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LE PROTOTYPE D'UNE MAISON D'ÉDUCATION

Ceux qui ont lu l'histoire de la réforme du XVI* siècle savent le rôle considérable de la compagnie de Jésus, suscitée de Dieu pour combattre le protestantisme, lui arracher les âmes, sauver des nations entières, poser des limites à ce flot qui allait tout engloutir. Parmi les premiers disciples de saint Ignace il y en eut un, illustre parmi les plus illustres, le bienheureux Pierre Ganisius. Son histoire semble une légende, on ne peut plus comprendre, dans notre siècle d'abaissement, l'énergie de cette

« Enfin, le compte-rendu de 1836 présente à l'appui de ces observations un autre résultat plus remarquable encore, les récidives sont toujours plus fréquentes "parmi ceux qui ont acquis de V instructioyi en prison que parmi ceux qui sont restés illettrés. Que conclure de tant de faits si concordants ? Que l'éducation est une mauvaise chose ou seulement qu'elle est inutile ? Non, sans doute, mais on est en droit d'en tirer cette conséquence, que l'instruction ne suffit pas pour améliorer un peuple, qu'elle est nuisible plutôt que profitable si elle ne s'appuie pas sur la morale et sur la religion.

« Il y a des faits d'un autre ordre qui méritent aussi d'être remarqués. Nous trouvons dans le compte rendu que les acquittements sont en proportion directe de l'instruction des accusés. Prenons, par exemple, les deux termes extrêmes.

âme, sa prodigieuse activité, les services qu'il a rendus à la société religieuse et civile. De pareils hommes nous sauveraient encore aujourd'hui si nous savions encore les former ; et, en lisant cette vie, on ne peut s'empêcher de s'écrier comme le prophète: Mitte Domine quem missurus es (Exod. IV. 13).

Nous ne voulons pas écrire ici la vie du B. Canisius, tout le monde peut la trouver; nous voulons seulement rappeler un des faits les plus saillants de cette vie, qui rentre dans notre cadre. Comme aujourd'hui, l'erreur envahissait toutes les âmes, c'était un vertige, une révolution. Canisius avait usé sa longue existence à combattre l'hérésie, à préserver les uns, à convertir les autres ; lui et ses glorieux compagnons avaient beaucoup fait, mais qu'était-ce en comparaison de ce qu'il aurait fallu faire ? L'Eglise avait perdu les royaumes du Nord,

Parmi ces accusés entièrement illettrés, trente-trois sur cent, seulement, sont acquittés, tandis que sur le même nombre (le cent, cinquante-sept accusés ayant un degré d'instruction supérieure échappent à la condamnation. Cependant, leur position sociale les protégeant davantage contre les premiers soupçons, il faut certainement des indices très directs pour amener sur eux des poursuites. Ne doit-on pas conclure de ce résultat, que dans un assez grand nombre de cas, la prudence dans la perpétration du crime, l'habileté à en détruire les preuves, et enfin l'adresse dans la défense réussissent à soustraire le coupable au châtiment. »

(Jou7^nal des Débats du 26 décembre 1838).

l'hérésie débordait sur la France et la couvrait de sang et de ruines, la moitié de la Suisse lui appartenait. Combattre était un devoir, mais les victoires étaient insufTisantes, les défaites plus nombreuses, et si elles n'étaient pas sans gloire elles n'empêchaient pas cependant les âmes de se précipiter en grand nombre dans le gouffre de la perdition. Comme aujourd'hui on comprit que l'ignorance, les préjugés, la mauvaise éducation et les mauvaises mœurs préparaient une victoire définitive à l'hérésie, en lui formant des recrues assurées. On combattit donc sur ce terrain, on se mit à travailler pour l'avenir en fondant partout des collèges nombreux. Les prédicateurs, les apôtres, devraisje dire, promenaient courageusement le drapeau de la foi, d'innombrables docteurs la défendaient par leurs écrits, une multitude de martyrs l'arrosaient de leur sang sur les champs de bataille, et cependant l'hérésie avançait toujours ; il fallait élever une digue, on le fit par l'enseignement chrétien. Les époques se ressemblent, malgré certaines différences de forme : quand donc comprendrons-nous que le salut de notre société est surtout dans l'enseignement et surtout l'enseignement populaire si négligé par les catholiques ? quelle voix assez autorisée fera entendre ce cri d'alarme et en même temps de salut? si j'en étais chargé, et appuyé par mes supérieurs, je trouverais facilement un million pour fonder une Université catholique ; je me sentirais d'en trouver un

autre pour fonder un collège de Jésuites; jamais je ne trouverais cent mille francs pour élever à mon gré le pauvre peuple et depuis trente ans je végète au milieu des obstacles, des difficultés, des persécutions de toute sorte ; la sève de ma jeunesse s'est épuisée dans les plus inutiles combats, ma vieillesse, si Dieu me la fait voir, s'éteindra dans les regrets d'avoir si peu fait. Ah ! si nous étions des saints! Mitie Domine quem missiirus es.

Canisius était un saint et une rare intelligence. La Suisse, ai-je dit, était à moitié à l'hérésie, il fallait sauver l'autre moitié. Par les conseils de Saint Charles Borromée, Canisius fonde un collège dans ce valeureux canton de Fribourg qui résistait victorieusement au protestantisme, maître de tous les cantons environnants, comme une Oasis au milieu de ce désert de désolation. Je ne sais pourquoi on étudie si peu l'histoire de ces temps héroïques : quels enseignements nous y trouverions pour nous fortifier au milieu de nos défaillances. De ce temps les âmes, façonnées par l'Eglise, avaient toute leur énergie, les Catholiques ne craignaient pas de perdre leur argent et leur vie pour la défense de leur foi. Aujourd'hui ils ne savent que gémir en face des lâchetés triomphantes que la moindre résistance ferait rentrer sous terre. Ce nouveau collège n'était pas une institution aristocratique comme tous les collèges que fondent les Catholiques de nos jours. L'enseignement subventionné par des fondations suffisantes était absolument gratuit; ce siècle

ne savait pas encore coter Téducation comme une marchandise. Il en résultait, et je l'ai vu sept ans de mes yeux, que le paysan s'asseyait sur les bancs à côté du patricien et partageait avec lui les palmes, quand il ne les avait pas toutes. Dans ce temps, où les conditions sociales étaient si distinctes, il y avait deux endroits où elles se confondaient : l'Eglise et l'école, qui n'en est que l'extension. Le peuple n'était pas relégué loin de ses supérieurs sociaux, la fraternité n'était pas un vain mot, l'éducation réunissait toutes les classes sans les confondre, il était réservé à la démocratie de les séparer par un abîme. On me le répète tous les jours, j'aurais mille jeunes gens autour de moi si j'effaçais un seul mot à l'enseigne de ma maison. Œuvre de la Jeunesse Ouvrière ; et quand j'ai reçu par erreur quelque enfant appartenant à une famille plus élevée, et je ne le fais jamais de propos délibéré, les réclamations les plus insistantes sont venues de tout côté me rappeler à ma vocation. Empêcher tout contact entre les riches et les pauvres, tel est l'esprit dominant de notre époque, ce qu'on appelle liberté, égalité, fraternité.

La suppression de la Compagnie de Jésus était venue au milieu du dix-huitième siècle frapper cet asile de la science et de la piété. Le collège du B. Canisius découronné de sa gloire végétait sans honneur, sous la direction insuffisante de quelques prêtres zélés, mais sans renommée. Le 15 décembre 1818, il fut un des premiers, au rétablissement

de la Compagnie, à revenir à ses anciens maîtres ; c'était justice, fondé par deux illustres saints, il avait conservé le corps du B. Pierre au milieu du sanctuaire de son église, les ossements de tous ces vieux jésuites ensevelis depuis trois siècles sur le seuil du collège, et que la suppression de la Compagnie n'avait pu chasser, avaient préservé sa propriété ; les fondations des anciens Fribourgeois étaient à peu près intactes, le collège retrouva bientôt son ancienne prospérité, jusqu'au moment où une nouvelle révolution faite au nom de la liberté vint, encore après trente ans, l'arracher à ces anciens et légitimes propriétaires et le replonger dans son obscurité.

Dans cette année 1818 où un décret souverain du grand conseil de Fribourg rendait aux Pères de la Compagnie leur ancien collège avec sa belle église, quelques citoyens illustres appartenant à quelques-unes des cent familles patriciennes du canton, résolurent de lui adjoindre un pensionnat. Le projet ne put aboutir et on le conçoit : Dans cette toute petite ville de 6,000 âmes le collège était à proximité de tous, et les catholiques du canton habitant loin du chef-lieu trouvaient facilement leur gites dans des maisons respectables ; c'était la vieille tradition de trois siècles. Les Pères surveillaient exactement leurs externes, un règlement présidait à toute leur vie du dedans comme du deliors; on n'avait pas encore inventé l'irresponsabilité du maitre après les heures de la classe. Je me

souviens encore de quelques détails ; les élèves assistaient à la messe à sept heures et demie, tous les jours, immédiatement après la classe ; les retardataires étaient condamnés à venir à la première messe de cinq heures et à faire signer leur billet de présence par le Frère sacristain. Il y avait, selon les âges, plusieurs congrégations pour les meilleurs. Celle des plus grands s'appelait la Congrégation latine, parce que le directeur donnait toutes les instructions et tous les avis en latin. Tous les élèves se confessaient fréquemment, tous les mois, c'était l'extrême limite, il y avait de nombreux exercices de piété dans la semaine, les ofTices publics tous les dimanches. On faisait des séances académiques, des disputes publiques pour les philosophes et les théologiens où les prêtres séculiers et les religieux de dix couvents venaient argumenter sous la présidence de l'Evêque-Comte de Lauzanne. Des règles sévères défendaient certaines promenades, la fréquentation des cabarets, péché favori de ces bons Suisses, les bains dans certains endroits dangereux, etc. En un mot, quoique externes, la vie de ces écoliers était suivie dans tous ses détails par des maîtres vigilants qui se seraient crus déshonorés s'ils n'avaient été que professeurs. Aussi les longs et sombres corridors de ce vieux collège avec ses tourelles, ses ponts levis, ses fossés remplis d"eau et ses escaliers en limaçon, étaient-ils constamment fréquentés par les élèves en continuels rapports avec leurs maîtres après

les heures des classes. C'était le beau idéal d'un externat ; aussi, un pensionnat n'était-il pas urgent, il n'eût probablement pas réussi, les élèves habitués de père en fils à cette vie d'externes n'y seraient pas venus, à peine quelques-uns eussent-ils pu payer leur pension, et ceux des autres cantons catholiques, Lucerne, le Valais, Schwitz avaient des collèges semblables, quoique moins illustres, à leur portée. Mais la Providence avait ses desseins cachés.

Ce projet d'un pensionnat, repris en 1824 par M. Tobie de Gottrau, fils de l'Avoyerde ce nom, fut mis en exécution au mois de mars 1825, grâce à l'énergique persévérance de cet illustre citoyen qui ajouta ce titre de gloire aux innombrables titres de son ancienne famille. En peu de temps les actionnaires réunirent la somme énorme, pour ce pays, de 320.000 francs. Deux cents ouvriers travaillèrent à la fois à ces constructions. La renommée devançant les prospectus, le premier élève arriva du fond de l'Alleniagne le 25 septembre 1827. Plusieurs autres, venus de la France, de la Prusse, de la Belgique, de la Russie, furent logés en ville, les travaux n'étant point encore terminés. A la fm d'octobre, quoique rien ne fût encore fini, vingt-sept élèves de toutes nations s'installèrent dans les salles nouvellement construites, et la bénédiction solennelle fut faite le 1" novembre 1827, en présence de ces vingt-sept élèves, de la commission des actionnaires et de toutes les autorités de la ville, par

Mgr Tobie Yenni, Evêque-Comte de Lauzane, Evoque de Genève, prince du St-Empire, fixé à Fribourg depuis le temps de la réforme. Vingt ans après, la Révolution emportait ce pensionnai avec tous les autres établissements des Jésuites en Suisse après l'avoir saccagé comme n'eussent pas fait les Vandales des plus mauvaises époques de la barbarie ; et s'il était permis au plus humble et au plus dévoué de ses enfants de rappeler un souvenir personnel, si parva llcet componere magnis, vingt ans après, le même jour, à la même date, le 1" novembre 1847, en présence de 32 enfants, avait lieu la bénédiction de notre Œuvre de la Jeunesse, fondée dans ma pensée avec ce but spécial de rendre à la classe ouvrière quelque chose de ces trésors de grâce que j'avais reçus à Fribourg. Qu'on me pardonne ces rapprochements de date, le hasard n'a pu les faire ; quelques jours après la chute du Sonderbund, vers la fin de ce mois de novembre 1847, le pensionnat succombait glorieusement et une faible étincelle de ce brillant flambeau s'allumait à Marseille.

Cette fondation du Pensionnat en 1827 fut providentielle, ai-je dit; d'après les prévisions les plus larges il ne devait réunir que peu d'élèves. Sans doute, on avait bâti dans de grandes proportions ; cependant la chapelle ne pouvait en contenir plus de cent. L'immensité de la construction avait tellement effrayé qu'on eut le tort d'en céder un tiers à peu près au grand séminaire. On n'avait pas

même besoin de locaux pour les classes, les cours se faisaient au collège, à dix minutes de distance seulement.

Mais la maison n'était pas encore terminée que les désastreuses ordonnances du 16 juin 1828 supprimaient tout d'un coup les sept petits séminaires de la Compagnie de Jésus en France. Frappés dans leurs convictions les plus sacrées et les plus libres, les familles vraiment chrétiennes ne voulurent pas plier devant cette nouvelle tyrannie révolutionnaire, exercée par la faiblesse d'un roi très chrétien ; elles préférèrent l'exil pour leurs enfants et ce pensionnat qui n'avait pas osé espérer cent élèves, se trouva d'un coup envahi par plusieurs centaines, il a compté jusqu'à quatre cent trente pensionnaires, avec sa succursale d'Estavayer. Chaque année le manque de place en faisait refuser un grand nombre, et afin que tout fut miraculeux dans son existence, créé à l'époque des ordonnances odieuses de 1828, il a succombé au moment où la liberté de l'enseignement secondaire allant être enfin rendu à la France, elle eût entraîné nécessairement sa chute, ou tout au moins grandement diminué son importance.

Qu'on me pardonne ces détails purement historiques et cesrapprochements providentiels; mon cœur surabonde quand je parle de Fribourg. J'en reviens à ce prototype que je n'ai jamais retrouvé dans aucune autre maison, et que je veux offrir comme un modèle à tous ceux qui s'occupent d'éducation.

La localité, elle même, semblait choisie tout exprès par la Providence de Dieu. Fribourg est une charmante petite ville de 6,000 âmes; elle abonde en souvenirs historiques, en monuments du moyenâge. L'hiver dans un âpre climat, c'était l'inconvénient, l'été dans le plus ravissant des pays. Couronnée de murs et de tours magnifiques, avec leurs créneaux, leurs herses et leurs mâchicoulis, tout dans les mœurs, les usages, les coutumes reportait plusieurs centaines d'années en arrière nos jeunes imaginations. Tous les ans lorsque les externes faisaient aux flambeaux leur promenade traditionnelle de clôture des classes, les arsenaux de la ville s'ouvraient, et en voyant cette jeunesse couverte des vieilles armures de Sempach, Morat ou Grandson, on se fût cru en plein moyen-âge. Le contact d'une excellente société polissait nos mœurs, les manières, l'éducation, étaient celles de la France aristocratique; tous ces vieux patriciens avaient servi nos rois, ils avaient conquis tous leurs grades dans les armées françaises ou dans les armées pontificales, les fleurs de lys brillaient sur leurs blasons, on ne comptait pas les chevaliers de Saint Louis, les maréchaux de camp, les colonels ; leurs ancêtres, de père en fils, avaient servi notre pays depuis Louis XI ; leurs noms se retrouvaient dans les récits de toutes nos grandes batailles, leur sang avait coulé pour notre cause dans les journées du 10 août et de juillet. Nous regardions avec admiration ces vieux débris, nous

enviions le sort de leurs enfants et voulions leur ressembler.

L'éloignement de nos familles était encore un grand avantage. Les chemins de fer étant inconnus ces voyages de plusieurs centaines de lieues pour beaucoup d'entre nous, nous isolaient complètement de nos parents. Dès lors, point de ces tendresses qui amolissent l'éducation, point de ces douceurs qui rendent la vie mâle et sérieuse impossible, point de sorties, point de parloirs, des vacances singulièrement raccourcies par les voyages et le plus souvent supprimées à cause de la dépense ou du trop grand éloignement. Quel bonheur quand nous recevions une lettre ! Quelle ivresse que ces vacances, quand elles nous ramenaient dans les bras de nos mères 1 Si la saciété émousse le plaisir, combien la privation savait l'aiguiser I Ceux qui l'ont éprouvé peuvent seuls le comprendre, et jamais je n'ai rencontré cet enthousiasme des vacances dans aucune autre maison. C'est qu'ailleurs elles ne promettent que la liberté, pour nous c'était, par dessus tout, nos parents, les joies de la famille, le plaisir d'une réunion si longtemps désirée. Je me rappellerai toujours mon bonheur quand nous apercevions au fort de TÉcluse les premiers pantalons rouges, quand à Belgarde, le gendarme nous demandait nos passe-ports. Nous respirions à pleins poumons l'air du sol natal et pouvions dire comme le poète :

Plus je vis de pays, plus j'aimai ma patrie.

L'éloignement concentrait toutes nos alïections sur nos maîtres, nos camarades, notre pensionnat. Vraiment, autant que le bonheur peut être de ce monde, nous le trouvions dans cette maison bénie, et c'est son caractère distinctif entre toutes les autres même dirigées par les Pères Jésuites, d'avoir inspiré à ses élèves un enthousiasme qui n'a jamais été dépassé. Les deux mille élèves de Fribourg sont dispersés dans tous les pays, sous tous les climats: tous sont unanimes, tous racontent avec la même chaleur ces heureux jours de leur jeunesse, les joies et les affections de cette maison. Je le sais, le pensionnat n'existe plus, il a fait une fin glorieuse, son histoire a pu s'embellir comme une légende en s'éloignant de la source, la reconnaissance de ses enfants a pu exagérer. Mais jadis nous étions sur ses bancs, ce n'est pas une légende cela ; autant le départ des vacances nous ravissait, autant le départ définitif était la plus grande de nos douleurs. Chacun s'ingéniait à le retarder, on faisait une seconde année de philosophie, puis une année de vétérance, continuée, quand on le pouvait, pendant une seconde et une troisième année. J'en ai connu qui se fixaient à Fribourg pour empêcher une séparation définitive. Quelles larmes au moment du départ! quelle espérance de bientôt revenir ! et nous revenions en eftet dès que nous le pouvions, admirablement reçus par nos vénérés Pères qui nous faisaient faire une bonne retraite réparatrice des premiers écarts, par nos anciens condisciples bien-

aimés. C'était la plus grande récompense que pussent nous accorder nos parents. J'économisais pendant quatre ans à Saint-Sulpice sur mes légers menus plaisirs de quoi faire ce voyage ; et quand, vaincu par les chagrins qui accompagnèrent la fondation de notre Œuvre, gravement malade, mon vénérable et à jamais bien- aimé père, Mgr de Mazenod, me menaça de m'interdire si je ne prenais pas immédiatement des vacances, je n'eus pas besoin de cette paternelle menace pour m'envoler vers Fribourg. J'étais usé, découragé, j'allais abandonner l'Œuvre ; ce furent mes maîtres qui me remontèrent, qui m'apprirent à me fier à la Providence, à aller de l'avant sans m'arrêter devant les obstacles ; ce sont eux qui ont fait notre Œuvre avant de disparaître eux-mêmes, et c'est avec bonheur que je le répète tous les ans à mes jeunes ouvriers, au jour anniversaire de notre fondation : Notre Œuvre a été le dernier des enfants de Fribourg.

En face d'un fait si unanime et si éclatant, on a souvent demandé quel était donc le mystère de ce prodigieux attachement, inconnu aujourd'hui dans la plupart des maisons d'éducation. Quelques-unes, en effet, laissent des souvenirs et des regrets, mais à ce point d'exaltation, je ne l'ai jamais vu nulle part. A mon faible avis, cela vient de ce que l'esprit universitaire qui nous imprègne tous plus ou moins dans tous les collèges, même ecclésiastiques, n'avait pu, franchissant les distances, entrer dans nos murs. Mais cela vient surtout du choix des maîtres

et des élèves de Fribourg, et du bon esprit, conséquence de ces choix : et c'est ce bon esprit, qui faisait de notre pensionnat le prototype d'une maison d'éducation.

Nos maîtres étaient des religieux, nous les savions absolument dévoués à nos personnes, ils nous donnaient leur temps, leur vie, aucun intérêt humain ne les animait. Je le sais, cela se retrouve ailleurs et au même degré ; mais quels maîtres nous avions! quelle maison en a vu de plus illustres? L'administration roulait sur le R. P. Gallicet, recteur du pensionnat, prince polonais qui avait francisé son nom pour en cacher l'origine illustre ; supérieur pendant de nombreuses années, type du grand seigneur dans son port, ses nobles manières, adoré des élèves, les aimant encore plus, il avait ce don spécial de produire l'enthousiasme et l'afïection.

Après lui le P. Ministre était le R. P. Freudenfeld, vieillard vénérable, ancien aide-de-camp du général Bulow^, ayant fait la plupart des campagnes dans l'armée du maréchal Blûcher contre l'empire et gagné la croix de fer ; en sa qualité de catholique exécrant Richelieu, et Napoléon 1", en sa qualité de prussien ; devenu après la guerre professeur d'histoire à l'Université de Bonn, protestant par sa naissance, affirmant que s'il se faisait catholique il se ferait jésuite et arrivé à ce double résultat par la sincérité de ses études.

Le troisième personnage était le R. P. Barrelle,

préfet des classes ; que dirais-je de lui après la belle vie qu'en a publiée le R. P. de Chazourne son ancien élève? Belle nature, tout à fait exceptionnelle, orateur distingué, littérateur, excellent préfet, maintenant vigoureusement la discipline, ayant trouvé le moyen de se faire aimer dans la plus difficile des fonctions parce que c'était un saint et que tous nous le regardions comme tel. Nous nous faisions un bonheur de lui voler ses petites images, de couper le bas de sa soutane, convaincus qu'il faisait des miracles. Que ce fût vrai ou faux, et pour ma part j'affirme en avoir vu un de mes yeux (1), quelle n'est pas l'influence d'un maître qui a une pareille réputation parmi ses élèves ?

En dessous de cet état-major il y avait une pléiade d'hommes illustres comme science et comme vertu. Des deux sous-préfets, le R. P. Audibert est mort au Maduré, victime des excès de son zèle, et le R. P. Canoz est évêque de Tamasse, vicaire apostolique dans les Indes. Les premiers surveillants que

(1) Le 5 novembre 1864, en allant prêcher la retraite du collège de Felletin (Creuse) je couchais chez les R. R. P. P. Jésuites de Glerniont-Ferrand. Le Père Rarelle était mort le 17 octobre 1863^ treize mois auparavant. En prenant son cœur, religieusement conservé dans l'église du noviciat, on recueillit une certaine quantité de son sang dans une fiole. Je l'ai vu aussi conservé qu'un sang répandu depuis quelques minutes. Je ne sais ce qu'il est devenu depuis, mais je ne puis mentir, je l'ai vu alors de mes yeux, sans avoir mission pour décider aucunement de la valeur de ce fait merveilleux.

j'eus en 1835, en arrivant dans la 3' division, ont mérité la palme du martyre. Le R. P. Estève, dont on a écrit la vie, autrefois dans le monde vicomte d'Estève, et le R. P. O'Kenny, noble Irlandais, sont morts dans les missions, martyrs de la charité (1). Le R. P. Rothenflue, mon professeur pendant deux ans, s'est fait un grand nom par la publication de son cours de philosophie ; le R. P. Gloriot, mon surveillant de la l" division, est mort aumônier en chef du maréchal Saint-Arnaud, en Ci-imée. Le R. P. Pottgeiser, notre professeur de mathématiques, a été un des plus illustres missionnaires de l'Allemagne ; j'en oublie, et des principaux, n'osant parler de ceux qui vivent encore. Les vieillards usés parles missions étrangères, ou par celles de la France, des bords du Rhin et de toute l'Allemagne, nous apportaient leur expérience de la vie et l'exemple de leurs vertus; et comme chez les religieux il n'y a pas d'autre hiérarchie que l'ancienneté dans la profession, des pères souvent très illustres devenaient de simples surveillants, ou des préfets de santé, ou remplissaient des fonctions encore plus modestes. Les plus jeunes élèves connaissaient ces dévoùments et les admiraient. La guerre de sept ans nous avait

(1) Le P. O'Kenny mourut du choléra au Maduré, le 21 juillet 1846.

Le P. Estève, malgré la fièvre qui le dévorait, fut appelé auprès dun malade qui avait le typhus ; il alla le voir en dépit de toutes les représentations, prit sa maladie et en mourut le 1" juillet 18't8, en Chine.

amené rémigration d'Espagne et les Pères chassés de leurs maisons, par les Christinos. Il était impossible de ne pas vénérer ces confesseurs de la foi, ils avaient sur nous une immense supériorité de vertus, de talents, de naissance, de services rendus qui s'imposait à notre affection. Sans doute, les plus jeunes n'étaient pas encore capables de cessentiments,mais dans la première division, celle qui forme toujours l'opinion d'un collège, si le mot était chrétien, je dirais que nous adorions nos maîtres, ou plutôt nos pères, car ce n'étaient point des maîtres pour nous. Leur éducation, leur expérience, leur sainteté, nous dominaient absolument. Je me souviens qu'en 1836, j'allais partir pour mes premières vacances; je me fis punir par le vénérable Père Estève, je ne sais pour quelle cause, et j'eus l'insolence de lui dire : heureusement que dans quelques jours je ne serai plus sous votre patte. Qu'on me le pardonne, je n'avais que treize ans. Ce pauvre Père, ne me répondit rien, mais le soir, au moment du départ, il s'approche de moi, et tirant de son bréviaire une vieille petite image signée de son nom, il me prie de l'accepter en souvenir de lui. a Mon enfant, vous m'avez dit que bientôt vous ne seriez plus sous ma patte, mais vous serez toujours dans mon cœur. » Ses yeux, en parlant ainsi, étaient pleins de larmes et moi qui, dès lors, n'aurais jamais plié en face d'aucune violence, je me jetais à ses genoux, lui demandant pardon avec toute l'effusion dont j'étais capable. Il me l'accorda en m'embrassant tendre-

ment ; Dieu fasse que du haut du ciel ce saint martyr m'ait tenu sa promesse et que je sois toujours dans son cœur.

De pareils maîtres devaient faire de pareils élèves. Quel regret que ma mémoire ne me les rappelle pas tous! Jamais aucune maison dans une si courte existence de vingt ans n'en a produit de plus remarquables, et voilà déjà près de trente-quatre ans que j'en suis sorti. (1)

(1) Parmi les nombreuses lettres que m"ont adressées mes anciens condisciples, j'en prends une, comme au hasard. Belrupt. prt-s Verdun (Meuse), 25 février 1876.

<t Oui, cher et vénéré aiVii, vous avez bien choisi votre prototype dans notre bien aimé Pensionnat ! Il réalisait dans sa plus haute acception le problème de l'éducation proprement dite; c'était une école d'honneur, une officine d'honnêteté; l'instruction ne venait qu'après la conduite, comme de juste, et le talent, quel qu'il fût, y cédait le pas à la vertu. Les élèves y aimaient leurs maîtres d'un amour de reconnaissance et d'adhésion absolue à ce que leur disait cette soutane, vieux modèle, parée du chapelet. Nous avons eu le privilège de voir de nos yeux un collège de l'ancienne compagnie, car Fribourg s'était isolé du monde moderne et on pouvait s'y croire encore aux temps du P. Ganisius ou du P. Porée. C'est le saint Père Barrelle qui a donné au pensionnat ce cachet de foi ardente et d'honneur délicat qui en fit une maison non pareille. La grande figure polonaise du R. P. Galicet faisait les frais de l'illustration extérieure, ce surplus que Dieu ajoute à ce qui est bien selon son cœur.

Mais si vous vous complaisez dans ce souvenir béni du toit qui nous abrita si longtemps, je pense qu'il ne faudrait pas oublier le collège Saint-Michel, ce vieux castel de la scholastique qui pourrait bien servir de modèle aux essais d'Uni-

J'ose à peine citer quelques-uns des plus illustres et j'en oublie des principaux. M^' Lubienski, évêque d'Augustow, déporté en Sibérie, par le gouvernement du Czar, meurt en prison, empoisonné, dit-on, par ses sicaires.

M^' Gaspard Mermillod, évêque d'Hébron, vicaire apostolique de Genève, remplit le monde catholique du bruit de ses glorieux travaux et de sa constance inébranlable au milieu de toutes les tyrannies des fils de Calvin.

M^"" Zéphyrin Guillemin , évêque de Canton, M^' Steins, évêque de Calcutta, évangélisent les peuples de l'Extrême-Orient avec leur maître, M*' Canoz.

Le général Georges de Pimodan meurt glorieusement en défendant la cause du Saint-Père à Castelfidardo.

versité que l'on cherche à rétablir eu ce moment. Notre collège était un puits de science et d'austérité, et c'est pour nous un honneur d'y avoir mis les pieds. Le Pensionnat c'était un nid d'oiseaux de paradis, que la Providence nous avait ménagé dans le désert.

Voici quarante-un ans aujourd'hui que j'assistais au carnaval de Fribourg, avec ses vaudevilles, son drame, son opéra. Nous étions heureux, sans soucis alors, et l'avenir nous paraissait bien autre qu'il ne s'e^t montré. C'est que nous étions trop jeunes pour apprécier réellement notre bonheur et comprendre qu'en réalité le Sacré-Cœur nous logaait en chambre garnie. La reconnaissance vient parfois un peu tard, du moins dans son entière expansion, mais elle vient à l'heure marquée pour ces patriarches de la grande éducation d'autrefois. »

Deux des frères de Buyer après s'être aimés pendant la vie ne sont pas séparés par la mort, ils tombent en défendant bravement notre patrie contre les Prussiens.

Le comte Fernand de Bouille s'engage, malgré son âge, avec son fils, dans les zouaves de Charette, ils sont tués tous les deux à Patay.

Albéric de Damas, dont les deux frères sont jésuites, est tué au pont de Palikao, en Chine, en commandant la charge à la place de celui qui aurait dû la commander.

Alphonse du Peloux est tué à l'assaut du Mamelon-vert devant Sébastopol.

Gaspard Ab-Yberg et Félix de Caumont, tous deux au service du Saint-Père, meurent l'un au siège de Pérouse, l'autre à la bataille de Novare.

L'héroïque comte de Raousset-Boulbon est fusillé à la Sonora, après des prodiges de hardiesse et de valeur qui ressemblent à des légendes.

Je m'arrête, il faudrait citer des noms par milliers et j'en oublierais des principaux. (1)

(1) J'avais résolu de publier ici la liste de tous les élèves de Fribourg. pendant sa courte existence de vingt ans. J'avais réuni avec des peines infinies plus de quinze cents noms. Je ne crois pas qu'il fût possible de lire une liste plus glorieuse, jamais aucun établissement n'en avait eu une pareille. Je retrouve six Evoques; plus de cent prêtres ou religieux de divers ordres, principalement des Jésuites, élevant aujourd'hui en France les enfants de leurs anciens condisciples; trois ministres, quatre généraux de division ou de brigade, une multitude de colonels, de chefs d'escadron, d'officiers de toute

L'éloignement de nos familles et de toute cause de distraction, le choix éminent de nos maîtres, débris de toutes les persécutions religieuses, des élèves, l'élite de la société de tous les pays, tout concourait à donner au pensionnat de Fribourg un esprit qui en faisait une maison vraiment exceptionnelle. Quel était donc cet esprit? Je l'ai décrit par anticipation, tout dans ce livre n'étant qu'un pale reflet de l'esprit de Fribourg. La foi y était vive, sincère, éclairée, sans respect humain surtout. L'éducation convergeait vers ce but, tout nous y ramenait; et, à part quelques rares exceptions, tous mes condisciples ont conservé cette foi complète et agissante dans le cours de leur vie. Tous les ans,

arme, de tout grade et de tout pays ; vingt députés dans nos assemblées françaises et plusieurs autres dans les sénats étrangers ; de nombreux Ambassadeurs, Consuls, Préfets, Sous Préfets, Conseillers généraux ou municipaux, Maires, employés supérieurs dans toutes les administrations de l'Etat; mais surtout un grand nombre de grands propriétaires, vivant noblement, à l'ancienne mode, dans leurs châteaux, maintenant et répandant autour d'eux les principes de leur jeunesse. Impossible de compter les ducs, les princes, les marquis, les comtes, les vicomtes et les barons, d'énumérer tous les grands noms de notre vieille France et des autres pays. Mais ce qui est plus beau, c'est qu'à part de très rares exceptions, inévitables dans un si grand nombre, tous ont conservé les saines idées, tous les défendent bravement dans leur sphère et selon leurs moyens. L'exil de Froshdorf a toujours compté quelques-uns de nos condisciples, Us sont encore six autour du drapeau de la fidélité. Malheureusement, je n'ai pas pu donner suite à mon pro-

un banquet réunit les anciens Fribourgeois à Paris, à Lyon, à Marseille et ailleurs. Chaque année nous nous retrouvons avec le même bonheur, les mêmes sentiments, les mêmes affections ; notre premier toast est toujours pour le Pape, le second pour nos maîtres bien aimés.

Les bonnes mœurs régnaient en souveraines. Sans doute, il y avait des taches, à en juger par les nombreuses expulsions de chaque année ; mais je Tai dit, les bonnes maisons ne sont pas celles où ne se commettent pas de fautes, il s'en fait partout, mais celles où une impitoyable sévérité chasse les coupables, et personne ne fut jamais aussi impitoyable, et pourtant jamais aussi aimé, que le P, Barrelle. En revanche, et je l'ai entendu dire par un grand nombre de mes condisciples, nous sor-

jet. Ma liste quoique fort longue était forcément incomplète. Je l'ai compris, et par une circulaire adressée à cinq cents de mes condisciples, je leur avais demandé de ra'aider de leurs souvenirs. La plupart m'ont dissuadé de faire cette publication, il y manquait trop de monde, bien des indications étaient inexactes, elle était par conséquent sans valeur, et il n'est pas pi'obable qu'après tant d'années on puisse jamais réunir les éléments d'une statistique complète. D'ailleurs notre nombre s'éclaircit tous les jours, trente années produisent bien des vides. J'espérais trouver à Fribourg même de meilleurs renseignements, mais le sac du Pensionnat par l'armée révolutionnaire en 1847, n'a laissé que les quatre murs de l'établissement.

Je conserve cependant les documents si laborieusement réunis, dans lespoir qu'ils p urront servir un jour, au futur historien du pensionnat de Fribourg.

lions du pensionnat à dix-huit ou vingt ans, sans jamais avoir appris la moindre notion du mal. Que ne puis-je ici copier la notice que j'ai écrite sur trois de mes condisciples morts en odeur de sainteté, on en aurait la preuve palpable (1).

Nous aimions passionnément nos maîtres et le leur prouvions en toute circonstance ; la fête du R. P. Recteur en ramenait tous les ans les preuves les plus évidentes. Aussi point d'esprit écolier, surtout dans la première division composée de cent vingt élèves. On nous laissait une très grande liberté, quoique soumise à une exacte surveillance, et notre amour-propre de corps nous défendait d'en abuser. Tous les ans, ceux qui n'allaient pas dans leurs familles faisaient pendant les vacances de longs voyages à pied, le sac au dos, par bandes de douze ou quinze, sous la conduite de deux Pères. Les plus grands allaient en Italie jusqu'à Milan et aux bords du lac-majeur, ou bien en Allemagne, visiter les villes les plus célèbres. En 1837, je fis avec les plus petits, 250 lieues en Suisse, jusqu'à Constance. Rien ne resserrait les liens de l'amitié comme ces longues excursions, c'est là que j'appris à estimer et à aimer F. de B. aujourd'hui un des chefs du parti catholique en France, et dès lors l'ange de notre bande.

Ai-je besoin de dire quels sentiments d'honneur régnaient dans la maison ? Un courant inévitable

(1) Charles Dorville, Etienne Roubaud, Eugène Bouffler.

nous emportait dans ce sens, on avait à peine besoin de nous les rappeler, c'était dans nos mœurs. Aussi punissait-on bien peu, les reproches suffisaient. Il est vrai qu'ils étaient terribles dans la bouche du P. Préfet et je me souviens encore d'avoir vu bondir des jeunes gens sous les coups de ses réprimandes faites publiquement à la revue mensuelle. « Vous vous dites gentilhomme, s'écriait un jour le P. Barrelle ? Un gentilhomme est celui qui cherche à se rendre utile à son pays par son travail, celui qui ne manque jamais à sa parole, celui qui donne à tous le bon exemple ; vous êtes, vous, le scandale de la maison, vous forlignez. » Le coupable se fût caché sous terre en entendant cette terrible semonce faite en public, tandis que, je l'avoue à mon grand regret, dans nos Œuvres composées d'enfants du peuple, ce levier de l'honneur nous manque trop souvent, pendant que nous le remplaçons, bien inutilement, par d'innombrables punitions ; tout au plus faisons-nous naître ces sentiments dans le cœur des plus grands.

Parfois je reçois toute sorte de compliments sur notre Œuvre de la Jeunesse, nous avons d'innombrables difficultés déposition, d'opposition surtout, nous sommes bien loin du beau idéal de Fribourg que je voudrais imiter. Mais je dois le proclamer bien haut, car c'est un hommage dû à la vérité, si nous avons quelque chose de bon je le dois à ce prototype du pensionnat de Fribourg. Une maison qui laisse de pareils souvenirs alors qu'elle n'existe

plus depuis 29 ans, qui a produit de si grands résultats, qui excite une reconnaissance si enthousiaste, devait être une grande maison. Dans ce ministère si nouveau, entrepris pour la régénération delà classe ouvrière, nous ne devons pas chercher à faire du neuf, mais à nous modeler sur les grands modèles, nous ne ferons pas mieux qu'eux, cherchons à les imiter. On s'amusait beaucoup à Fribourg, et c'était justice, privés comme nous Tétions pendant dix mois de toutes les joies de la famille ; mais les divertissements, voyages, grandes promenades, théâtre, concerts, opéras, musiques militaires, etc., étaient des dédommagements mérités, et non des moyens directs d'éducation. On nous inspirait la foi, l'amour de l'Église, une piété franche et facile ; on l'entretenait par la fréquentation assidue des sacrements et par les congrégations, on travaillait beaucoup, surtout pendant les longs mois d'hiver, et la présence des externes entretetenait une rare émulation de nation à nation. J'ai pris dans cette méthode tout ce que j'ai pu prendre, chacune des pages de cet ouvrage m'a été inspirée par un souvenir de Fribourg, je l'ai cité sans le nommer en vingt endroits. La méthode de M. Allemand m'a montré l'application à un autre ministère en apparence tout différent ; mais au fond c'est l'éducation de mon enfance qui m'a appris tout ce que j'enseigne à mes enfants, je me déshonorerais en donnant comme ma propre méthode celle que mes vénérés pères m'ont enseignée.

Aujourd'hui le Pensionnat de Fribourg n'existe plus; il s'est trouvé des gens assez stupides pour écrire dans une constitution : « Les Jésuites et tous leurs adhérents, sont bannis à jamais du territoire helvétique. » En 1874, à la suite du Congrès de Lyon, je suis allé en pèlerinage à mon cher pensionnat ; j'ai voulu célébrer les saints mystères là où j'avais prié si longtemps. Les arbustes sont devenus de grands arbres, comme les élèves sont devenus des hommes et seront bientôt des vieillards. Le silence règne dans ces cours envahies par de hautes herbes et redevenues prairies comme il y a cinquante ans, avant la construction de la maison. Les salles des beaux-arts, le théâtre, les salles de récréation ont disparu comme pour montrer le peu de durée des choses accessoires.

Mais la maison est toujours debout, soigneusement entretenue, depuis quelques années seulement, et occupée en partie par un orphelinat, en partie par une école communale. Je les ai rencontrés en promenade, je me fusse cru encore au milieu deux, si des laïques gagés n'avaient pas remplacé mes pères. Les vieux remparts qui entouraient une partie du pensionnat sont abattus, la révolution qui suivit la chute du Sonderbund a eu horreur de ces glorieux vestiges dupasse, alors que l'enceinte, beaucoup trop grande pour une si petite ville, ne demandait pas ce douloureux sacrifice. Les vastes étangs qui servaient de fossés sont comblés, les ponts levis ne se relèvent plus, les herses ne re-

tomberont jamais, les portes éventrées laissent plus de passage et le sifflet des locomotives annonce que la civilisation a passé par là. Les habitants attendent avec une résignation passive de nouveaux malheurs. On leur a enlevé les Jésuites avec leurs adhérents, les deux cents pauvres ne reçoivent plus à leur porte leur nourriture de chaque jour ; plus de Bernardins, de Chartreux, de Trappistes, d'Auguslins, de Ligoriens. Le collège dirigé par des prêtres a un petit nombre d'élèves ; la noblesse émigré en France, elle envoie ses enfants chez les Jésuites de notre pays. La révolution grandit et débordera bientôt sur ce pauvre petit canton enlacé par l'Ours autocrate et sauvage de Berne et le calvinisme froidement barbare de Genève. Puissent les souvenirs du passé leur rendre un peu de cette énergie qu'ils nous ont enseignée eux-mêmes et que quelques-uns de nos condisciples n'ont point oubliée parmi eux I

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