‹ Méthode de direction des œuvres de jeunesse (volume 2)Chapitre 51 sur 55 · DES MUSIQUES MILITAIRES ET VOCALES, ETC · texte numérisé non relu

DES MUSIQUES MILITAIRES ET VOCALES, ETC

Nous avions une musique militaire dans TŒuvre où je débutais en 1846, mais elle ne tarda pas à se dissoudre, après avoir donné mille chagrins à son Directeur. Depuis j'en ai rencontré une autre, fort loin d'ici, et il ne m'a pas semblé que le Directeur y tint beaucoup. Je ne vois pas à quoi peuvent servir, dans nos Œuvres, des musiques militaires, si ce n'est à faire beaucoup de bruit ; elles amusent bien moins que certaines musiques de mirlitons, dont nous a parlé le jeune ouvrier, et qui m'ont causé une véritable admiration. Voilà les musiques qui n'ont aucun inconvénient, pas même la dépense, et ijui sont à la portée de toutes les intelligences et de toutes les bourses. Si j'avais à choisir pour nos enfants, je n'hésiterais pas entre les musiques militaires et les musiques de mirlitons, et je parle ici très sérieusement.

r D'abord une musique militaire coûte énormément; il faut des instruments, des maîtres, des copies sans fin. Puis il faut un peu duni formes, voire même quelques petits repas coUortifs. Il est

bien entendu que nos jeunes gens sont pauvres, et que la majeure partie des frais sera à la charge de l'Œuvre. Le premier inconvénient est donc de dépenser 1.000 francs la première année, et j'évalue au plus bas.

2° Même en renforçant beaucoup la batterie, on aura peine à trouver vingt ou trente jeunes gens qui veuillent et puissent prendre des leçons. Voilà bien des sacrifices pour un petit nombre de membres qui vont faire bande à part ; et, comme ce sont les plus anciens, les autres, qui sont les plus petits et les plus intéressants, s'ennuieront dans un coin.

3° Quand, après des peines et des dépenses infinies, vous avez formé votre musique, le premier cornet à piston devient un mauvais sujet, la clarinette solo a un mauvais esprit, le premier ophicléide basse vous donne toutes sortes de chagrins, que ferez-vous? Si vous les renvoyez, votre musique est à refaire, si vous les gardez, ils comprendront leur importance et vous ne serez plus le maître ; et voilà comment l'accessoire ruine le principal. Du reste, il y a si peu de Directeurs qui aient eu cette tentation, qu'il est peut être inutile d'insister davantage. Cependant je ne veux, pas omettre une autre raison : c'est celle de l'art lui même.

1" Ces musiques ne peuvent être que pitoyables ; nos enfants sont trop inconstants, ils se renouvellent trop souvent, pour qu'on puisse les faire

parvenir à cette perfection qu'on ne peut atteindre que dans les collèges, où le séjour est plus prolongé. Pour moi, si j'avais absolument besoin d'une musique un jour de fête, ce qui ne m'est pas encore arrivé, j'inviterais une musique de la garnison. Le bon esprit des enfants, les oreilles des auditeurs et la bourse du Directeur n'en souffriraient aucune atteinte, et la simplicité de l'Œuvre ne recevrait pas un coup mortel.

Je dirai la même chose des musiques vocales. Tout cela peut être bon pour attirer les enfants, mais ne vaut rien pour les porter à Dieu. Je ne voudrais pas blâmer un peu de musique sacrée, mais j'aimerais mieux pourtant qu'on se contentât du plain-cbant ; l'Eglise, qui l'a composé, avait ses motifs. Dans peu d'années, par la seule routine, tout enfant qui a un peu d'oreille peut apprendre le Vespéral Romain par cœur. Si on chante de la musique plus difficile, il faut répéter souvent ; on ne peut pas employer les meilleurs congréganistes, qui ont leurs occupations ailleurs, et voilà, ces chœurs livrés aux plus médiocres sujets, à ceux qui ont toujours une prédilection manpiée pour tout ce qui sent le monde : simplicité dans les divertissements, c'est leur base fondamentale.

Et cependant, j'ai fait comme les députés, qui parlent jwur et votent contre. J'ai donc aujourd'hui, moi aussi, une musique militaire, et fort nombreuse. Quest-ce que cela prouve ? Si j'ai mal fait, je n"ai que plus d'autorité pour le dire. Ce-

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pendant voici mon excuse, elle vaut ce qu'elle vaut.

Je distinguerai entre une Œuvre nouvelle et une Œuvre arrivée à Tàge de sa maturité. Dans une Œuvre qui commence ou qui dure depuis peu, qui n'a pas encore d'esprit propre, où l'obéissance et la piété ne régnent pas en souveraines, la musique, le théâtre et les autres plaisirs ejusdem farinœ, ont les plus graves inconvénients, comme je viens de le dire. Je connais une Œuvre déjà ancienne par l'âge, mais qui n"a pas encore su se faire un esprit, où le Directeur a voulu se donner une musique mi litaire. Il a fait des frais considérables pour Tachât des instruments, ses musiciens les lui paient peu à peu. Son Œuvre, au liej d'auguienter a décliné absolument ; ses meilleurs artistes sont devenus ses plus mauvais sujets ; si je les garde, me disait-il, je perds ma maison; si je les renvois, je perds mon argent; et je ne sais quel parti il prendra.

Quand j'ai fait une musique militaire, j'ai d'abord cédé à la pression de mes collaborateurs bien malgré moi et avec l'espérance fondée que cela ne réussirait pas. J'y ai été pris et cela a trop bien réussi. Mais nous existions depuis vingt-cinq ans, notre esprit était formé et il est si bon que la musique cesserait demain instantanément si je le désirais, j'en appelle à tous mes jeunes gens. Cela ne me coûte absolument rien qu'une plus grande dépense de gaz et cinq fi-ancs par semaine pour le chef de jnusique les jours de répétilions d'ensemble. Mais

notre économe, un habile homme, sait rentrer par (les moyens à lui dans tous ses débours. Voilàpour la dépense. Un mauvais sujet, et cela ne s'est point encore présenté, peut s'en aller quand il veut, notre école nous donne une innombrable pépinière de remplaçants, personne ne remarquerait son départ ; en un mot, nous les tenons, ils ne nous tiennent pas.

Mais voici quelle a été la raison dominante de ce changement dans nos usages. Depuis la République, Dieu la bénisse pour le bien qu'elle nous a fait à son escient, j'ai été si content de mes grands jeunes gens, ils me comblent de telles consolations, que je ne sais vraiment si je saurais refuser quel- (jue chose à ceux qui ne me refusent jamais rien. .Je leur rends d'ailleurs un bien grand service : le Marseillais n'est pas belliqueux ; il trouve que c'est bien beau la gloire, mais cela ne rend que des horions. Avec l'ancien système de recrutement nous n'avions pas deux soldats tous les dix ans; aujourd'hui personne ne peut plus y échapper. Quand ils ont soutHé quatre ou cinq ans dans un instrument, fait de la musique d'ensemble, ils entrent dans les musiques des régiments et fout ainsi paisiblement leur trois années de service, sans s'armer tristement d'un fusil inhumain.

Quoiqu'il en soit de ces raisons, je maintiens tout ce que j'ai dit dans les pages précédentes, blâmant les musiques qui ont pour but d'attirer etde retenir les jeunes gens, ce qui est absurde en fait, étant

plus tolérant pour ceux qui les ajoutent à une Œuvre déjà bien assise, selon la maxime des plîilosophes : Hoc posi hoc, sed non hoc propter hoc.

ARTICLE QUATRIÈME

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