HISTORIQUE
En temps normal les fractures des maxillaires ne sont pas très fréquentes; elles ne forment pas le centième de celles que le chirurgien a à traiter. — Statistique de 1918 du Docteur Chalmers, de Michigan : 27 pour 2,358.
Cette rareté en accroît la difficulté d'étude; il est cependant indispensable que, comme pour les autres cas pathologiques, le médecin soit prévenu de la genèse, l’évolution, les complications et de la thérapeutique de ces fractures, et qu’il soit armé, si non de l'expérience prothétique, tout au moins de principes très nets de traitement.
Ainsi pourvu d'idées générales simples, il saura utilement commencer le traitement, faciliter la tâche du stomatologiste qui continuera son œuvre, aider aussi le rôle du chirurgien qui pourrait avoir à la compléter. Somme toute, évitant erreurs et pertes de temps, il agira pour le bien du blessé.
Il fallut la guerre pour que, profitant des nombreuses observations et pourvu des perfectionnements modernes de la spécialité, il devint possible d'établir une doctrine.
I est curieux de jeter un coup d’œil sur les monographies et publications passées. Chacun n'ayant eu que quelques cas à observer, il n’y est proposé que des solutions d'espèces.
Galien nous donne la fronde mentonnière qui est déjà un pertectionnement du bandage hippocratique formé de deux courroies en cuir de Carthage. Ambroise Paré « taillait son bandage à l’inverse de la fronde et employait une férule, faite de cuir de quoi
Set) on fait les semelles de souliers, fendue par le milieu à l'endroit du menton et cousue au bonnet du malade ».
Ces appareils appliqués à tous les cas ne faisaient que soutenir le menton, sans se préoccuper de l’immobilisation, de la réduction, de l’engrènement, de la fonction, autant de choses qui, actuellement, sont les objets de notre attention.
Souvent il est très difficile de réduire par la seule force manuelle une fracture mandibulaire, ce n’est cependant qu'en 1843 que nous trouvons le premier essai de réduction des chevaucheinents.
Buisson, de Montpellier, applique un bandage élastique sousmentonnier qui pousse de bas en haut les deux branches horizontales et il « interpose des coins de bois où de caoutchouc entre les molaires du côté fracturé et constate une réduction approximative de la fracture ».
Evidemment cela est vague, où faut-il mettre ce coin qui fera levier ? Quand faudra-t-il interrompre l’action du bandage sousmentonnier ?
Le blessé devra jusqu’à la consolidation rester la bouche ouverte et cette consolidation sera éminemment longue puisqu'il n’y a pas immobilisation. Enfin, les fractures ne donnent point forcément un chevauchement dans le plan vertical, il en est une infinité d’autres.
Nous nous rappelons qu'au début de la guerre, le Professeur Cavalié expérimenta un appareil basé sur cette idée. Les succès furent négatifs. Donc jusqu’à cette époque on ne traitait pas les fractures.
Préterre, du reste, constatant une déviation dans le sens horizontal par traumatisme, chez un général turc, déclare les essais inutiles.
« Comme il n’était pas possible de ramener l’arcade dentaire inférieure au niveau de l’arcade supérieure pour remédier à cette difformité tout en rétablissant la fonction de la mastication, j'ai dû en fabriquer une seconde artificielle que j'ai placée en avant de celle-ci. »
Fauchard, Nicolle (de Neubourg),cherchent des moyens de sou-
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tien « à l’aide de deux petites lames courbes en acier, une petite mortaise embrassant dents et lèvres qu’elles maintiennent par une vis de pression ».
Malgaigne aussi avec « une lame de fer doux s’adaptant à la face postérieure de l’arcade dentaire ».
A l’origine, on pense donc à la contention externe; vient ensuite la pensée du maintien des fragments à l’aide des pièces de prothèse intra buccales, de-Morel Lavallée et Hammond dont Quenu dit : « Les deux ancêtres les plus authentiques (des appareils de prothétique) semblent être d'une part les gouttières en gutta de Morel Lavallée qui représente la première idée d’une attelle montée sur l’arcade dentaire et, d’autre part, l'appareil de l'Anglais Hammond formé d’un fil contourné selon la forme de cette arcade, fixée aux dents par des fils de même métal qui paraît être la première idée de ligature, dont l'effet serait réparti solidairement sur toutes les dents de l’arcade. »
Avec ceux-ci, en effet, Tomes (de Londres) ne parle en 1873 que de bandage, ligature dent à dent ou de plaques modelées sur les dents (Hayvard, Gunning) pour soutenir les moitiés de mâchoires réduites à leur position propre. Ce qui ne donne pas le moyen de les ramener à cette dite bonne position.
Et cela reste l’indication générale jusqu'aux temps actuels.
Avec les gouttières en caoutchouc durci par vulcanisation, prenant plus où moins appui sur le menton, Ruthenick, Kluge, Busch, Malgaigne, Jousset, Houzelot, Liston, Nasmyth se contentèrent de ce mode rudimentaire de contention.
Le dernier perfectionnement fut la double gouttière de Gunning.
Une masse de caoutchouc emboîte la mâchoire supérieure, une autre masse emboîte la mâchoire inférieure, ces deux portions se coaptant intensément, l’immobilité de la mâchoire fracturée reposant sur le statique de son antagoniste. Pour alimenter le blessé une fente est réservée entre les incisives opposées.
En 1880, Kingsley prend de plus des connexions latérales extra-buccales et Joffres et Groefe prennent appui sur la tête avec un filet, quand il s’agit de lésion du massif supérieur.
En 1890, Buys fabrique une gouttière en ivoire pour encercler
DES, ne les dents. C'était le temps héroïque où il fallait être plus sculpteur que stomatologiste, les dents fausses et les dentiers devaient naître entre les mains d’un ouvrier habile, d’un bloc d'ivoire massif, l’ajustage et les formes se bâtissant de visu.
En 1896, Billet fabrique la première attelle massive, genre Hayvard, recouvrant dents et gencives, mais fixées par des rivets.
Il n’y a que Claude Martin (de Lyon) qui, à l’aide de gouttières à attelle vestibulaire et de ficelages, bouche ouverte avec un coin interposé, pose en principe qu’il est indispensable de rétablir “la bonne position ”, la position anatomique complète, et primitive, Desservi par les matériaux imparfaits de fabrication de son époque, Claude Martin ne peut créer l’appareil-type, mais il lui revient l'honneur d’avoir précisé qu'il ne s’agit pas, comme pour les fractures des membres, de chercher d’abord une consolidation (une plus ou moins grande déviation étant compatible avec la fonction), mais qu'il s’agit de chercher d’abord une fonction qui n’est pas compatible avec une plus où moins grande déviation.
Les moyens d'exécution de ce principe n’existaient pas,tandis qu'au contraire, il était aisé d’immobiliser les fractures. En effet, Michaux en 1908 déclare : “ Les procédés prothétiques des contention des fractures des maxillaires inférieures constituent incontestablement, aujourd’hui, le- traitement de choix de ces fractures.
Cette méthode donne des résultats immédiats remarquables par le rétablissement de la fonction masticatrice, et nous croyons qu’il n'y a plus maintenant d'autre traitement à appliquer aux fractures des mâchoires. »
Quelques années après, nous restons dans la même conception. Hartman dit : « Le meilleur traitement des fractures des mâchoires est incontestablement l'application d'appareils montés sur les dents. J'ai toujours été frappé de l'excellent résultat obtenu, si bien que depuis longtemps, je ne pratique plus ni ligature, ni suture du maxillaire. »
En 1912, Kauffer de New-York résume ainsi l’état de la question en Amérique :
« Les attelles ordinaires peuvent généralement suffire, mais
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occasionnellement les conditions sont telles qu’un appareil tout nouveau doit être imaginé, chaque cas présente une individualité et des conditions sans précédentes sont constamment rencontrées. »
Il est donc appliqué, soit le bandage plâtré (de la gaze étant interposée sur les cheveux), soit le bandage de Garretson (Philadelphie) composé d’une bande partant de chaque côté de dessous le menton, croisée sur le sommet de la tête, descendante et croisée à l’occiput, ramenée de chaque côté le long de la branche horizontale et nouée en avant sur la lèvre inférieure, soit la ligature de quelques dents inférieures aux supérieures (comme le faisait déjà Hippocrate). 6
En 1914, les indications données au sujet du traitement des traumatismes mandibulaires étaient celies-ci :
1° Abandonner tout essai de rétention chirurgicale osseuse par plaques de Lambotte, fixation au fil d'argent, le traitement ne doit être qu’une question de prothèse;
2° L'immobilisation est nécessaire et réalisable par des gout- HÈTes:
3° Appliquer le principe de Claude Martin, c’est-à-dire la réduction en bonne position, mais ceci est livré à l’ingéniosité de chacun. ;
Il s’ensuivit une période pénible et laborieuse et souvent décevante dans les premiers temps de la guerre; recevant de nombreux blessés des mâchoires offrant des lésions nouvelles, diverses, compliquées, les stomatologistes essayèrent d’abord les procédés classés, puis devant la quantité croissante de consolidés en malposition et fonctionnellement non guéris, chaque praticien, selon son imagination tenta de « réduire » les déviations.
On inventa alors une multitude d'appareils, au moins un pour chaque cas.
La liste des noms officiels de ceux-ci est suggestive.
Appareil monobloc de Robin, à potence de Pont, à potence de Caumartin, le casque de Richet, celui de Dehir, les appareils à ressorts métalliques, à coins, à vérins, à plans inclinés, à bielle propulsive, rétropulsive, à guide, à butoir, à manivelle, à ailettes,
PL Lire * à trépieds, à fil de piano, à élastiques, à tiges extra-buccales, à calotte crânienne, la gouttière omnibus, une autre démontable à plaques superposées, appareil monomaxillaire, intermaxillaire, à force intermittente, à force continue, appareils amovo-inamovibles, etc.,-etc.
Rubbrecht (de Gand) proposa même un appareil de fixation, tel, qu'il était nécessaire d’en souder les différentes parties avec de l’étain et dans la bouche même du biessé.
Notez que l’on peut compléter encore de beaucoup d’autres noms Cette énumération. (Voir Congrès dentaire inter-alliés, page 774.) Cela prouve la difficulté de la solution et les louables efforts des chercheurs, mais comment peut-on vouloir qu’un médecin ayant une fracture maxillaire à traiter, puisse s’y reconnaître et s'adapter à la spécialité.
Il failait, à notre avis, non pas chercher un appareil, une construction, mais un principe, une méthode, en quelques mots : une
“manière prothétique capable de résoudre tous les cas.
Nous ne fûmes certes pas les seuls à envisager le problème sous cet angle, ce qui fait comprendre les divergences de vues aue nous mettrons en relief dans le cours de cette étude.
En résumé, il faut qu'en face d’une fracture de telle classe, le médecin puisse se rapporter à tel mode opératoire. Il importe donc de faire une classification d’après le traitement (chose admise par tous aujourd’hui), mais une classification synthétique, réduite autant qu’il est possible. Elle est, pour nous, réduite à trois cas, en comptant les complications.
Il fallait pour cela inventer un seul appareil par classe, c'était le plus difficile et c’est ce qui fit l’objet de nos travaux.