‹ Méthode de direction des œuvres de jeunesseChapitre 9 sur 36 · DU MÉLANGE DES GRANDS ET DES PETITS · texte numérisé non relu

DU MÉLANGE DES GRANDS ET DES PETITS

Nous réunissons dans une seule Œuvre, et simultanément, tous nos enfants, depuis l'âge de dix ans jusqu'au mariage, qui est Tépoque réglementaire de la sortie. N'y a-t-il pas les plus grands inconvénients k cette réunion ? La question ayant été soulevée dans un des congrès de charité tenu à Paris, en 1853, fut résolue à l'unanimité contre nous. Notre principal adversaire, nous dit-on, fut un orateur allemand, dont les paroles traduites impressionnèrent vivement l'assemblée. Depuis j'interroge les soixante-seize ans de durée de l'Œuvre de M. Allemand, pour la classe moyenne; j'interroge mes trente ans d'expérience, et ces craintes me semblent sans fondement, si l'on suppose, bien entendu, une Œuvre bien organisée, surveillée et dirigée comme il faut.

D'autre part, mes souvenirs d'enfance, l'opinion unanime des plus habiles directeurs de pensionnats, confirment la thèse du congrès de charité. Je crois en somme que tout roule sur une confusion d'idées. Oui, chacun sait que dans les collèges les rapports des plus jeunes et des plus âgés sont pleins de périls. Cette assertion n'a pas besoin de preuves, elle est incontestée, mais je dis qu'elle ne peut s'appliquer aux Œuvres des jeunes gens, aux patronages bien dirigés. La contrainte dans la-

quelle vivent les pensionnaires, la discipline qu'il a fallu établir dans des maisons où la force seule retient souvent, la privation de certains plaisirs défendus par la loi de Dieu, et qu'ils ne peuvent se procurer, le contact avec les mêmes camarades, plus jeunes, et souvent de formes agréables, tout surexcite chez les jeunes gens, ces déplorables passions qui font tant de ravages dans les pensionnats, et qui ont leur pendant, et pour les mêmes causes, dans les vices des matelots à la mer. Je me souviens d'avoir connu un jeune homme, aujourd'hui célèbre et saint religieux, qui faillit devenir fou, pour avoir résisté avec courage à une amitié particulière plus forte que ses forces, moins forte que la grâce de Dieu, qui le fit enfin triompher.

Mais, dans nos Œuvres, rien de semblable ; on y vient librement : si l'on veut mal faire, on a la libre disposition de ses vingt-quatre heures de la journée. La contrainte, s'il y en a, ne dure que quelques heures le dimanche, et encore peut-on la secouer, si l'on en a le moindre désir, personne ne venant par force dans la maison. Là est la différence avec les pensionnats. Quel jeune homme, libre de choisir mille lieux et mille sujets de péché, ira précisément choisir l'Œuvre? Il faudrait une malice qui peut exister, mais qui sera l'exception et non la règle. Jamais, à ma connaissance, un fait d'immoralité n'est arrivé dans notre Œuvre (1). Je ne dis

(1) Je dirai à la 4» partie comment et pourquoi cette affir-

pas, malheureusement, que le démon y ait rien perdu, mais ce n'est pas dans l'Œuvre qu'il a fait ses victimes, il les a retrouvées au dehors.

Le contact des différents âges n'a aucun danger pour nous ; je dis plus, ce mélange est un des principes fondamentaux de notre Œuvre ; tout ce qu'on vient de lire le prouve surabondamment, et la bonne surveillance ne serait pas possible dans nos maisons, sans ce mélange des petits gardés par les grands.

Que les directeurs tâchent de l'obtenir ; sans cela leur Œuvre ne sera pas complète. Qui pourrait s'y opposer? Les instituteurs? Oui, je le sais, pendant qu'une grande partie des maîtres d'école de Marseille me permettent de faire im peu de bien à leurs enfants, d'autres, pour de misérables motifs d'amour propre, de rivalité, font tout ce qu'ils peuvent, directement ou en secret, pour éluder les désirs les plus précis de l'autorité ecclésiastique, et empêcher les enfants de venir à nous. Cet obstacle, dont tant de prêtres se plaignent, n'est pas insurmontable ; renoncez à vos droits pour l'amour de Jésus-Christ, passez-en par toutes les humiliations, caressez tous les amours propres; que vous importe, pourvu qu'au prix de tous les déboires vous puissiez gagner ces instituteurs et obtenir d'eux qu'ils daignent vous laisser sauver leurs petits

malion est devenue depuis inexacte. Mais cela confirmera cependant ce que j'avance.

enfants. C'est, en général, par orgueil, qu'ils résistent ; désarmez-les par votre humilité et votre petitesse.

Mais, dira un autre, les instituteurs religieux soignent si bien ces enfants que l'Œuvre nuirait à leurs soins ou ferait tout au moins double emploi. Comment, répondrons-nous, des Œuvres qui convergent vers le même but peuvent-elles se nuire, et quel mal y a-t-il dans un double emploi? Abundantia ?ion ?iocet. Mais prenons les choses au point de vue plus élevé : consultez la France entière, les enfants des frères persévèrent-ils au sortir de leurs écoles ? La réponse est trop certaine pour donner lieu â la moindre discussion. D'où vient cela, de la mauvaise éducation que donnent les frères ? A Dieu ne plaise qu'on puisse le supposer. Pourtant, il y a une raison à tout. La raison la voici, et il y en a deux. La première qui n'est la faute de personne, c'est que les enfants qui sortent de l'école après la première communion, en sortent beaucoup trop tôt. Le plus habile instituteur, et il y en a de fort habiles, ne peut espérer d'avoir fait un homme à douze ou treize ans. Tout est donc encore à refaire chez un enfant qui trouve, dans le monde, les dangers dont nous avons parlé dans les chapitres préliminaires.

La deuxième raison, qui est encore indépendante de la volonté des instituteurs, c'est l'immense danger qu'offre la transition subite de l'école à l'atelier; il y a pour ces enfants une réaction inconcevable.

c'est un changement du tout au tout : au lieu de maîtres religieux, de mauvais patrons ; au lieu d'amis sages, des apprentis gâtés ; au lieu des bonnes paroles, du catéchisme, des bons avis et des instructions des frères, d'abominables propos. Ceux qui reprochent si amèrement aux frères leurs insuccès, devraient leur tenir compte de ces deux obstacles invincibles. Eh bien, je crois que nous parerons en partie à ces inconvénients, en recevant les petits enfants dans nos Œuvres, pendant qu'ils vont encore chez les frères. A cet âge, ils prennent plus facilement les bonnes habitudes : les encouragements et l'autorité des frères surmontent l'inconstance qui, à tout moment, décourage les enfants. L'influence des maîtres est énorme sur leurs élèves, et si mes plus grands obstacles me sont toujours venus de maîtres sans intelligence du vrai bien de leurs élèves, le plus grand secours, au contraire, je l'ai toujours obtenu des frères qui avaient compris et apprécié nos efforts. Après deux ou trois ans, le pli est pris, les enfants ont l'habitude de l'Œuvre, ils en savent le chemin et la transition de l'école à l'atelier, quoiqu'elle ne soit pas absolument sans dangers, est cependant bien plus adoucie, et bien moins périlleuse.

Mais les Curés ne voudront pas nous laisser faire? « Ne prononcez jamais ce mot, nous disait le vénérable M'' Angebeault, en souriant : J'ai été élevé dans la crainte de Dieu et des Curés. » Comment faire cependant pour éluder cette objection ?

Abordons-là franchement. Il y a des Curés qui veulent à tout prix le salut de leurs enfants. Ceux-là vous aideront de toutes manières; c"est à vous à ne jamais blesser leur juste susceptibilité, à vous tenir à votre place, à être leurs bras pour les soins des enfants, sans vouloir jamais vous donner une indépendance à laquelle vous n'avez aucun droit, tant que personne ne vous l'a ofTiciellement donnée. D'autres Curés, au contraire, ne voient leur paroisse que dans les quatre murs de l'Eglise ; tout ce qui franchit le seuil n'est pas à eux, leur est volé ; qu'y faire '/ Gagnez-les à force de douceur, de patience, de concessions; vous ferez toujours plus de bien que si vous ne faisiez rien. Personne ne peut vous empêcher d'aimer ces petits enfants, de leur donner des soins spéciaux, quand aucune autre fonction n'en soufïre, de les former à la piété, à l'amour du bon Dieu. Vous pouvez les faire entrer dans l'Œuvre, au moins au moment où personne ne pourra plus s'en plaindre, quand il sera évident qu'ils ne vont plus à la paroisse. Enfin, surtout, vous pourrez vous faire confier la préparation à la première communion par le curé lui-même. Quand on les trouvera plus fervents, mieux préparés que l'année précédente, le curé sera pour vous ; car, enfin ,il n'y a point de mauvais curés aujourd'hui, tout au plus y a-t-il quelquefois manque d'intelligence d'un ministère qui est tout nouveau.

Quand par ces moyens ou par d'autres vous aurez attiré les petits enfants dans votre Œuvre, avant

leur première communion, vous aurez une Œuvre complète, un noviciat pour les grands, un petit paradis pour ces tendres âmes, que nos soins conserveront plus longtemps dans l'innocence, une récompense pour toutes vos peines : ces petits enfants après dix ans de séjour, seront votre joie, votre couronne, vos aides les plus dévoués.

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