DES RÉCOMPENSES
J'ai trouvé des récompenses dans toutes les Œuvres de France presque sans exception, et si je l'avais su, en commençant cette Œuvre, il est pro-
bable que je les aurais aussi introduites. Mais n'en ayant point vu chez M. Allemand, l'idée ne m'en est point venue, et j'avoue que je suis bien loin de m'en repentir. Dans quel but récompense-t-on ? Quelles que soient les récompenses, elles sont inutiles si le même but peut s'atteindre sans elles, et à plus forte raison si on obtient beaucoup mieux. Je ne comprends vraiment pas quelle récompense pourrait engager les enfants à être plus vertueux, ou quelle serait la vertu de ceux qui ne feraient le bien que pour ces récompenses. Donnez des prix de thème, de version, de musique, de dessin, soit; mais des prix de vertu, ce n'est pas trop facile à comprendre, et je doute fort que les prix Monthyon aient jamais inspiré des actes de vertu qui ne se fussent pas faits sans cela. Il est vrai, dans les Œuvres dont je parle, les récompenses se donnent pour des faits matériels, comme par exemple, de ne jamais manquer aux exercices. Aussi je ne blâme pas du tout ces Œuvres, mais je dis que si nous obtenons que nos enfants ne manquent jamais par tous les moyens dont nous avons parlé dans la première partie, le résultat est bien plus satisfaisant, bien plus solide surtout.
Un deuxième inconvénient d'un autre genre, c'est que les récompenses coûtent très-cher, car si dans quelques Œuvres on se contente de peu, dans d'autres Œuvres, il faut beaucoup donner ; et même dans une maison comme la nôtre, si nous pouvons faire le bonheur de quelques familles avec un gigot
de mouton, comme j'en ai vu donner quelque part, nous avons des ouvriers trop riches, et surtout trop fiers, pour leur faire un si mince cadeau. Il nous faudrait donc des récompenses graduées, non pas seulement sur le mérite des enfants, mais selon leur position sociale, et on a beau ne recevoir que des ouvriers les variétés entr'eux sont infinies, et si je puis contenter un Porte- Romaine de la douane avec dix sous je n'oserais pas donner une valeur de cinq francs à un de nos riches portefaix. Il est vrai que les prix peuvent être seulement honorifiques, sans valeur réelle, mais alors il y a un troisième inconvénient : nous serions obligés de donner les prix à des jeunes gens indiqués par une règle fixe et invariable. Comment cela ? Le voici : nous avons des dignités et des charges, ai-jc dit, elles sont fort respectées des enfants. Si nous donnions des prix, ils devraient être invariablement dévolus à chacun selon son rang, car le Supérieur est ofliciellement plus sage que l'Assistant et ainsi des autres, et dès lors, prévus, ils perdraient toute leur valeur ; ou bien les principaux dignitaires n'auraient pas les premiers prix, quel scandale ! Quel amoindrissement de leur autorité ! Mais toutes ces raisons et bien d'autres qu'on pourrait donner, pâlissent toutes devant la principale, c'est qu'il faut faire agir nos enfants non comme des écoliers niais comme des chrétiens, par des motifs surnaturels.
Pourtant nous avons une récompense bien enviée des enfants et dont les conditions rigoureuses peu-
vent se déterminer avec exactitude. Nous voulons parler de la décoration du Sacré-Cœur. Plusieurs Directeurs d'Œuvres nous ayant demandé le règlement de nos décorés, nous pensons bien faire d'en donner un extrait, il fera mieux comprendre ce dont il s'agit, que toutes les explications.
Extrait du règlement des Décorés
1° Pour récompenser la persévérance et la bonne conduite des Congréganistes du Sacré-Cœur, nous avons établi pour eux, le 19 mars 1854, une décoration qu'eux seuls pourront porter dans l'Œuvre.
2° Cette décoration, pour les simples décorés, consiste en une médaille d'argent, suspendue à un ruban blanc liseré de rouge. Pour les Jubilaires, la médaille sera dorée avec la rosette au ruban.
3° Pour être décoré, il faut avoir passé sept années entièi'es et sans interruption dans notre Œuvre avec une conduite irréprochable, à dater de la réception solennelle au rang de Congréganistes. Après dix ans, c'est-à-dire trois années après, on recevra la médaille Jubilaire.
4° Ceux qui s'absenteraient de l'Œuvre par leur faute, et qui plus tard y reviendraient, seront obligés d'achever le temps qui leur manque jour pour jour.
5° Ceux qui sortiraient de l'Œuvre par une circonstance majeure, indépendante de leur volonté, comme le service militaire, compteront le temps de
leur absence pour la moitié, par exemple, deux ans d'absence compteront pour un an de présence. Mais deux conditions sont nécessaires : 1° que pendant leur absence ils donnent des preuves certaines de bonne conduite ; 2° qu'ils fassent, à leur retour, au moins six mois de présence à l'Œuvre.
9° La décoration, après avoir été bénite, se donnera à la chapelle après les vêpres, un jour de fête de première ou de deuxième classe.
10° La dégradation consistera dans l'interdiction de porter la médaille dans l'Œuvre et dans la privation des privilèges des décorés. Le Directeur seul la prononcera.
35° Il y aura aussi des décorés d'honneur. La médaille leur sera donnée pour quelques services extraordinaires rendus à l'Œuvre.
36° On pourra donner aussi la médaille d'honneur aux anciens congréganistes mariés, qui n'ont pu terminer leurs sept années dans l'Œuvre, mais qui s'étant régulièrement conduits depuis leur sortie mériteraient cette distinction.
38° Les décorés d'honneur ne seront tenus à aucune des prescriptions de ce règlement, mais ils n'en auront pas non plus les privilèges.
Nous ne pouvons dire quelle importance nos jeunes gens attachent à cette décoration ; mais aussi nous avons tout fait pour la relever dans leur estime. Mgr de Mazenod, notre bien aimé Evêque, voulut être lui-même décoré et ne venait jamais à nos cérémonies sans porter sa médaille h côté de
ses autres ordres. Elle a été arrosée du sang de deux de nos Congréganistes au combat de Castellidardo. Les décorés ont plusieurs privilèges entr'autres de porter le dais à toutes les processions.
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