DU QUATRIÈME BUT DE L'EDUCATION L'INSTRUCTION
Depuis plusieurs années 1 "école révolutionnaire réclame à grands cris ce qu'elle appelle l'Instruction laïque, gratuite et obligatoire. Les Catholiques les suivent pas à pas dans cette lutte de la vérité contre Terreur, le combat est engagé et vigoureusement soutenu, la victoire théorique est évidemment gagnée par les Catholiques, l'athéisme ne pouvait produire de pkis pitoyables arguments, l'utopie est vaincue, je ne vois pas quelles nouvelles armes elle pourrait employer. Nous ajouterons quelques faits pris dans l'expérience journalière des enfants et peut être ignorés ou oubliés par nos amis. Mais disons-le tout de suite, jamais combat moins franc, moins loyal n'a été soutenu, ou du moins les Catholiques ont été bien simples s'ils ont cru à la sincérité de leurs adversaires, qui sont les premiers à se moquer des utopies prêchées dans leurs journaux.
L'instruction populaire doit être laïque, disent nos adversaires, parce que les Congréganistes, comme ils les appellent, sont incapables d'instruire
les enfants. Et voilà que les mille voix de la presse démontrent jusqu'à l'évidence et par les faits les plus éclatants, l'immense supériorité de l'enseignement congréganiste, les succès incontestables obtenus partout. Si on pouvait faire concourir en un seul jour toutes les écoles communales de France, les huit dixièmes des succès seraient pour les écoles des frères, cela ne saurait faire l'ombre d'un doute, nos adversaires le savent mieux que nous. Je suis bien loin de blâmer ce genre de démonstration, il s'adresse spécialement à la galerie, composée principalement de sots, il empêche l'opinion publique de s'égarer, l'expérience ne prouve que trop la puissance des idées absurdes sur les Français, il faut les empêcher de croire que les Frères sont tous des ignorantins, et les laïques tous des génies. Les preuves à priori sont au-dessus des communes intelligences, il faut des arguments à posteriori et quoique la logique défende d'argumenter contre un fait, il faut bien cependant le montrer dans toute son évidence à des gens que leur médiocrité désigne pour être les élus du suffrage universel. On fait donc très bien d'employer ces sortes d'armes, mais là cependant, je le répète, n'est pas la vraie question, la question sérieuse.
Le monde, et je prends ce mot dans l'acception que lui donne Saint Augustin dans son traité de la Cité de Dieu, le monde est gouverné aujourd'hui par une autorité occulte, par les sociétés secrètes, composées de soldats sans grande valeur, gouver-
nés par des chefs inconnus les uns aux autres, mais tous ralliés par une organisation habile, infernale, qui étend ses rameaux sur toutes les classes, mais principalement sur la classe ouvrière. Je n'ai pas à entrer dans les détails de cette organisation, d'autres l'ont fait ce n'est pas le lieu de le refaire ; mais j'ai entendu des gens considérables affirmer que toutes les grandes affaires de la politique, la paix, la guerre, les insurrections sanglantes, les révolutions appelées légales, la guerre à l'Eglise, par-dessus tout et comme le but final, ne se décident plus dans les cabinets des princes mais dans un sanhédrin composé d'un très petit nombre, trois ou quatre peut-être, connus à peine d'une douzaine d'autres, chefs eux-mêmes d'un bataillon plus nombreux, et ainsi de suite jusqu'aux dernières ramifications de la grande armée des imbéciles, facilement enrôlés par quelqu'une de leurs concupiscences, comme le désir de faire vite fortune, vivre sans rien faire, etc. Cette organisation permet aux idées arrêtées dans le grand conseil de se répandre avec une incroyable rapidité, et n'en déplaise à nos lecteurs, si je n'ose affirmer avec des gens du plus haut mérite que le démon en personne préside le conseil suprême et inspire ses résolutions, on ne niera pas que son esprit possède ces gens qui lui sont déjà semblables par la haine de damnés qu'ils ont vouée à Dieu. Ou peut douter de ces révélations, mais qu'on explique alors comme on pourra pourquoi l'Eglise s'acharne depuis cent
ans à poursuivre de ses condamnations les plus terribles ces innocentes sociétés secrètes qui ne sont que des sociétés de secours mutuels, qui n'ont pour but que l'amour de leurs semblables et surtout de faire annuellement et tous ensemble quelques bons dîners.
Mais pour former ces sociétés secrètes il faut des recrues, il les faut nombreuses afin que la catastrophe soit plus prompte. Le suffrage universel livre aux masses la société, il faut les corrompre. Aussi, voyons-nous le vieux et le nouveau monde obéir comme un seul homme au mot d'ordre des Ventes : la corruption de la jeunesse. Que leur importe que les enfants en sachent plus ou moins, ce n'est qu'un prétexte, les catholiques le prennent trop au sérieux. Ce qu'il leur faut, c'est une jeunesse athée et sans mœurs quoiqu'ils n" osent pas l'avouer à haute voix. Sans Dieu et sans moeurs elle est acquise à la Révolution, elle est forcément l'ennemie de l'Eglise. Les uns soutiennent la guerre contre les institutions religieuses, principalement contre celles qui s'adressent au peuple, c'est le mot d'ordre spécial. Les conseils municipaux de 1870 n'ont pas agi autrement que Bismark ou Victor- Emmanuel, tous ejusdem farinœ. En France ils s'adressent à la sottise si développée chez nous depuis que tout le monde sait lire. Eu Prusse, c'est la violence grossière plus conforme aux mœurs de ce pays : en Italie, c'est l'hypocrisie revêtue des formes de la civilisation, partout c'est la même chose
sous des formes différentes, la corruption de la jeunesse.
Voilà tout ce qu'il faut entendre par ces mots Instruction laïque. C'est l'instruction seule remplaçant l'éducation, c'est rinstruction sans l'Eglise, c'est le système de Jean-Jacques Rousseau, ajournant jusqu'à la dix-huitième année toute instruction religieuse des enfants, avec cette différence que l'hypocrisie genevoise de Jean- Jacques voulait qu'à cet âge ils choisissent leur foi, tandis que nos athées, plus sincères, savent bien qu'alors tout sera irrévocablement consommé.
Cette espérance de la libre-pensée ne se réalisera pas; jamais le démon n'aura la puissance de faire tout ce qu'il veut. Dieu permet un moment le triomphe hœc est hora vesira et potestas ienehraruyn (Luc xxii. 53) ; mais l'enfer est vaincu dans son propre triomphe ; il peut tuer Jésus-Christ, mais il se tue lui-même, et après trois jours Jésus-Christ ressuscite glorieux. Chn'stus vincit, régnât imperat, c'est la vieille phrase inscrite sur l'obélisque de Saint-Pierre, elle y demeure comme une prophétie des événements qui vont venir. Mais en attendant, les âmes se perdent et les catholiques s'endorment trop facilement. Pour soutenir la concurrence des écoles laïques ils s'adonnent trop à l'instruction toute seule. De peur que les laïques ne s'en emparent, ils la rendent eux-mêmes trop laïque. J'ai entendu des communards d'une certaine valeur me faire les plus étranges confidences. Leur disais-je
que leurs écoles ne pouvaient nous faire concurrence, ils en convenaient tout de suite : « Mais, disaient-ils, nous obligeons les Frères à ne s'occuper que d'instruction. Nous dégoûtons les uns par nos tracasseries, les forçons à sortir de leur institut et à finir dans nos écoles leur engagement décennal. Les autres nous les ferons mourir de faim en rognant leur maigre traitement. Nous avons déjà supprimé celui des supérieurs et des cuisiniers qui ne font pas la classe ; nos inspecteurs les poursuivront de leurs visites et de leurs exigences ; déjà ils n'ont plus le temps de conduire leurs enfants à la messe, au catéchisme, à la confession surtout ; ce que nous ne gagnons pas immédiatement, nous Taurons peu à peu, et sûrement avant dix ans. Il est vrai que nous avons quelques instituteurs laïques pieux; que nous importe, ce sont des exceptions, nous les remplacerons avec le temps, et par les écoles normales nous aurons des instituteurs à notre gré. » Et, en effet, sans la résistance des Catholiques, qui, enfin, se réveillent un peu, ces cinq années auraient suffi à déchristianiser le peuple qui a si peu à perdre.
Prenons bien garde, ne nous méprenons pas sur ce mot laïque ; en lui-même ce mot n'a rien d'odieux, c'est l'acception qu'on lui donne qui est mauvaise. L'enseignement laïque c'est l'enseignement sans Dieu, ou avec un Dieu diminué, amoindri, négligé, oublié ; c'est l'éducation sans vertus, sans mœurs ; cet enseignement se rencontre trop souvent dans
les maisons religieuses, même dans les petits séminaires. Le danger est dans la chose et non dans le mot. Nous triomphons quand nous avons pu fonder une école dite chrétienne, remplacer un laïque par un religieux ; cela ne suffit pas, il faut surveiller nos écoles par tous les moyens que nous donne la légalité. Dans beaucoup de pays on a supprimé la délégation cantonale au mépris de la loi et les Catholiques n'y ont pas pris garde. Ils se sont privés d'un grand moyen d'action, d'un moyen légal de surveillance. Les comités catholiques doivent mettre cette surveillance en tête de toutes leurs Œuvres, aucune n'est plus importante. La loi confère des droits encore assez étendus aux curés, qu'ils les exercent. Nul ne peut les empêcher d'aller faire de fréquentes instructions, de nombreux catéchismes dans les écoles, d'aller y confesser très souvent. Il faut renoncer à ce vieux préjugé déjà signalé dans cet ouvrage, qui renferme la paroisse dans les murs d'une Eglise. La paroisse c'est une circonscription territoriale, le curé est partout chez lui dans cette étendue de terrain et ce qu'il ne peut faire par lui-même, il le peut par ses vicaires, ses délégués. S'il attend qu'on vienne à son Eglise, il attendra vainement, cela dérange trop de trop courtes classes ; les concours talonnent les maîtres, ils visent au plus pressé, qu'arriverait-il si leurs élèves étaient les derniers ? Les classes finissent à quatre heures et demie, il reste encore de longues heures pour soigner les âmes des enfants. Mais la
règle défend aux religieux de demeurer après cette heure, ils ont leurs exercices de piété; laissons une bonne fois ces prétextes surannés, autres temps, autres mœurs, la lettre tue, l'esprit vivifie (2 Cor. m 6). Au début de mon ministère, l'Œuvre étant peu considérable j'avais des loisirs, je les employais à confesser dans les écoles des centaines d'enfants; beaucoup se confessaient toutes les semaines, plusieurs s'approchaient fréquemment de la sainte table, j'allais même dans les écoles communales laïques dites mutuelles, on m'avait autorisé à confesser en tout lieu. Je ne le fais plus, qu'y ont gagné les enfants?
Je ne sais si j'ai bien rendu ma pensée: l'instruction dite laïque n'est pas une simple utopie, comme on semblerait le croire, c'est une thèse très concrète qui gagne du terrain, qui en a déjà beaucoup trop gagné. Les sociétés secrètes ne veulent plus de l'enseignement religieux, mais elles savent que l'habit ne fait pas le moine, elles se contentent de progrès lents, pourvu qu'ils soient sûrs ; quand elles seront au pouvoir la transformation sera chose facile par une dernière sanction. Imitons-les, donnons beaucoup de soin à l'instruction, c'est peutêtre un mal, mais un mal nécessaire ; conservons notre supériorité incontestable, mais n'oublions pas que l'éducation prime tout. Donnons-lui le premier pas, aucune concurrence ne peut nous atteindre quand il s'agit d'éducation, et notre enseignement cessera d'être laïque, même donné par des
laïques. Des gens très graves m'ont assuré à Fribourg, en 1874, que leurs écoles étaient excellentes quoique toutes dirigées par des laïques, depuis l'expulsion des religieux enseignants. Mais ce sont des laïques chrétiens, les prêtres suivent avec assiduité leurs élèves : la révolution n'a rien gagné à l'expulsion des frères en 1847 ; pourquoi ne ferions-nous pas de même ? Au lieu de nous battre seulement sur ce mot, nos instituteurs seront-ils laïques ou congréganistes, posons la question autrement : aurons-nous une éducation chrétienne ou indifférente? Tout est là, ne faisons plus, comme dit Saint Augustin, magni passas extra viam.
Les deux autres formules du programme tombent d'elles-mêmes si la première est résolue. Les sociétés secrètes ont décrété l'instruction athée en cachant ce mot encore trop odieux sous le mot laïque par lui-même sans signification. Mais quand bien même elles remporteraient cette victoire, une grande partie de la jeunesse échapperait à leur étreinte pestiférée : les familles ne voudraient pas toutes immioler leurs enfants sur l'autel de Moloch. Il faut donc l'enseignement obligatoire, mot qui dans le langage révolutionnaire est toujours la conséquence du mot //èer^^. Mais qui dit obligatoire, dit gratuit, car on ne peut forcer tous les pères de famille à avoir de l'argent, ni à l'employer à l'éducation impie. Les athés ont profité de l'exemple de l'Université, ne subsistant principalement que par la gratuité de ses nombreuses bourses. On le voit
donc, rinstruction dite laïque, voilà le but, ohlîgaioire et gratuite voilà le moyen. Les Catholiques se récrient, ils protestent, et cependant ils concourent de toutes leurs forces à cet état de choses. Le budget de l'instruction publique n'atteignait pas 300.000 fr. par an, à Marseille, il y a quinze ans. Il arrive à 700.000 fr.pour 1876. Et cette progression est suivie dans toutes les villes un peu importantes. Nous avons une excellente Commission municipale à la tête de nos affaires, ils ne font pas mieux que les autres : la routine, les préjugés, les idées reçues, l'air ambiant les emportent. Cependant je suis sûr de ce que j'avance, sur 20.000 garçons qui suivent nos écoles communales, il y en a peut-être les trois quarts qui pourraient facilement payer une rétribution scolaire de trois francs par mois, trente francs par an. Qu'on en mette seulement 10,000, cela ferait 300.000 francs par an ; et comme il en est à peu près de même pour les filles, le budget de l'instruction publique serait à peu près supprimé, sinon tout- à-fait. Nous l'avons déjà dit, les bons de bourse suffiraient pour les indigents, une commission se chargerait de les distribuer avec intelligence, il y aurait d'abord beaucoup d'abus, tant les mœurs mendiantes ont envahi notre société, mais elle s'en corrigerait peu à peu, au moins à la génération suivante. La loi, il est vrai, ne permet pas cette réforme ; ce n'est pas absolument certain, dans tous les cas, ce n'est pas là une loi naturelle qui ne puisse se modifier. Eh quoi ! la Révolution a léga-
— 40r — lement restreint la liberté testamentaire, elle a amoindri l'autorité du père, établi le concubinage légal, et nous n'aurions pas le droit de réclamer la réforme des mauvaises lois ! Il n'y a donc d'irrévocablement stable que les lois faites contre la conscience et la vérité ! Qui empêche les conseils municipaux, les comités catholiques, les simples contribuables surchargés de centimes additionnels, de lasser nos Chambres de leurs pétitions ? On aboutirait tôt ou tard ; et, en détruisant l'enseignement gratuit, qui existe non plus comme une utopie, mais comme un fait acquis dans toute la France, il cesserait d'être obligatoire pour les pauvres, il cesserait d'être indifférent ou hostile comme presque partout. Mais tant qu'on maintiendra l'enseignement populaire sous la main de l'Université, il sera forcément mauvais : l'instruction primera tout le reste, remplacera l'éducation, s'occupera principalement des concours, et je parle seulement des conditions normales des temps de paix. Qu'une révolution arrive, maîtresse de la place, elle la traitera en pays conquis et sachant son triomphe éphémère, armée de la loi, elle nommera une foule d'instituteurs qui deviendront inamovibles et il faudra de nombreuses années pour arracher ce chiendent. On a supprimé les lettres d'obédience des congréganistes, on leur a imposé le brevet ; quand un congréganiste défroque il ne perd pas pour cela son brevet, il demeure instituteur communal, son apostasie n'est pas une indignité prévue par la loi.
Je conjure le bon Dieu d'inspirer à des voix plus autorisées que la mienne de soutenir avec plus d'habileté cette thèse que nous croyons absolument catholique. Notre législation sur l'enseignement primaire est à refaire en entier. C'est cette conviction qui m'a fait revenir à deux fois, dans la quatrième partie de cet ouvrage, sur ce point le plus important de tous. Depuis cinquante ans on réclame la liberté d'enseignement pour les classes dirigeantes, très bien, on l'a obtenue : Dieu fasse que la liberté d'enseignement supérieur n'apporte pas d'immenses déceptions à cause de la rapidité excessive qui préside à son exécution; mais qu'on pense donc au peuple, il mérite bien cette parité, c'est chrétien et c'est notre propre intérêt à tous. Vous allez multiplier les bacheliers et les docteurs catholiques, leur voix, dans l'urne du scrutin, ne vaut pas plus que celle de l'ouvrier, elle vaut beaucoup moins par le nombre.
A côté de ces grandes questions sociales, je veux hasarder, avant de terminer, une thèse qui m'est tout à fait personnelle : c'est l'inutilité de l'instruction pour l'immense majorité des enfants. On parait ignorer cette face de la question tellement on descend peu dans les détails pratiques.
Supposons une classe de cinquante enfants de dix à douze ans, c'est l'âge moyen du plus grand nombre dans les écoles populaires. Sur cinquante il y en aura souvent les trois quarts qui n'apprendront presque rien. La plupart liront machinalement,
sans comprendre le sens de ce qu'ils lisent, leur écriture sera illisible, ils ne sauront, surtout, presque aucune règle d'orthographe, à peine feront-ils leurs quatre règles et encore pas toujours. Les brillants concours subis par les plus forts au détriment des autres ne sont qu'un trompe-l'œil. Pour ne pas nuire au bien général de la classe, un concours préparatoire devrait élaguer les quinze premiers et les quinze derniers, à faire concourir seulement les vingt du milieu, c'est la vraie force moyenne d'une classe.
La grande majorité des enfants, quittant l'école après la première communion, il est inutile de les surcharger d'une multitude de connaissances essentiellement superficielles et sans utilité pour l'avenir. On finira par revenir à l'admirable plan d'études tracé par le B. de la Salle et on se bornera à la lecture, l'écriture et le calcul ; avec autant de catéchisme qu'un enfant peut apprendre, cela suffit pour la très grande majorité des fils douvriers, obligés de gagner leur pain dès leur douxième année; heureux le maître qui peut obtenir ce résultat minimum.
Cependant, comme il y a des natures exceptionnelles, je me sers à dessin de ce mot parce que c'est en effet l'exception, pour ceux-là seulement l'instruction prendra un plus grand développement, surtout en vue des carrières spéciales choisies par les familles, ou indiquées par des aptitudes particulières. La calligraphie dans tous ses genres, l'ai-
gèbre et la géométrie, la composition française, l'étude des langues vivantes sont inutiles pour le très grand nombre, il faut éviter le déclassement des conditions, mais favoriser les intelligences d'élite. Le déclassement, l'appel de tous à tout est une idée démocrate, et par conséquent dangereuse; le développement des intelligences plus parfaites c'est l'égalité chrétienne et ceux qui voudraient l'empêcher n'ont pas pour le peuple le respect qu'il mérite.
Pareillement l'ouvrier ne doit pas suivre indistinctivement les classes secondaires ; elles demandent de l'intelligence et beaucoup de temps. Mais plusieurs le peuvent, et c'est un devoir de conscience de les favoriser. Les catholiques doivent mettre cette dépense en tête du budget de leurs bonnes Œuvres.
Mais l'importance capitale de l'instruction, la voici: elle est surtout un moyen d'éducation. Un moyen, parce qu'elle nous permet d'élever nos enfants pendant un certain nombre d'années ; sans ce prétexte, les familles ne nous les confieraient pas. Le devoir d'élever ses enfants est le devoir sacré du père de famille et c'est parce qu'il ne le remplit qu'imparfaitement ou pas du tout, que l'Eglise désigne des instituteurs pour le faire en son lieu et place. « Il y a une dette, une indéclinable dette de « la paternité. Le père doit à tous ses enfants « l'éducation de l'àme et du corps. Education sice gnifie élévation, culture religieuse, développe-
« ment de la force corporelle, tout ce qui prépare « l'homme aux devoirs et aux difficultés de la vie. La « dette, ou, ce qui est la même chose, le droit pater- « nel d'éducation et de direction n'est pas limité au « premier âge. Il s'étend, avec des surcroîts de res- « ponsabilité et de poignantes sollicitudes, à l'en- « fant adulte » (1). Mais le père qui se sent incapable délègue ses droits à un maître ; celui-ci est obligé de les remplir dans toute leur étendue, c'est son devoir. Or savons-nous seulement instruire nos élèves, ou savons-nous surtout les élever ? « Tel « est le devoir des hommes qu'un choix honorable, « une vocation supérieure, un dévoùment généreux, « associe à l'autorité, à la sollicitude paternelle « et maternelle ; telle est la sainte mission des « instituteurs de la jeunesse ; et cela partout et « toujours
« Les français ont enrichi le langage et exprimé « l'action même de l'éducation par un terme dont « la noblesse et l'éclat le disputent à la majesté et « à la force du mot latin. Nous avons dit : Elever « la jeunesse. Belle parole ! et, si le sens qui lui est « propre semble moins profond et explique moins « fortement l'action, l'autorité créatrice de l'éduca- « tion, il ajoute à cette idée fondamentale la beauté, (( l'ornement, la grandeur; et au fond, l'action créa- « trice de l'éducation, est-ce autre chose ?
« Oui, élevé?' est un beau mot, bien parfaitement
(J) Serret, dans V Univers du 1" Octobre 1875.
a français, il a de la dignité, de l'honneur ; il nous « va bien, nous l'avons heureusement créé.
t Aussi, voyez-vous toutes les nobles acceptions « qu'il s'est réservées parmi nous ; comme il en- « toure l'éducation du cortège naturel des belles « idées qui s'y rattachent ! Par la puissance de ce « mot, élever l'âme, élever l'esprit, élever les sentier ments et les pensées, élever le caractère sont les « idées naturelles, les idées françaises, les devoirs a et le but de l'éducation.
« Le mérite de notre langue, c'est d'avoir promp- « tement compris tout cela et de s'y être dignement « prêtée ; et la gloire de l'esprit français, c'est de « l'avoir instinctivement adopté, trouvant que ce « langage lui convenait, et qu'une éducation, expri- « mée et faite de cette façon, devait être à sa hau- « teur.
« L'Allemagne et l'Angleterre n'ont pas eu la « même inspiration et nous l'envient ; car c'est là u une de ces expressions qui honorent une nation ; « et appliquée à l'éducation, elle suffit seule, pour « montrer tout ce qu'un mot a quelquefois de fé- « condité et de puissance et combien il peut soule- « ver, sur son passage, de sens nobles et utiles qui, 0 sans lui, fussent demeurés obscurs et inaperçus. « C'est là un de ces mots qui non seulement enrift chissent la langue d'un peuple, mais enrichissent « et fortifient ses mœurs et élèvent une idée à sa « plus haute puissance. » (Ij.
(1) De l'éducation, par Mgr Dupanloup, tome 1", p. 15).
L'instruction est encore un moyen d'éducation, parce que la culture intellectuelle développe toutes les facultés de l'âme ; elle donne des notions du beau, du bon, de l'honnête, elle apprend à goûter la vertu, à la pratiquer. Adam était le plus civilisé des hommes parce qu'il avait été à l'école du bon Dieu qui lui avait révélé le langage. Une nature grossière a beaucoup de peine à s'élever jusqu'au surnaturel, à le comprendre, à l'aimer; elle est plus facilement portée à tout ce qui est mal, surtout dans une société corrompue comme la nôtre. Nos confesseurs font depuis longtemps et tous les samedis, une remarque en apparence singulière, mais parfaitement expliquée par ce que nous venons de dire : tous nos enfants reçoivent les mêmes instructions à l'église, ils assistent aux mêmes catéchismes selon leur âge, ils prennent part aux mêmes exercices religieux, entendent les mêmes avis. Supposons qu'il y ait trente élèves dans nos classes de latin, trente dans la première classe de français, trente dans la seconde, ayant tous fait leur première communion. Les autres classes inférieures ont de trop jeunes enfants. S'il y a quarante communions un dimanche ordinaire, il y en aura toujours plus de vingt pour les classes de latin, moins de vingt pour les deux premières classes de français réunies; c'est-à-dire qu'à nombre égal, les plus pieux sont aussi les plus développés et nous faisons invariablement cette remarque depuis douze ans. Qu'on ne dise pas que les élèves de latin sont les
plus âgés; non, car les élèves de la première classe sont plus avancés en âge que les élèves de septième ou de sixième. Mais leur intelligence a été moins cultivée par l'étude, et surtout par l'étude des lettres, infmiment supérieure, quoiqu'en dise notre siècle, à l'étude des sciences exactes, spécialité des hautes classes de français.
Faire de l'instruction un moyen et non un but, c'est le rôle d'un instituteur, surtout quand il est prêtre, c'est corriger les graves inconvénients de l'instruction populaire signalés par tant de bons esprits dont la voix s'est perdue dans le désert, au milieu de cet engouement général qui caractérise les époques de décadence (1).
(1) « On vante beaucoup l'utilité de l'instruction pour rendre plus morales les populations. Loin de nous la pensée d'en contester les bienfaits; mais l'expérience démontre que, lorsqu'il est isolé cet élément de civilisation porte peu de bons fruits. La proportion des accusés illettrés est de cinquanteneuf sur cent. Or, si on considère que plus des trois quarts fie la population étaient naguère sans aucune culture, il faut reconnaître que, toute proportion gardée, le nombre des accusés instruits, l'empoi^te de beaucoup sur celui des'iUettrés. Ajoutons que sur sept mille deux cent cinquante-deux accusés, deux cent cinquante-cinq avaient reçu une instruction supérieure^ chiffre énorme pour une classe si peu nombreuse, et que tant de causes préservent du crime. Mais ce qui est bien djgne d'attention, c'est que les attentats les plus graves sont surtout commis par cette catégorie de criminels. C'est du plus /tant de l'échelle du crime que se trouvent en plus grand nombre les condamnés ayant reçu de l'éducation.