II. Dans quels lieux doit s'exercer la surveil
lance? Dans tous les endroits où sont et où peuvent être les enfants ; je dis où peuvent être, parce qu'il ne suffit pas toujours de tenir fermés les endroits où vous ne voulez pas que les enfants puissent aller, il ne faut se fier à aucune serrure, mais examiner de temps à autre si la consigne est bien observée. Souvent une porte reste ouverte par mégarde, quelques enfants la franchissent sans mauvaise intention, et tout se termine quelquefois très mal.
Les endroits où sont les enfants sont les salles et la cour. Dans les salles, la surveillance est plus facile, mais dans la cour il y a mille dangers; il y a les coins et les recoins qu'il faudrait murer, si on le pouvait toujours, qu'il faut surveiller si on ne peut pas les murer ; il y a les lieux d'aisance ; ils ont besoin d'assez d'attention, je l'ai dit ailleurs ; enfin il y a maints petits endroits sans grands dangers, mais qu'il faut habituer les enfants à respecter, pour éviter les inconvénients naissant nécessairement du désordre. Notre règlement défend, par exemple, de salir les murs par des dessins ou des inscriptions même innocentes, de lancer des pierres, même pour plaisanter, de monter sur les murs, les barrières, le bassin, sur les arbres, sur les toits sous aucun prétexte, à moins de permission ; je passe sur toutes les autres petites défenses, si les enfants les observent bien, cette fidélité dans les petites choses rend les grandes plus faciles. r
Cependant, il ne faut pas multiplier ces défenses à l'infini, cela rend la surveillance trop difficile et surtout trop vexatoire. Il faut se borner au strict nécessaire et surtout ne rien demander de surhumain aux enfants. J'ai vu deux Œuvres remplies de pommiers ; il était défendu d'en manger les fruits, même ceux qui étaient par terre. Les enfants observaient-ils bien la défense ? On l'affirme, mais je trouve que ce n'était pas bien juste ; car enfin, il y a des enfants pauvres qui n'ont pas un sou pour acheter des fruits, des enfants fatigués du jeu et mourant de soif, c'était les exposer à une tentation presque continuelle. J'aimerais mieux, ce me semble, arracher mes arbres que d'exposer mes enfants à une occasion de péché, qui fit succomber Eve ellemême. Quand on fait un règlement au début d'une Œuvre, on le remplit de défenses que Ton imagine au fond de son cabinet, et trop souvent on se contente de cette discipline extérieure, il vaut mieux permettre tout ce qui n'est pas péché ni occasion de péché et réserver pour la perfection intérieure des enfants tous les soins et toutes les sollicitudes; il faut trop d'efforts pour obtenir un peu de piété, sans s'user dans tant de petits détails.
En revanche, la surveillance doit être stricte pour suivre les fréquentations des enfants ; souvent elles sont pleines de dangers, les mêmes caractères s'assortissant presque toujours. Nous n'avons pas les moyens des collèges pour les empêcher ; il faut donc uçer des moyens de ruse et de douceur, ga-
gner au bien tout ceux qui se recherchent, si on le peut, les séparer, si on ne peut les faire tous pieux, les diviser par des tiers, si les autres moyens échouent. Les allures des enfants doivent être soigneusement observées, c'est par là qu'on peut juger de leurs reculades, longtemps avant qu'ils s'en aperçoivent eux-mêmes. Il est fort important qu'on remarque à temps leur amour pour la toilette, pour les soins de leur chevelure, pour la fréquentation des promenades et autres lieux publics, pour ce triste fumer qui est le premier pas des enfants dans la voie qui conduit aux autres fautes. La surveillance ainsi conçue est d'une importance extraordinaire, et, sans un secours spécial de Dieu elle ne sera jamais suffisante. C'est là qu'on comprend la nécessité des grâces d'état ; le moindre mot, le plus petit fait, le geste le plus imperceptible, nous mettent souvent sur la voie des choses les plus graves, surtout avec les enfants qui sont naturellement indiscrets. Les aides sont ici plus nécessaires que jamais, mais il faut éviter avec soin tout ce qui pourrait donner à cette surveillance un caractère de taquinerie, de méfiance et de police secrète (1). Qu'on compte davantage sur le secours de Dieu,
(1) Ils n'avaient certainement jamais lu ces lignes ces Directeurs qui, prétendant suivre scrupuleusement notre méthode, soumettaient leur Œuvre à un espionnage digne de Venise et de son Conseil des Dix, espionnage exercé par les enfants eux-mêmes sur leurs camarades.
qu'on ouvre bien les yeux et les oreilles, et qu'on se prive quelquefois des secours les plus certains, si on avait à craindre qu'ils n'indisposassent les enfants contre leurs camarades. Ils viennent librement, qu'on ne l'oublie jamais : tout ce qui blesserait leur franchise, tout ce qui paraîtrait un esclavage les éloignerait à jamais. La surveillance, bien comprise, ne doit donc pas expirer sur les limites de l'Œuvre. C'est un grave reproche qu'on fait à beaucoup d'instituteurs, de ne suivre les enfants que jusqu'à la porte de leurs classes ; la conscience n'est pas déchargée, quand on n'a évité que les fautes du dedans : il faut encore empêcher celles du dehors. Par un usage aussi ancien que M. Allemand lui-même, les grands accompagnent les petits jusqu'à leur maison ; on évite ainsi les fautes et les occasions du chemin. Nous continuons, pendant la semaine, à suivre nos enfants dans leurs maisons, dans leurs ateliers, dans toutes les occupations de leur vie, par les moyens qui dépendent de nous. Quelque petit que soit le secours que nous donnent en général les parents, nous tâchons d'avoir de fréquents rapports avec eux, ce n'est jamais entièrement perdu. Enfin, pour nous résumer en deux mots, ayons pournos enfants ces entrailles de pères qu'ont les vrais auteurs de leurs jours, nous les suivrons instintivement dans les actes les plus cachés de leur vie, et notre cœur de mère nous fera deviner ce que nous n'aurons pu savoir.
ARTICLE DEUXIÈME