SECOND BUT DE L'ŒUVRE : FAIRE JOUER LES ENFANTS
Lorsque les agents de Tempereur fermèrent de vive force TŒuvre de M. Allemand, en 1809, le saint fondateur leur dit ces seules paroles : Ici nous jouons et 7ious prions. C'était, selon lui, toute l'œuvre de la jeunesse. Mais, me dii-a-t-on, si ce que vous avez dit dans le chapitre précédent est vrai, les jeux ne sont qu'un moyen, et non pas un des buts de l'Œuvre. Nous maintenons notre assertion quoiqu'elle puisse paraître contradictoire. Dans un autre chapitre nous parlerons des jeux comme moyens; ici nous dirons ce que nous entendons par les jeux en tant que second but de l'Œuvre.
Nous séparons les enfants de leurs familles pendant les heures de loisirs ; nous faisons, surtout, notre possible pour les arracher aux plaisirs du monde, même aux plaisirs permis, parce qu'ils sont
dire, la piété a considéral^lement prévalu dans les Œuvres. En théorie pas un seul directeur n'oserait soutenir la thèse contraire si générale autrefois. On le doit surtout au congrès des Œuvres ouvrières et aux admirables ouvrages écrits par Monseigneur de Ségur ou inspirés par lui. Mais, en pratique, que de progrès à faire ! Combien il y a peu d'Œuvres foncièrement pieuses '. Les Frères de S' Vincent-de-Paul, après avoir longtemps suivi la méthode des moyens extérieurs, qui leur était pour ainsi dire imposée, se sont franchement rangés sous l'étendard de la piété ; ils ont eu depuis les plus beaux succès, ils ont des Œuvres modèles et leur exemple a grandement servi aux Œuvres nombreuses fondées dans ces dernières années.
presque toujours dangereux. La fréquentation de notre Œuvre demande donc bien du courage, bien des sacrifices. De là, l'obligation rigoureuse, pour nous, de donner aux jeunes gens une juste compensation des privations que nous leur imposons. Que de fois n'avons-nous pas entendu des parents ignorants se plaindre du goût excessif de leurs enfants pour nos amusements ■? A l'Œuvre, disent-ils, on joue, on se déchire, on rentre tard. Malheureux, parents, qui ne comprennent aucun de leurs intérêts ! Dieu veuille que leurs fils, quand ils ne viendront plus chez nous, ne rentrent jamais après huit heures ! Dieu fasse que leur débauche ne leur coûte jamais plus cher que leurs habits déchirés et qu'ils ne connaissent jamais d'autres plaisirs que les nôtres ! L'expérience prouve que le jeu est une nécessité du jeune âge, la nature elle-même l'indique : nous voyons les petits des animaux se livrer, dans leur enfance, à mille amusements. Les enfants, soumis à cette loi commune, commencent à jouer dès qu'ils peuvent se connaître ; à mesure que les petits garçons grandissent, ce besoin devient plus impérieux : il leur faut des jeux plus bruyants, la compagnie d'autres camarades. Les petites filles jouent volontiers à côté de leur mère, je ne sais si on pourrait l'obtenir des garçons; mais les parents n'ont pas la patience de le souffrir. Ils éloignent tant qu'ils peuvent cette cause continuelle de bruit et de tracasserie. L'enfant va se réfugier dans la rue, et telle est la cause des fautes si précoces qui ruinent,
souvent à jamais, rinnocence d'un enfant. Cet amour des amusements de toutes sortes va grandissant avec lui, jusqu'au moment où il goûtera aux plaisirs défendus. Dès lors, les jeux proprement dits ne sont plus de son goût, ne satisfont plus son amour pour les distractions. Il lui faut les plaisirs du monde avec leur éclat brillant, leur bruit assourdissant; surtout avec la facilité qu'ils lui donnent de satisfaire toutes ses passions; aussi c'est une maxime connue dans toutes les maisons : cet enfant joue, donc il est sage ; il ne joue plus, donc il commence à se gâter ; et, en généralisant : l'Œuvre joue bien, donc elle est fervente ; elle ne joue pas bien, donc elle commence à décliner.
On me dira, voilà pour les enfants ; mais les jeunes gens, pouvez- vous exiger d'eux qu'ils jouent comme les plus petits ? Mais oui, certainement nous l'exigeons; ou, pour mieux dire, nous n'avons pas la peine de l'exiger, la pente naturelle de l'Œuvre y conduit inévitablement. Le pli est pris, nous n'avons plus qu'à le maintenir. D'ailleurs, pourquoi les grands ne joueraient-ils pas ? Ce n'est pas de leur âge ; mais quel âge leur supposez-vous ? Ce ne sont pas des vieillards ? Admettez qu'ils aient en moyenne vingt ans ; à cet âge, on joue très volontiers. Rappelez vos souvenirs de collège et même de séminaire : ne jouiez-vous pas volontiers à un âge plus avancé ? Savez-vous ce qui empêche un jeune homme de jouer? Ou bien c'est l'orgueil; il dédaigne de s'abaisser à des jeux
qu'il estime indignes de lui ; ou bien c'est un peu de timidité, de surprise, de manque d'habitude. Dans le premier cas, montrez-lui ses camarades se rehaussant par leur dévoùment aux usages de l'Œuvre, par leur zèle à amuser leurs jeunes frères, tandis que lui demeure honteusement dans un coin, exposé à la risée de tous. Si ce sont des jeunes gens timides, facilitez-leur les premiers pas; bientôt ce seront peut-être les plus en train. Les jeunes gens même qui vous arrivent, blasés déjà par les jeux obscènes, trouveront du plaisir à se livrer à des jeux innocents, dont ils ne soupçonnaient pas le charme, et ce sera un moyen pour les retirer du vice, où l'oisiveté les a peut-être précipités.
Nous dirons plus tard, les jeux qui ont nos préférences, l'art de faire jouer les enfants, d'empêcher les jeux de languir. Nous n'avons voulu énoncer qu'une seule proposition : La Providence a créé l'enfant et le jeune homme joueurs; il faut nécessairement que cet âge s'amuse, mais il ne peut le faire sans rencontrer dans le monde les plus dangereuses occasions de péché; donc l'Œuvre doit avoir pour but de le faire jouer sans dangers pour son àme. Le second but de l'Œuvre, c'est donc de faire jouer les enfants.