DK LA BONNE TENUE A LA CHAPELLE
Quand nous commençâmes cette Œuvre, au mois de mars 18 i6, nous eûmes le tort de débuter avec un trop grand nombre de jeunes gens; aussi, pendant dix-huit mois, n'obtînmes-nous aucun résultat bien sensible, qui nous dédommageât des peines inconcevables que nous coûtèrent ces premiers essais. La dissipation des enfants à la chapelle, leur désobéissance à la cour, leur mauvais esprit partout, il n'en fallait pas tant pour nous faire comprendre que nous avions mal débuté et qu'il fallait tout briser pour recommencer à nouveau, avec un petit nombre et une autre méthode. Puisse notre expérience éviter aux pères de jeunesse toutes nos fautes et nos premiers insuccès !
Ce qu'on appelle dans le monde la bonne tenue est un fruit de l'éducation. H en est de la bonne
tenue, comme du goût dans la littérature, dans les beaux-arts; c'est un sentiment intime, qui se manifeste par les productions extérieures, et qui n'existerait pas chez celui que rien n'aurait formé, quelles que pussent être ses bonnes dispositions naturelles. La piété est un sentiment du cœur, plutôt qu'un raisonnement de l'esprit. Mais le cœur se développe par l'habitude d'aimer, par l'exemple de ceux qui aiment, et dont la conduite extérieure est un retlet des sentiments intérieurs. Nous plaçons le bon exemple en tête des autres moyens pour gagner nos enfants au bon Dieu ; et tous les efforts d'un père de jeunesse doivent tendre à former et à entretenir un bon noyau dans son Œuvre, pour donner le bon exemple d'une manière éclatante. Quatre ou cinq suffiront pour y maintenir l'esprit de piété, s'ils sont bien choisis et bien dirigés. Un jeune homme vient pour la première fois dans notre maison, nous ne pouvons exiger qu'il soit pieux dès le premier jour. Ce sera un travail long et difficile, qui demandera bien du temps. Que d'instructions pour former son intelligence et la rendre chrétienne ! Que de peines pour l'amener à sa première confession! Que de soins, avant que Notre-Seigneur soit véritablement formé dans ce cœur! En attendant les jours passent, et chaque jour, pour nous, est une semaine, puisque l'Œuvre n'existe que le dimanche pour la plupart de nos enfants. Cependant les nouveaux se multiplient, et bientôt on s'apercevra du danger d'en avoir un
si grand nombre, s'ils ne sont pas an moins extérieurement chrétiens. Il faut donc que nous ayons un moyen qui agisse immédiatement, dès le premier jour, et d'une manière infaillible, sur nos nouveaux, venus, et qui leur donne tout de suite la piété extérieure, si je puis l'appeler ainsi. S'ils sont extérieurement pieux, leur exemple ne pourra pas nuire ; il n'y aura pas deux camps en opposition, et cette piété extérieure, dont nous nous contenterons dans les premiers temps, sera le premier pas pour conduire nos jeunes âmes à Dieu.
Le moyen que nous croyons le plus sur, pour obtenir la piété extérieure, c'est la bonne tenue dans la chapelle. Les plus fervents en donneront l'exemple ; les étourdis n'oseront faire une exception, que leurs camarades blâmeraient ; les plus jeunes eux-mêmes, incapables de réflexion, seront forcés par la surveillance des plus anciens à rester dans le devoir ; et les nouveaux, entraînés par la bonne tenue des autres, feront comme eux. La piété extérieure régnera ainsi dans le lieu le plus saint de l'Œuvre, et elle rejaillira bientôt partout.
Mais, qu'entendons-nous par la bonne tenue dans la chapelle ? Qu'on nous pardonne d'entrer ici dans les plus petits détails: il n'y a rien de petit dans une matière aussi importante ; l'Eglise, elle-même, nous l'apprend, par le soin minutieux avec lequel elle prévoit et ordonne toutes les plus petites cérémonies du culte. Rien ne soutient l'attention- des enfants comme cette obligation continuelle de
s'observer dans la chapelle ; rien ne peut davantage ranimer leur foi ; et plus on demande d'eux, sous ce rapport, plus on est sur d'obtenir.
Depuis quarante-cinq ans, nous nous sommes imposé d'être constamment le premier à l'entrée de la chapelle. Au son de la cloche qui sonne les cinq minutes, je me hâte d'accourir et de rompre brusquement, pour cela, avec toute autre affaire. Le Directeur dans une Œuvre d'enfants, doit être le premier partout ; un peu de crainte retient les plus étourdis et donne un bon pli ; quelquefois, sans doute, je puis être forcément en retard : un Directeur dépend de tant de monde que ses moments ne sont pas tous à lui. Mais ces retards doivent être rares; il faut que les enfants soient toujours sur le qui vive, habitués à rencontrer partout leurs supérieurs ; personne n'ose bouger, quand on les trouve à leur poste, surveillant avec soin. M. Allemand était d'une rare exactitude ; avec sa tête baissée, ses yeux toujours fermés, rien ne lui échappait, et quoiqu'il fût fort doux, les enfants tremblaient devant lui.
En entrant dans l'église, chacun fait la génuflexion en face de l'autel et salue ensuite l'image de la Très Sainte-Vierge, que nous ne mettons jamais sur le Maitre-Autel, mais par côté, au milieu de la chapelle. Nous voulons que cette génutlexion se fasse le genou par terre et non pas à demi, comme le font ordinairement les gens du monde. En arrivant à sa place, on se met à genoux pour
adorer le Très Saint Sacrement, puis on peut s'asseoir jusqu'au commencement de l'exercice (1). Il est défendu de s'étendre sur les bancs, les jambes en avant quand on est assis, et de se coucher sur les bancs de devant quand on est à genoux. A la Sainte-Messe et aux autres offices chantés, on observe scrupuleusement les rubriques, pour se tenir debout, assis, en chœur, tournés vers Tautel (2). M. Allemand ne pouvait souffrir qu'on se mouchât dans la chapelle, au moins dans les moments de silence, et la tradition a conservé le souvenir des pittoresques reproches qu'il adressait aux délinquants. Nous tenons beaucoup à cet usage pendant la Sainte-Messe et au Sermon.
On nous demandera, peut-être, comment nous avons pu tant obtenir d'enfants légers, si étourdis même dans leur piété. Nous le répétons: par le bon exemple des plus fervents et par une ferme volonté de l'obtenir. On fait ce qu'on veut en ce monde, pourvu qu'on ne tâtonne pas et qu'on sache bien ce qu'on veut. Un nouveau nous arrive aujourd'hui, il a 15 ou 18 ans. Il n'a jamais fait de génuflexion. Il s'asseoit en arrivant, sans adorer le Saint-Sacrement ; il se tient debout, quand tout le monde est
(1) Depuis quelques années on a changé cet ordre, les enfants en entrant se tiennent tous debout jusqu'au signal pour s'agenouiller ensemble. C'est un détail ppu important qui dépend de la disposition de la chapelle.
(2) Les enfants, dans leur Manuel, ont la manière de se tenir au chœur; tous peuvent ainsi le savoir.
à genoux ; il ne sait que faire de ses mains, de ses jambes. Mais pour peu qu'il soit intelligent, il s'aperçoit bientôt ({u'il est seul parmi tous ses camarades. Un plus ancien congréganiste lui fait signe de faire comme les autres ; un autre lui offre un livre ; il les voit tous prier en silence et à genoux. Il est forcé de faire comme eux pour ne pas se singulariser. Le bon exemple a plus fait que toutes les instructions ; le Directeur n'intervient que dans les cas plus graves, quand tous ses moyens sont inutiles pour quelques natures plus rebelles, ce qui est excessivement rare.
La disposition du placement dans l'église contribue beaucoup à la bonne tenue. Ne placez pas les enfants tournés vers l'autel, ainsi qu'on le fait dans la plupart des Œuvres : les rangs ont trop de profondeur, la surveillance y est trop difficile. Ne mettez pas les enfants sur des chaises : elles remuent trop et font trop de bruit. Nous avons des bancs qui ressemblent à des stalles, placés en chœur et en amphithéâtre, à droite et à gauche. Les bancs ainsi disposés ont une grande longueur et peu de profondeur ; on ne peut pas mettre plus de cinq rangs de chaque côté : il en faudrait plus de vingt s'ils étaient tournés vers l'autel. Le côté droit surveille le côté gauche et réciproquement. Le Directeur, de sa place, voit tout son monde (1).
(1) A la réunion d'Angers, quatorze voix contre sept décidèrent que la position en chœur n'était pas avantageuse
Oli ! si Ton savait quel parfum de piété ce bon ordre, cette bonne tenue, répandent dans toute notre chapelle ! Les enfants conçoivent une haute idée de la sainteté d'un lieu où l'on se tient avec tant de respect. Ils en sont impressionnés malgré eux, et d'autant plus impressionnés, que c'est le seul endroit de la maison où cette retenue soit exigée. Dans un collège, la règle vous poursuit partout. Il faut garder le silence dans les études, le réfectoire, les classes, les dortoirs, voire même dans les passages d'un lieu à un autre. Chez nous, il n'existe rien de tout cela. Le jeune ouvrier ne vient que pour jouer : le bruit, le tapage, les cris font partie de sa vie ; il ne s'en fait pas faute ; on l'y excite au besoin. Mais s'il faut entrer à la chapelle : Pavete ad sanctuarlum ineam. Ne reculez devant aucun genre de reproche, de châtiments, s'il le faut. Faites comprendre aux enfants que
pour les enfants. {Compte rendu d'Angers p. 4'2). Les deux principales raisons qu'on en donna furent : que la surveillance était plus difficile et que les enfants ne voyaient pas le prédicateur. Quant à la surveillance, tous ceux qui ont vu nos enfants dans notre chapelh, alîirment qu'elle est incontestablement plus facile avec des bancs en amphithéâtre et en chœur. Pour le sermon, avec des bancs tournés vers l'autel, plus de la moitié des enfants tourneront le dos au prédicateur, que l'usage met au milieu de l'église. Plusieurs Directeurs, après avoir assisté à nos offices, ont immédiatement changé la disposition de leurs bancs précédemment t'iurnés vers l'autel.
c'est la présence de Notre-Seigueur qui l'exige; que vous serez indulgent partout, excepté là. Vos jeunes gens comprendront la justesse de vos reproches, l'équité de vos punitions, et ils se prêteront avec une merveilleuse facilité à ce que vous exigerez d'eux.
Il est inutile d'ajouter que vous leur devez le bon exemple. Si vous riez dans l'église, si vous y causez inutilement, si vous vous y tenez selon votre commodité, tantôt couvert en dehors des offices, tantôt assis quand tout vous commanderait d'être à genoux, vos enfants vous imiteront: Régis ad exemplar totus coynponliuv orbis. Ayez toujours votre surplis pendant les offices, votre bonnet carré sur la tête ou à la main, sans égards pour vos aises, mais selon que l'exige le cérémonial. Si vous êtes scrupuleux observateur de la bonne tenue, vos enfants le seront aussi ; si vous vous mettez à votre aise, ils s'y mettront. Saint Vincent-de-Paul, accablé d'aimées et d'infirmités, faisait ja génuflexion jusqu'à terre, quoiqu'il lui fût souvent impossible de se relever sans secours. Il craignait qu'en s'épargnant un peu de souffrances, il ne fut cause de quelque relâchement parmi ses disciples, et un grand nombre de Saints nous ont donné les mêmes exemples. (Vie de Saint Vincent-de-Paul, d'Abelly, t. 2, p. 258. J
Nous avons reçu bien des éloges et de vive voix et par écrit, sur cette petite œuvre ; grâce à Dieu, ce nous semble, avec assez d'indifférence. Nous
avons fait la part des exagérations de la politesse ou de l'amitié ; nous avons pensé aux défauts trop réels, qu'on ne voyait pas comme nous; enfin, nous nous sommes dit que toutes les Œu\Tes feraient mieux, après une pareille durée. Cependant, nous l'avouons en toute simplicité, nous avons éprouvé un vrai bonheur, quand nous avons entendu louer la bonne tenue de nos enfants dans la chapelle; une vive peine, quand on nous a dit qu'ils se tenaient mal, ce qui n'est arrivé qu'une fois. Nous regardons ce point comme le fondement de l'édifice de la piété chez les jeunes gens, et je conjure mes aides et mes successeurs de maintenir avec le plus grand soin les traditions de cette bonne tenue que je suis parvenu à établir avec tant de peine.
ARTICLE DEUXIEME
DE l'esprit de foi.
Nous plaçons ici l'esprit de foi parmi les moyens extérieurs, parce que nous le considérons svu'tout dans les actes extérieurs de la religion.
Cet esprit a bien diminué dans l'Eglise, il faut en convenir. Nous le disons plus haut, nous avons moins de foi que nos pères, nos enfants en auront un jour moins que nous. J'espère, cependant, qu'il n'en sera pas ainsi pour les enfants de nos Œuvres et qu'au milieu des tempêtes inévitables des passions.
au milieu même des naufrages, qui n'en seront que trop souvent la suite, nos congréganistes conserveront toujours intact ce dépôt sacré de la foi, que nous leur avons confié avec tant de sollicitude: Deposiiuin custodi. ('II. Tim. I. 14. )
L'Eglise nous propose des vérités à croire, c'est ce qu'on appelle le dogme. Les enfants du peuple peu instruits, sont peu capables, surtout dans leur jeunesse, d'approfondir ces articles de doctrine qu'ils acceptent plus facilement sur parole, sans réilexion. En attendant que leur intelligence se développe, notre religion se manifeste à eux d'une manière plus sensible par une foule de pratiqués extérieures, de nos jours ignorées de plusieurs, méprisées de quelques autres, peu considérées du plus grand nombre. Ce sont ces pratiques extérieures qu'il faut leur apprendre à lionorer et à chérir dès leurs jeunes ans; elles seront les gardiennes de leur foi.
Le sigue de la croix, la dévotion à l'eau bénite, au cierge bénit, au rameau bénit, la dévotion à tous les sacramentaux; le respect pour les saintes images de Notre-Seigneur, de la Sainte-Vierge et des Saints ; l'usage du scapulaire, des médailles, du chapelet; la révérence pour les processions de l'Eglise, pour tous ses usages, ses coutumes, ses cérémonies, ses prières, ses oifices et tant d'autres choses qui m'échappent ; ce sont toutes choses saintes pour lesquelles il faut inspirer aux enfants la plus tendre dévotion. Nous veillons à ce que chaque congréganiste porte sur lui un scapulaire, un
chapelet, une médaille miraculeuse. Plusieurs fois par an, sur un mot d'ordre donné aux associations, une sainte croisade se prêche à la cour, pour procurer ces objets aux enfants, s'ils ne les ontpas déjà. Quelques mois après, on recommence encore. Chacun doit avoir, près de son lit, un bénitier, son image de la première communion, sa lettre patente de congréganiste, le rameau de la Semaine-Sainte et le cierge de la Chandeleur. Nous excitons leur dévotion à faire brûler des cierges devant l'image de la Sainte-Vierge et des autres Saints. Toutes nos salles ont une croix et une statue de notre Bonne-Mère. Pendant le mois de Marie, chacune de ces statues a ses sacristains ([ui les ornent de rideaux et de fleurs.
Qui n'admirerait cette sage prévoyance de l'Eglise ! Connaissant le cœur humain qui s'élève à Dieu par les choses sensibles, id dum visibilUer Deum cognoscimiis, per Itunc, la invisibilium amoren rapiamur fPréf. de la Nativ.), elle a institué ou approuvé cette foule de petites prati({ues, si l)ropres à nourrir la foi et la piété du })euple. Les savants orgueilleux peuvent les traiter de superstition, mais quel caractère de candeur ne donnent-elles pas à notre foi ! Quelles saintes habitudes nos jeunes gens n'en contractent-ils pas, pour le reste de leur vie ! Les voilà pleins de respect pour les saints temples, que nous leur avons tout d'abord appris à vénérer ; les voilà pleins de foi pour ces petites pratiques que nous
leur avons enseignées; n'est-ce pas déjà un grand l^as de fait dans la voie de la piété, où nous voulons les conduire par tous les moyens réunis ?
Persuadés de cette vérité, que tout dépend le plus souvent de la première éducation, nous sommes très sévères sur certains petits manquements que la stricte théologie permettrait peut-être, mais qui pourraient donner de mauvaises habitudes pour le reste de la vie. Le dimanche, on ferme les portes de la chapelle à l'épitre ; les retardataires doivent entendre une autre rnesse. Nous exigeons que les sacristains, les portiers, les organistes, les souffleurs eux-mêmes prennent toutes leurs précautions pour ne pas perdre une partie de la messe. S'ils se dérangeaient pendant une des parties principales, même pour le service de l'autel, nous leur ferions entendre une autre messe, à cause des larges conséquences que les enfants sont exposés à tirer des moindres concessions. Nous apportons la même sévérité au travail du dimanche ; nous le permettons encore moins que les plus sévères théologies et nous sommes parvenus à le détruire complètement parmi tous nos jeunes gens, à de rares exceptions près, dont nous voulons être les juges chaque fois.
La foi des enfants se forme encore ex auditu. Ils entendent parler de tout et rarement en bien ; mais ils ont une confiance absolue dans les paroles de ceux qui leur parlent sans passion, avec conviction, ianqnam potestaiem hahens. (Marc. L 22.) Ils
viennent nous répéter les propos de l'atelier, de leur maison, nous dire les livres qu'ils ont lus. Que de redressements dogmatiques et historiques n'avonsnous pas occasion de faire ! Ce sont des traités complets qui ont toujours le mérite de l'à-propos et d'une utilité immédiate. La règle générale est celle de saint Ignace : Pensez comme l'Eglise, ne jugez que comme l'Eglise. Que penset elle de l'Inquisition, des Croisades, de la puissance des Papes au Moyen-Age, de l'indifférence en matière de religion, du progrès indéfini, du Catholicisme-libéral surtout, et de tant d'autres choses? Et de quoi se compose l'Eglise, de ce qu'il y a de plus savant, de plus brave, de plus saint ; la vérité ne peut être que là : que ris([uez-vous de penser comme elle, sans autre examen ?
A propos d'Inquisition, il nous souvient qu'un jour tous nos jeunes gens arrivèrent remplis de la plus vive indignation contre ce tribunal. Tous savaient les mêmes arguments, tous me racontaient dans les mêmes termes les mêmes faits. Qui avait donc pu les instruire simultanément et avec tant d'uniformité ? Je sus bientôt qu'une grande baraque au champ de foire, faisait voir, avec des figures en cire, toutes les scènes les plus affreuses qu'on a l)rêtées à l'Inquisition. Les démonstrations du charlatan, le saisissant des statues de cire, la perfection de l'exécution, tout cela avait gagné toutes nos jeunes têtes, subjuguées par ce raisonnement péremptoire : on le fait voir, on le dit, donc c'est vrai. Les
gens simples, grands et petits, ne se font pas impies pour de plus graves motifs. Je me liàtai de monter en chaire, et, pendant plusieurs dimanches, je traitai ce sujet jusqu'à ce que j'eusse détruit tous les arguments que dans quelques minutes, et pour cinq sous, un bateleur plus heureux que moi, avait fait accepter si facilement. Et pour donner un autre exemple de la facilité des convictions chez le peuple, n'avons-nous pas connu dans un petit bourg du Gomtat, un vieillard de 70 ans qui, après avoir résisté à toutes les sollicitations, se convertit parfaitement en voyant jouer par des marionnettes, la vie de l'incomparable Geneviève de Brabant? Pourquoi ne pas user nous-mêmes de ces moyens que les méchants emploient avec tant de succès pour nous arracher les âmes ?
Un directeur de jeunesse doit donc beaucoup parler ; ses paroles, souvent répétées, se gravent peu à peu dans le cœur des enfants et d'autant plus facilement, que la vérité, comme l'huile, revient toujours au-dessus. Tôt ou tard, les enfants vous croiront. N'eussent-ils que des doutes dans leur incrédulité, ce serait encore beaucoup d'avoir préparé, dans leur esprit, cette fente ; la foi pourra un jour y introduire ses racines. Mais il faut pour cela qu'un père de jeunesse soit savant, de cette science pratique et usuelle qui lui servira tous les jours. Malheur à lui, s'il restait court en face des objections de l'impiété, la foi des enfants en serait ébranlée. Malheur à lui, surtout, si, enfant de son siècle, il
prônait ces fausses doctrines qui ont tant d'approbateurs aujourd'hui, quelquefois même jusque dans les rangs du clergé ! Un prêtre n'attaquait-il pas un jour, devant nos jeunes gens, le pouvoir donné par l'Eglise aux Ev'êques dans le for contentieux ! Ne réclamait-il pas l'introduction du jury dans les cours épiscopales! Si nous apprenons à nos enfants à détruire les restes d'autorité qui sont encore debout, quelle éducation espérons-nous leur donner ? A l'époque où les funestes erreurs de M. de Lamennais faisaient de si nombreuses con([uêtes parmi les jeunes imaginations, M. Allemand, qu'on ne pourrait ap})eler un savant, conq^rit bientôt, cependant, avec son instinct de prêtre humble et soumis à l'Église, quel mal ces doctrines allaient faire parmi ses jeunes gens. Il n'épargna rien pouren préserver son Œuvre. Aussi, quand M. le curé de Saint- Vincent-de-Paul, qui lui administra les derniers sacrements, lui demanda s'il adhérait à l'Encycli- (pie de Grégoire XVI qui condamnait les doctrines Lamennaisiennes, il s'écria mourant : « Dieu m'est témoin que je me suis tué pour empêcher ces erreurs d'entrer dans l'Œuvre. » Lorsque le Syllabus fut publié, on sait quel scandale la mauvaise ])resse feignit d'éprouver. Nos pauvres jeunes gens ne lisaient que les attaques frivoles des journaux ; ils ne pouvaient pas acheter et encore moins comprendre les éloquents panégyriques publiés de tous côtés. Le danger devenait pressant : pendant cinq mois, tous les mercredis soir, de 9 heures
à 10 heures, je le leur expliquais et commentais. Ce fut renterrement définitif du libéralisme dans notre maison.
Pour résumer, respect pour toutes les plus petites pratiques de l'Église ; respect pour toutes les choses saintes ; respect pour toutes les doctrines ; voilà les trois respects qu'il faut inspirer aux jeunes gens : c'est la seconde manière de graver la piété dans leurs cœurs. La bonne tenue dans l'église, était le moyen le plus immédiat, celui-ci sera peut-être le plus durable.
ARTICLE TROISIEME