. Tant de révolutions successives, tant d'écrits abominables, ont enfin produit leurs fruits, et la foi a presque été arrachée des entrailles de ce pauvre peuple. Triste résultat, qu'il faudra des siècles pour réparer, si la Providence divine, dans sa puissante miséricorde, n'emploie quelques moyensextraordinairesquenous ne pouvons prévoir. En attendant, c'est par l'atelier que le mal continue à se propager ; il est facile de le prouver. Le club de 1848 ou de 1870 n'était qu'une affaire de circonstance ; la mode en a passé, ou, s'il subsiste sous d'autres formes, les masses n'y vont plus. Ce n'est donc pas là que s'entretient chez les ouvriers cette perversion de doctrines qui devient si générale. Les mauvais écrits, les mauvais journaux sont infiniment répandus et font bien plus de mal, trop cer-
taincment, mais ce ne sont pas eux tout seuls qui auraient suffi à corrompre les masses. On dit que les plus célèbres journaux, ont ensemble quelques cent mille lecteurs. Que seraient quelques cent mille sur tant de millions ? Mais il y a l'atelier qui remplace le club, il y a l'atelier, où ces doctrines se répandent, parce qu'il y a toujours quelque ouvrier plus savant que les autres, qui lit les mauvais journaux et les mauvais livres. Il va l'atelier, où le membre des sociétés secrètes fait une propagande qui augmente peu à peu le nombre de ceux qui ne croient plus à rien. Je ne veux pas dire que telle soit nécessairement la nature de l'atelier, mais je dis seulement, ce qu'il est aujourd'hui en fait, une école d'impiété, où l'apprenti entend débiter toutes les erreurs, avec un ton d'affirmation qui exclut tout doute, quoiqu'il ne soit que l'effet certain de l'ignorance ou de la mauvaise foi.
C'est en 1818 et les années suivantes que nous en finies la plus triste expérience. Notre Œuvre n'était encore composée que d'enfants au-dessous de quinze ans, et il nous fallut cependant un temps considérable pour arracher de ces jeunes esprits les infâmes doctrines qui s'y étaient implantées, je ne savais comment. Mes enfants ne mettaient pas le pied au club, je ne l'eusse-pas souffert. Ils lisaient fort peu, faute de loisir; ils ne fréquentaient personne hors de l'atelier, puisqu'ils n'étaient qu'à leur travail ou à l'Œuvre ; leurs parents appartenaient à une génération qui n'était pas encore com-
munarde. Mais je sus bientôt d'où venait ce vent pestilentiel, qui avait semé parmi nous ces mauvais germes. Chaque soir, il me fallait réfuter les erreurs de la journée ; chaque atelier était un club, un journal vivant, où le Pape, le gouvernement, la propriété, la famille, la religion étaient discutés, niés, réformés, avec une aisance, une liberté, une facilité ignorante, qui eût fait sourire de pitié, si derrière ces folles théories, les émsutes n'étaient pas venues de temps en temps faire voir les résultats pratiques. Que serait devenue alors la société, si Dieu eût permis que ces doctrines triomphassent im an ? Elles ont triomphé depuis, on en a vu les effets. Et croiton que des scélérats en fussent seuls les apôtres et les acteurs? Mon Dieu, non, beaucoup ont payé à Cayenne, ou ailleurs, une crédulité })itoyable, mais peut-être innocente, qui leur avait fait accepter des idées qu'ils n'eussent jamais trouvées tout seuls et qu'ils eussent repoussées avec horreur, si la société, qui punit le crime, avait plus de moyens pour le prévenir, en faisant parvenir la vérité à ceux qui s'égarent, sans qu'elle y prenne garde. On a remarqué, à Paris, combien était grand le nombre de jeunes gens présents aux barricades ou aux incendies de la Commune. Où avaient-ils appris ces tristes doctrines qui les y poussaient ? Dans leurs familles ? Les parents peuvent être indifférents, impies même, mais ils sont rares, ceux qui conseilleraient à leurs enfants de tels excès. Ils posent bien quelquefois les prémisses, mais ils auraient horreur descon-
séquences, si on les leur montrait. Serait-ce aux écoles ? Sans doute, pendant quelques années, bien des loups dévorants étaient entrés dans le bercail, où la confiance des familles place les enfants ; mais leur influence n*a pas été absolue. L'atelier a été cette école d'impiété et de révolutions, et si j'ai particulièment insisté sur les doctrines antisociales qu'il enseigne, c'est pour parler d'un sujet connu de tous. Il m'eût été bien plus facile de prouver que le jeune apprenti y perd la foi.
Nous allons voir maintenant comment il met en pratique, le dimanche, ce qu'il a si bien appris dans la semaine ; comment son libertinage d'esprit va passer dans ses mœurs. Suivons-le donc sur le théâtre de ses plaisirs, c'est le quatrième lieu où se passe sa vie de jeune homme.
IV. Les divertissements. — J'entendais soutenir dans un wagon, que l'institution du dimanche était la plus immorale des institutions parce que l'ouvrier dévorait, ce jour-là, dans la débauche, le fruit de six jours de labeurs, et que, supprimer le dimanche serait rendre le bonheur et l'aisance aux familles. Pas une des institutions de la Providence n'est à l'abri du même reproche, si nous considérons l'abus que les hommes en peuvent faire. Mais sans nous arrêter à de si absurdes affirmations, il n'est que trop vrai, que dans une société perdue de mœurs comme la nôtre, le dimanche devient un danger de plus, pour ceux qui ne savent pas le sanctifier. En Angleterre où la loi du repos du dimanche est si
sévèrement observée jusqu'à défendre de faire de la musique ou de jouer aux cartes, le peuple passe sa journée dans d'ignobles orgies; l'Eglise catliolique avait jadis trouvé le moyen d'occuper le peuple par ses beaux offices aujourd'hui si délaissés.
Le jeune ouvrier, livré au travailpendantsixjours, devrait trouver, ledimanclie, l'entretien de la vie de son âme, si gravement négligé dans la semaine. Les devoirs de la piété, les instructions du bon pasteur, les plaisirs de la famille, devraient lui suffire. Son âme se réchaufferait au contact des choses saintes, et y prendrait de nouvelles forces; son esprit mieux éclairé, serait moins accessible aux séductions de l'impiété ; sa mère chérie, son père respecté, ses frères et ses sœurs bien aimés suffiraient aux besoins de son cœur; il trouverait sa satisfaction, son bonheur dans leur compagnie. Mais, hélas! l'immense majorité des enfants du peuple fréquente rarement les sacrements après la première communion. Très peu vont assidûment aux églises; beaucoup n'y vont jamais; le plus grand nombre n'y va que quelquefois, sans respect pour les lois sacrées qui exigent leur présence assidue à la messe de chaque dimanche. En revanche, la journée du dimanche est suffisamment remplie par le démon, qui y a semé tous les gemmes de séductions, pour en faire le jour le plus dangereux. Nous avons suivi quelque fois, par la pensée, ces bandes de jeunes gens que nous rencontrons le dimanche; le but de leur course quel est-il ? Presque toujours une occasion de péché.
Le bal, les promenades publiques, la buvette, le café chantant, le théâtre, sont les lieux où vont s'engloutir avec leurs bons principes, leurs économies de la semaine, et bien souvent leur santé . Des établissements de toute sorte leur sont partout ouverts, et presque tous ne sont que la dernière étape qui les conduit aux plus mauvais lieux. Je m'arrête, il faudrait ici trop en dire. On poursuit le voleur qui vous dépouille de votre bien, qui vous assassine, ou vous blesse ; votre réputation elle-même est défendue par les lois. Mais si l'on vous corrompt votre enfant, s'il est des maisons où l'on abuse de son inexpérience, ou de l'entraînement irréfléchi de ses passions, dans l'état actuel de nos mœurs, vous êtes obligé de vous taire. Il y aurait trop de honte à surmonter pour vous faire rendre justice.
J'ai vu des pères désolés venir me confier les plus affreux des malheurs ; je ne pouvais que les engager à la patience ; fallait-il par des révélations déshonorer leur jeune enfant ? Ne vallait-il pas mieux ne rien dire, que de lui imprimer une tache presque inetïaçablc '? Et si ce jeune ouvrier a atteint un certain âge légal, oh ! alors, tout lui est permis ; la loi n'a plus rien à reprendre. Elle ne peut pas même interdire ou entourer d'entraves les facilités qu'il a pour se perdre. On a compris, dit-on, que pour la sûreté des bonnes mœurs des uns, il fallait faire des concessions au libertinage des autres ; mais on n'a pas voulu comprendre combien de pauvres jeunes gens perdaient leur innocence, leur santé, le bon-
heur de toute leur vie, dans des occasions devenues si faciles, qu'il faut presque une vertu héroïque pour les éviter. En ai-je trop dit? Je le crains, et pourtant que d'infamies, dans les grandes villes, que le monde ignore ou feint d'ignorer et qui perdent les jeunes générations, espoir de l'avenir !
Pour résumer, l'enfant du peuple ne trouve, en général, que peu de bons principes dans sa famille.
Son éducation à l'école est insuffisante^ quand elle n'est pas mauvaise, ne fût-ce que parce qu'elle dure trop peu.
L'atelier gâte son intelligence et son cœur ; il y perd sa foi et ses bonnes mœurs.
Les divertissements achèvent de le pervertir complètement.
Il faut conclure, de tout ceci, que l'ouvrier, privé de l'éducation religieuse que lui donnait l'Eglise, n'a aucun autre moyen pour compenser cette perte. Il faut donc le ramener à l'Eglise pour corriger la mauvaise éducation de sa famille, suppléer à l'éducation incomplète de l'école, neutraliser les doctrines et les exemples de l'atelier, remplacer les divertissements dangereux du dimanche.
Tel est le but que poursuit notre Œuvre ; nous allons dire les moyens que nous employons pour cela.
ARTICLE TROISIÈME
PREMIER BUT QUE SE PROPOSE NOTRE Œ:UVRE : FORMER LES JEUNES GENS A LA PIÉTÉ
Nous n'avons pas besoin d'employer ici ces précautions oratoires qui préparent les esprits à la discussion de principes ditliciles à admettre. Je me hâte de le dire bien haut : a FORMER LES EN- FANTS A LA PIÉTÉ, AUX VERTUS et même à LA PERFECTION CHRÉTIENNE, » voilà le but principal de notre Œuvre, l'objet constant de nos soins, la fin où tendent tous nos efforts.
Nous avouons cependant que nous abordons ce sujet avec une certaine appréhension. Nous avons pour nous, l'approbation de plusieurs directeurs d'Œuvres : ayant traité déjà ce point, dans quelques articles du Jeune Ouvrier, nous avons reçu de vive voix et par écrit, les plus chaleureuses marques de sympathie, nous en gardons un bien précieux souvenir, car les principes que nous défendons ne sont pas denotre invention; ce sont, tout simplement, ceux de l'Evangile et des saints. Malgré cela, nous hésitons encore à nous expliquer sur la matière de ce chapitre. Quelques-uns, nous ne l'ignorons pas, combattent ouvertement nos idées ; d'autres les trouvent fort belles, mais les taxent de pieuses exagérations ; enfin quelques autres coupent court à toute discussion par cette lui de non recevoir : les peuples du Midi ne ressemblent pas à ceux du Nord ; ils ont une propension naturelle à la piété; donc la méthode du
Midi ne vaut rien pour le Nord. Ceux qui se prononcent ainsi, ont-ils jamais connu les mœurs du Midi par leur propre expérience? Ne les jugent-ils pas, peut-être, par les romanciers seulement? Après tant d'années de centralisation, avec la conscription, le tour de France, tant de chemins de fer et notre va et vient continuel, peut-on dire encore, qu'il y a en France un Nord et un Midi ? Nos pauvres méridionaux, quoiqu'en disent les Parisiens, ne se civilisent que trop. Nous avons passé onze années de notre vie dans le Nord, au milieu de jeunes gens, réunis de tous les coins de l'Europe ; nous avons fait quatre ans le catéchisme à Saint-Sulpice ; il y a quarante-cinq ans que nous vivons au milieu du peuple de Marseille, si toutefois le Marseillais ne devient pas un mythe dans une ville qui s'accroît de plusieurs milliers d'âmes par an, et nous le déclarons hautement, nous n'avons jamais bien saisi les énormes différences dont on parle tant. Nous ne nions pas qu'il n'y ait des nuances dans les mœurs, le langage, les traits particuliers de certains caractères ; mais ces nuances sont-elles assez sensibles loour qu'il faille deux méthodes de direction, deux manières de prêcher l'Evangile? C'est ce dont on ne peut facilement convenir. Comment nous persuader qu'il faille renoncer à une méthode sanctionnée depuis M. Allemand, par cent soixante-trois années des plus heureux résultats, sous ce futile prétexte que les Français du Nord ne sont pas ceux du Midi. Quand nous essayâmes de fonder cette œuvre, il y a trente
ans, plusieurs nous faisaient une objection plus plausible : M. Allemand a voulu pousser les jeunes gens à la perfection évangélique et il y a réussi, nous ne le nions pas. Mais il s'adressait à des jeunes gens ayant une certaine éducation, appartenant aux classes moyennes de la société. Quel résultat voulez- vous obtenir de jeunes ouvriers, grossiers, mal élevés dans leurs maisons, gâtés par les vices que leur enseignent les ateliers ? C'est beaucoup , si vous pouvez les attirer par le seid appât des jeux et des récréations. En effet, c'eût été beaucoup, tellement beaucoup, que jamais nous n'aurions osé l'entreprendre. Si les jeunes ouvriers sont ce qu'on dit, quels jeux innocents pourront les arracher aux violents plaisirs des cafés, des théâtres et autres lieux semblables ? Et si, par hypothèse, on réussissait à créer une concurrence impossible, à mieux faire jouer dans notre Œuvre que dans tous les lieux d'établissements publics, quelle concurrence pourrait-on faire à l'entrainement des grandes passions, dont les moindres charmes, sans les idées de la foi, ont mille fois plus de puissance pour attirer que tous les plaisirs possibles d'une congrégation ? D'ailleurs ceux, qui ont des idées si différentes des nôtres n'excluent pas tout à fait les idées religieuses : loin de là, tous tendent à les faire entrer plus ou moins dans le cœur des enfants. Eh bien ! les enfants et les jeunes gens trouveront toujours qu'il va trop de religion dans une Œuvre où ils ne viendront que pour jouer ; et la peur d'être trop dévot sera toujours lamérne.
Ou pour Dieu ou pour le monde, c'est et ce sera toujours la devise des jeuues gens, dont le cœur, naturellement droit, ne sait pas s'arranger de ces atermoiements, fruits d'une mauvaise prudence, qu'il ne connaît pas. Donc, si vous voulez arracher les jeunes gens au monde et au péché, le seul moyen c'est de les pousser à se donner à Dieu. Nous n'excluons pas les jeux cependant, bien loin de là. Nous le dirons dans le prochain article ; nous croyons même que c'est un moyen tout à fait nécessaire et nous expliquerons pourquoi. Mais le premier et principal but de l'Œuvre, c'est la Piété.
Toutefois, qu'on n'exagère pas nos paroles. Qu'entendons-nous par la Piété, la perfection que nous demandons aux enfants ? Nous le ferons mieux connaître dans la suite de cet ouvrage. Disons seulement ici, en général, que, par des moyens que l'expérience nous a appris, nous essayons, dès le premier jour, de porter à la piété tous les jeunes gens qui se présentent dans notre maison. Une tenue irréprochable dans la chapelle, c'est la première chose que nous leur demandons. Puis, l'exactitude aux pieux exercices de l'Œuvre, la fréquente confession, le goût de certaines pratiques de surérogation, l'esprit de sacrifice à l'endroit de tous les plaisirs qu'ils pourraient trouver hors de notre maison, un grand amour pour leur Œuvre; enfin, la communion fréquente, comme couronnement, voilà les degrés que nous cherchons à leur faire parcourir. Pvéussissons-nous toujours ? Nous l'avouerons sans
honte ; même avec ce méridional pur sang dont on allègue la propension à la piété, nous échouons très souvent. Nous réussissons, d'autres fois, même avec les enfants du Nord qui abondent dans notre ville. Mais, en employant les autres méthodes, réussit-on toujours? Et, supposé que la réussite dût être égale par les deux systèmes, il y aurait au moins cette différence ({ue nous aurons fait des jeunes gens solidement, pieux, de vrais chrétiens, là où Ton n'eût guère fait, par l'autre méthode opposée, que des jevmes gens ayant ce qu'on appelle aujourd'hui la religiosité.
Reconnaissons-le, nos œuvres, tout le monde le dit, veulent réformer l'esprit de notre siècle ; prétendre le guérir par une sorte d'homœopathie spirituelle en caressant ses penchants pour la vie extérieure et sensuelle, en le saturant de plaisirs et d'amusements : c'est une grande illusion. Les apôtres prêchaient la doctrme de .Jésus-Christ aux juifs et aux gentils, au grand scandale des uns, au grand dédain des autres, et ils ont converti les nations.
Oserai-je émettre ce doute ? Ne serait-ce pas peutêtre une sorte de paresse, dont ils ne se rendent pas compte, qui déterminerait chez certains Directeurs d'Œuvres leurs préférences pour une manière de faire plus facile que la nôtre :' C'est qu'il n'est pas aisé de mettre une Œuvre sur un pied de vraie piété. C'est un travail qui demande de longs jours et même de longues années d'attente avant qu'on puisse récolter quelques fruits. Une fête splendide, qui enivre de joie les enfants, donne des résultats i)lus prompts.
C'est si beau de voir une nombreuse réunion défigures heureuses, applaudissant avec frénésie aux plaisirs du moment ! Mais arrachez Tenveloppe de ces âmes; sont-elles en état de grâce ? Sont-elles plus pieuses depuis que vous les avez? Sont-elles vraiment chrétiennes ? Si vous pouvez l'affirmer, nous sommes d'accord, mais convenez alors que vous avez employé d'autres moyens pour obtenir cela.
Le but de nos Œuvres n'est pas de faire de simples réunions plus ou moins brillantes qui ne durent que quelques heures. Il faut que, loin de nous, nos jeunes gens conservent au fond de leur cœur quelque chose qui les accompagne, à la maison, à l'atelier, etc. Sans cela, le péché emportera trop facilement, dans la semaine, les fugitives impressions du dimanche. Ce quelque chose, que sera-ce ? Une piété solide, de vraies idées de foi, la pensée de Dieu présent partout, à l'atelier comme à l'Œuvre, dans leur maison comme à l'atelier. Des Œuvres purement extérieures obtiendront-elles ce résultat?
Comprenons-le donc bien, que la piété soit le but constant de nos efforts. N'acceptons, dans les moyens extérieurs, que ce qui peut faire atteindre ce but; rejetons absolument tout ce qui nous en éloignerait, et nous verrons bientôt l'accomplissement de cette affirmation du Saint-Esprit : Exerce ie ipsum ad pietatem, pietas enim ad omnla utilis est, (I. Tim. IV. 7. )(1).
( 1 ) Nous écrivions ces pages en 1859. Depuis, il faut le
ARTICLE QUATRIÈME