‹ Méthode de direction des œuvres de jeunesseChapitre 15 sur 36 · DES PUNITIONS · texte numérisé non relu

DES PUNITIONS

Toute loi doit avoir sa sanction, et ceux qui ne l'observent pas doivent être punis. Cependant je n'ai point rencontré d'Œuvres de jeunesse qui eussent un code de châtiments ; la raison en est très simple et toute spéciale à nos maisons : nos jeunes gens viennent tous librement, la liberté étant l'essence de nos Œuvres, quels moyens coërcitifs pourrions-nous employer? de quel droit aurions-nous des arrêts, des retenues, des pensums? Vous ne voulez pas suivre notre règlement? allez vous-en et tout est dit. La seule punition de nos Œuvres est donc l'expulsion ou l'ajournement, on ne peut en concevoir d'autres, puisque nos enfants peuvent y échapper en se retirant tout à fait. Nous parlerons donc seulement des causes et des règles d'expulsion.

Il faut éviter deux écueils dans ce châtiment : le trop de sévérité et le trop d'indulgence ; et si on

me demande de quel côté il vaut mieux pencher, il me serait impossible de le dire, tout dépend des circonstances et des caractères. Si vous êtes trop sévère il est clair qu'il vaut mieux pécher par indulgence, et si vous êtes trop facile, il vaut mieux pécher par sévérité, in medio siai virtus.

V Trop de sévérité ce n'est pas paternel, ce n'est pas agir à l'exemple de Notre-Seigneur, qui n'éteignait pas la mèche encore fumante, qui n'achevait pas le roseau à demi-brisé. Les enfants font tant de sottises, que pas un n'échappera k nos coups, si nous ne les ménageons pas. D'autres, toujours sages, auront cependant leurs moments de défaillance : il faut énormément ignorer avec les enfants ; tout voir c'est de bonne administration, et souvent paraître ne pas voir c'est prudent. Il y a des Directeurs dont le caractère sévère ne pardonne rien, et comme la gradation des punitions n'existe pas, ils ont toujours recours à la dernière de toutes, l'expulsion ; c'est injuste. D'autres, ne voudraient pas chasser leurs enfants, mais leur figure rébarbative, leur immeur atrabilaire, leurs reproches sévères les éloignent tous. D'autres, les taquinent, les crispent, les poussent à bout. Toutes ces variétés se retrouvent dans nos Œuvres comme dans les collèges, où le nombre des professeurs et des surveillants étant plus grand, il est plus facile de remar- (|uer ces variétés de caractère, que nous avons pu tous juger dans notre jeune âge. N'est-il pas vrai qu'il y a des maîtres bons, faciles, indulgents,

adorés de leurs élèves, dont ils font tout ce qu'ils veulent, tandis que d'autres, au contraire, ne peuvent se faire obéir par aucun moyen ? D'où vient cette différence ? Il n'est pas facile de le déterminer. Toujours est-il que la sévérité n'est pas le meilleur des moyens ; j'aimerais mieux y substituer la rectitude, l'exactitude, si ces mots peuvent mieux traduire ma pensée. Oui, à choisir, il vaut mieux trop de bonté que trop de sévérité, mais il serait plus parfait de réunir les deux choses, de se faire adorer des enfants, de les conduire par le cœur ; mais de bien leur faire comprendre qu'on ne leur pardonnera jamais certaines choses pour lesquelles ils seront infailliblement renvoyés. Ils se tiendront sur leurs gardes , et s'ils succombent, ils seront contraints de reconnaître la justice de votre jugement. Pour les enfants, la justice, c'est tout, ils l'acceptent sans aucune répugnance ; mais il faut la leur faire toucher au doigt, ils sont souvent exposés à ne pas la reconnaître quand ils y sont intéressés.

2° Trop d'indulgence, c'est un autre écueil fort grave. S'il ne s'agissait que de manquer de justice, le mal serait petit, il vaut mieux épargner vingt coupables que de punir un seul innocent ; mais si vous n'êtes pas l'exécuteur de vos vengeances personnelles, vous devez être le soutien de l'ordre et de la discipline de votre maison. Un Directeur trop facile, permettant tout, conduira bientôt une Œuvre à sa ruine. Peut être que l'intelh'gence de nos Œu-

vres se trouvent dans le mélange de ces deux mots, fortiier et suaviier, la sagesse éternelle peut seule les balancer parfaitement ; pas un homme qui ne pèche par un de ces deux excès et quelquefois par tous les deux à la fois. Il y a des caractères passant constamment d'un extrême à l'autre, et ce sont certainement ceux que les enfants détestent le plus. D'autres, sévères, par conviction, sont d'une faiblesse de cœur déplorable. Mon Dieu, que ces qualités sont ditTiciles à assortir ! Celui qui pourrait y parvenir serait capable de gouverner un empire. Laissons au bon Dieu le soin d'apprendre ces choses, car c'est lui seul qui peut les enseigner. Il me semble qu'un Directeur toujours bon, mais qui saurait sévir à propos, serait le type parfait; mais pour sévir à propos, il ne devrait le faire qu'après une demi-heure au moins d'oraison pour bien consulter le bon Dieu, et ne jamais se laisser conduire par ces saillies de caractère, sacrifiant sans réflexion des âmes irrévocablement perdues par trop de promptitude à suivre des mouvements naturels. J'avoue que pendant de nombreuses années j'ai fort péché par sévérité et jen éprouvais des désolations extrêmes. Aujourd'hui, l'âge me rend bien indulgent et j'ai peur de mourir sans avoir pu trouvé le point mathématique, entre l'indulgence et la sévérité.

Les causes d'expulsion sont beaucoup plus faciles à déterminer, parce qu'il ne s'agit que de tracer des principes, c'est plus aisé que de trouver l'application.

1° La première cause sont les mauvaises mœurs quand elles sont une occasion de scandale, car les fautes secrètes et inconnues ne doivent pas être punies au for extérieur ; mais dès qu'une faute a un certain caractère de publicité, il faut chasser sans miséricorde ; l'honneur de l'Œuvre le demande, n'y eût-il pas d'autres raisons. Il est donc plus sage d'étouffer souvent ces sortes de choses, quelquefois plus connues par leur châtiment que si on n'eût rien dit. Une faute connue de plusieurs complices ne doit pas toujours faire renvoyer son auteur, si on parvient à cacher le péché aux autres, et que le coupable ne parait pas dangereux pour l'Œuvre. Dieu me garde de dire comme les Italiens : iteccaio di carne, peccaio di nienie ; mais de fait des enfants peuvent succomber une fois sans être perdus pour cela, et ils le seront, si on les expulse immédiatement. Tous mes soins se portent à empêcher la publicité, parce que je ne puis officiellement tolérer l'inconduite ; mais si j'obtiens ce résultat, que personne ne se doute de ce qui est arrivé : Charitas patiens est. Que de fois ces fautes m'ont porté bonheur, en me donnant sur les coupables, pour leur imposer des conditions, une autorité que je n'avais pas auparavant. Il est impossible d'être longtemps confesseur sans être aussi très indulgent pour ces fautes, qui damneraient tant d'enfants, si, comme un médecin charitable, le confesseur ne cherche à guérir plutôt qu'à couper les membres gâtés. Des jeunes gens, devenus bien vertueux, n'oni dû leur

vertu qu'à une grande indulgence à l'égard des fautes assez connues pour qu'un Directeur eût pu user de son droit, et pas assez pour que sa conscience l'obligeât à sévir. Si on peut donner des règles générales en pareille matière, voici, ce me semble, ce qu'on pourrait dire :

1° S'il y a éclat, chasser tout de suite pour venger les bonnes mœurs outragées.

2° S'il y a contagion ou crainte de contagion, chasser tout de suite. Il vaut mieux sacrifier dix enfants que d'en laisser perdre un seul de plus.

3" S'il y a faute isolée d'entraînement, de faiblesse, sans éclat ni danger de contagion, pardonner facilement septante fois sept fois.

4° Grande sévérité, en revanche, pour les bonnes mœurs officielles dans l'Œuvre, mauvais gestes, mauvais propos, paroles équivoques, à double sens, chansons libres, gravures, statues peu modestes introduites dans la maison. Outre le danger de ces choses pour les autres, il y a preuve d'une grande perversion chez ceux qui osent ainsi s'afficher dans des Œuvres comme les nôtres.

5° Habituer les enfants à vous avouer leur chute, leur laisser croire que nous serons plus indulgents après leurs aveux. Quelquefois, il est vrai, cette sorte de contrat tacite pourra vous gêner beaucoup, mais il est si heureux pour nous qu'on nous croie pères avant tout, que j'aimerais mieux toujours pardonner à ceux qui n'hésitent pas à tout avouer en dehors de la confesion ; il est si facile

après ces aveux de les gagner au bon Dieu. J'ai entendu des enfants donner ce conseil à leur camarade : « Va vite le lui dire avant qu'il le sache, et il ne te fera plus rien. » Et cette opinion des enfants me faisait plaisir, tout en leur disant bien que je n'étais lié par aucun secret, que je pouvais agir, mais que je ne le ferais pas puisqu'ils étaient sincères ; mais j'y mettais des conditions, par exemple, qu'ils viendraient se confesser tous les huit jours, qu'ils feraient telle pratique, telle pénitence médicinale. On obtient tout des enfants quand on a gagné leur cœur.

2"' Cause d'expulsion : Certaines fautes prévues par le Règlement. Il faut être très sobre dans le choix des cas d'expulsion : mais quand la loi est faite, il faut tenir bon. Il y a quatre cas d'expulsion et sept cas d'ajournement dans notre règlement ; si je le réimprimais, j'en diminuerais beaucoup le nombre, ce me semble, et surtout je tâcherais de me servir de termes plus vagues, qui me laissent plus de liberté.

J'avouerai du reste que je suis peu partisan des règlements, et surtout des règlements imprimés. Nous en avons un, mais il ne nous sert que pour les Directeurs qui nous le demandent ; il y a au moins vingt ans que nous ne l'avons lu publiquement et personne ne parait en soupçonner l'existence. La meilleure constitution, disaient nos pères, est écrite ès-cœurs des Français. Il ne faut pas deux ans pour qu'un règlement ne puisse

plus s'appliquer dans tous ses détails. Le Directeur doit être la règle vivante.

3"°" Cause d'expulsion : Renvoyer les enfants dont on ne peut rien faire. Il y a de ces natures mauvaises dont il est impossible de tirer parti. Le cœur leur manque tout à fait, l'amour-propre et les autres sentiments purement humains leur font aussi défaut, on ne sait par quel bout les prendre ; et après plusieurs années de peine, un Directeur n'est pas plus avancé que les premiers jours. En vain, voudrait-il prolongé l'essai, il faut en finir au plus tôt, la présence de ces enfants rendant inutiles les soins donnés aux autres. J'attends ordinairement un prétexte quelconque, je le saisis au passage pour me défaire de ces jeunes gens, ne sentant ni les reproches, ni les affronts, riant de tout, qu'un seul argument, impossible dans nos Œuvres, pourrait peut être émouvoir, le fouet. Cependant le dirai-je, je me suis quelquefois trompé sur le compte de ces enfants. Je me souviens d'un jeune homme qui, après m'avoir lassé pendant sept ans au delà de ce qu'il est possible de dire, par une impassibilité qui le rendait inaccessible à aucun genre d'imjoression, finit par faire la mort d'un saint entre mes bras. Mais ceci prouve seulement qu'il faut être sûr de son fait, pour ne pas chasser un enfant au hasard, mais ne rend pas moins intolérable, dans une Œuvre pieuse la présence de ces êtres indéchiffrables, qui s'y introduisent quelquefois. Dans cette catégorie, il faut comprendre encore les en-

fants à vices incorrigibles, comme les voleurs, dont le nombre est si grand, et les ivrognes que nous avons le bonheur de ne pas connaître dans nos pays. Ces deux vices quand ils ont pris racine sont impossibles à arracher ; oserai-jc le dire, j'en ai peut être fait plus de cent fois l'expérience pour les voleurs, soit à l'Œuvre quelquefois, soit, surtout, à l'école des mousses, où j'ai été aumônier dix ans ; je ne me souviens presque pas d'en avoir vu qui aient été corrigés, ni par la douceur, ni par les bonnes manières ni par les mauvais traitements, ni par les coups. Le plus souvent, ces voleurs ont un aspect agréable, ils sont gentils, semblent pieux ; j"en ai connu qui ont pu surprendre la bonne foi de plusieurs personnes et pendant plusieurs années, j'en ai même vu étudiant pour se faire prêtres, tant la perversité du cœur humain est quelque chose d'incompréhensible. On le sent donc, ces natures dépi'avées ne peuvent rester dans nos Œuvres, le curam habe de hono nomme le défend comme le bien des autres enfants, qui pourraient en souffrir pendant qu'on attendrait en vain la conversion des coupables.

Enfin la 4°" cause d'e'xpulsion, et la plus grave, peut être, en pratique, c'est le mauvais esprit; c'est le défaut le plus contagieux dans une maison, surtout quand elle est nombreuse. Il y en a qui ont lesprit mal fait et qui jugent de tout au hasard, mais seulement par ineptie, par bêtise. Ce sont les moins dangereux, en les surveillant bien, car sans

cela, un soi trouve toujours nyi plus sot qui l'admire, et leur influence sur une catégorie d'enfants aussi ignares qu'eux, ne laisse pas que d'être encore dangereuse.

Il y a les mauvais esprits qui le sont de propos délibéré ; ceux-là peuvent faire un mal extraordinaire si on n'y prend garde ; ce mal est bien plus considérable s'ils sont grands, anciens dans l'Œuvre, si, surtout, ils y ont été autrefois pieux, élevés en dignité. Au souffle empesté de ces jeunes gens, tout dépérit autour d'eux ; par leurs pa rodes et leurs exemples, ils deviennent les plus grands adversaires d'une Œuvre ; ils ont connu la piété, abusé de toutes les grâces, rien ne peut plus les toucher. Les exemples de ferveur les font sourire, ils découragent d'vm mot, d'un signe, d'une ironie, les plus saintes résolutions, ils élèvent surtout une barrière infranchissable entre le cœur des enfants et leur Directeur, il ne peut plus arriver jusqu'à eux, parce qu'ils se méfient, se tiennent sur leurs gardes. Vous avez quelquefois renvoyé, malgré vous, un libertin qui eût pu devenir un ange ; ne gardez pas ce loup revêtu de la peau d'un agneau, il ravagerait votre petit troupeau. C'est de ceux-là qu'il est écrit : Impossibile est enim eos qui semel sunt illuniinati gustaveriyit etiam doninn céleste et prolapsi sunt rursûm renovari (Hebr. vi). Le croira-t-on, un seul jeune homme à mauvais esprit peut entièrement neutraliser toute l'influence d'un zélé directeur. Pour moi, j'avoue que, plein d'amour pour mes

mauvais sujets les plus libertins, pour ceux mêmes qui ont quelquefois tout abandonné, sans pouvoir jamais m'enlever l'espérance de les reconduire à Dieu ; je n'ai jamais pu supporter ces mauvaises têtes raisonneuses, qui me bouleverseraient toute l'Œuvre. J'aimerais mieux un jeune homme violent qui me donnerait un soufflet ou m'accablerait d'injures dans un emportement sans durée, que ces esprits calmes, réfléchis, mais méchants, me tuant moralement sans qu'il y paraisse. Il n'est pas toujours facile de les découvrir, mais, une fois découverts, que rien ne vous arrête ; il faut les sacrifier, et si vous n'avez pas assez de liberté d'action pour pouvoir le faire sans donner vos motifs, qui ne seraient pas toujours bien appréciés peut-être, saisissez les occasions que le bon Dieu vous enverra, et, à propos de la moindre faute palpable, mettez-les dehors.

En résumé, il n'y a aucune punition possible dans nos Œuvres que l'expulsion ; mais il faut en user sobrement d'une part, et avec rigueur d'une autre. Une longue expérience nous fera tenir le milieu entre les deux extrémités.

ARTICLE DEUXIÈME

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