‹ Méthode élémentaire de musique vocaleChapitre 8 sur 191 · OCTAVE GRAVE. OCTAVE DU MÉDIUM. OCTAVE AIGUE · texte numérisé non relu

OCTAVE GRAVE. OCTAVE DU MÉDIUM. OCTAVE AIGUE

Or, rien de plus clair, de plus précis, que ces caractères, qui doivent leur nom à leur forme absolue, et non pas, comme les notes de la portée, au barreau, toujours variable, sur lequel elles sont écrites. Aussitôt que l’œil voit I, 2, 3, 4, 5, 6, 7, c’est comme s’il lisait ; ut, ré, mi, fa, sol, la, si. Pour lui, jamais d’hésitation possible : Si un chiffre est pointé en dessous, il reconnaît l’octave grave; s’il est pointé en dessus, l’octave aiguë; enfin, s’il n’est pas pointé, l’octave du médium. Ceci est irréprochable; aussi, dès la troisième leçon, l’esprit ne balance jamais sur la signification du signe.

Les notes peuvent être naturelles, diésées ou bémoüsées. Dans le premier cas, quand les notes sont naturelles, on les représente par les sept chiffres, purement et simplement, | , 2, 3, 4, 5, 6, 7 ; dans le second cas, pour les sons âftéses, on marque les chiffres d’un accent aigu, +, i, 5, 4, 5f, 6, ?; dans le troisième, pour les sons bémolisés, on marque ces mêmes chiffres d’un accent grave, +, 2, S, 4, S, 6, 7^.

En résumé, toutes les idées d’intonation et de silence sont représentées par les sept premiers chiffres et le zéro. Les octaves sont différenciées par les points au-dessus ou au-dessous des chiffres; les dièses et les bémols sont caractérisés par l’accent aigu et par l’accent grave, appliqués sur le chiffre même. Il en résulte qu'un signe donné

(1) Cette notation par les chiffres ne s’applique ici qu’à la musique vocale; dans la méthode instrumentale que nous publierons incessamment, nous aborderons la notation pour les instruments (Paris, I8àà).

Les dix premières feuilles de la méthode de piano, qui en a cinquante-cinq, sont imprimées depuis 1850. Les nécessités de la lutte nous ont contraint d’arrêter cette publication depuis quatorze ans. — Nous allons la reprendre le plus tôt possible. Paris, avril 186/1. émile chevé.

représente toujours ta même idèe^ ne peut représenter qu'elle^ et rappelle toujours à Cesprit, clairement et nettement, l'idée qu'il exprime. En un mol, la même idée est toujours représentée par le même signe; le même signe représente la même idée.

Étudions maintenant les signes de durée. Comme je l’ai déjà dit, le travail tout entier appartient ici à Galin.

En mesure, trois idées principales se présentent; il faut exprimer : 1° un son articulé, 2” un son prolongé, 5“ un silence. Galin adopte trois signes : le chiffre pour le son articulé, le point pour la prolongation, le zéro pour le silence. Les trois idées à rendre ont donc chacune son signe particulier, parfaitement distinct des deux autres.

Ces trois caractères, chiffre, point, zéro, peuvent être appelés à exprimer des durées très-différentes ; ainsi, l’on peut avoir à représenter Vunité de durée, la demi-unité, le tiers, le quart, etc. Voici le système de signes créé par Galin pour atteindre ce but.

•Notre oreille ne peut apprécier rigoureusement que la division binaire et la div'ision ternaire du temps. Quand le fractionnement est poussé plus loin, l’oreille établit d’abord la division binaire ou la division ternaire, puis elle fait subir la même subdivision aux moitiés et aux tiers, et ainsi de suite.

Galin avait d’abord à exprimer l’entier; il a dit: Tout signe isolé représentera l’üNiTÉ de temps, qu’il soit signe d’articulation, de prolongation ou de silence. Ainsi, un chiffre seul vaut une unité articulée ; un point seul vaut une unité de prolongation ; un zéro seul vaut une unité de silence.

Pour les divisions de l’unité, Galin pose cette loi absolue . les diverses parties de l’unité '^ERONT toujours réunies en un seul groupe, sous UNE BARRE PRINCIPALE, ET UN Groupe quelconque contiendra toujours les diverses parties de l’unité : JAMAIS PLUS, JAMAIS MOINS.

Pour représenter les moitiés, Galin tire un trait horizontal qui recouvre deux signes; pour les tiers, le trait en recouvre trois.

Unité articulée. 5 Unité de prolongation, o Unité de silence. o

Il écrit les moitiés de cette manière ;

ri Pour les sons articulés.

• • Pour les sons prolongés,

00 Pour les silences.

I 23 Pour les sons articulés.

Il écrit les tiers de cette manière : • • • Pour les sons prolongés

000 Pour les silences.

Les moitiés et les tiers étant exprimés, il s’agit de marquer les moitiés et les tiers de moitié (quarts et sixièmes) ; les moitiés et les tiers de tiers (sixièmes et neuvièmes) ;

— XTIl —

et il s’agit de le faire de manière que l’œil puisse toujours reconnaître si la première division a été binaire ou ternaire, el si la seconde a également été binaire ou ternaire.

Galin les écrit ainsi :

Souche binaire :

ÔÔ

Subdivision binaire.

Moitiés divisées par deux.

QUARTS

Subdivision ternaire.

Moitiés divisées par trois.

SIXIÈMES

Pour les sons articulés.

Pour les sons prolongés.' Pour les silences.

Pour les sons articulés.’ Pour les sons prolongés.' Pour les silences.

Souche ternaire :

ôôô

Subdivision binaire.

Tiers divisés par deux.

SIXIÈMES

Subdivision ternaire.

Tiers divisés par trois.

NEUVIÈMES.

ri 3 4 3 2 Pour les sons articulés.

• Pour les sons prolongés.

000000 Pour les silences.

^ ris 454 323 Pour les sons articulés, ■'oooooo*®* Pour les sons prolongés, f 000000000 Pour les silences,

Ici, toujours chaque groupe vaut une unité de temps, qu’il contienne des chiffres, des points ou des zéros. Les moitiés et les tiers sont indiqués à l’œil par une barre simple, surmontant deux signes pour les moitiés, trois pour les tiers. Si les moitiés ou les tiers sont à leur tour subdivisés par deux, deux ou trois 'petites barres, placées sous la grande, couvrent chacune deux signes (chiffres, points, zéros) ; si ces moitiés ou ces tiers ont subi la subdivision par trois, chaque petite barre couvre trois signes (chiffres, points ou zéros).

Et ainsi du reste de la mesure, en faisant toujours subir aux fractions d’unité déjà obtenues les subdivisions binaire ou ternaire, les seules que l’oreille puisse apprécier; et en groupant toujours le résultat de la nouvelle subdivision sous un trait unique, placé lui-même sous le trait précédemment introduit (1).

Quoi de plus simple et de plus clair que cette écriture? Je le répète .-'tout signe isolé représente l’unité-, tout groupe, de même. Quand il y a groupe, chaque grande barre supérieure relie toutes les diverses fractions de l’unité; si la division est binaire, on voit au-dessous deux caractères ; on en voit trois, si elle est ternaire. Quand la première division est binaire, on voit au-dessous de la grande barre deux petits traits marquant les moitiés, et couvrant chacun deux ou trois signes, selon que les moitiés ont subi la division binaire ou ternaire. Quand la première division a été ternaire, la grande barre couvre trois petits traits, dont chacun surmonte à son tour deux ou trois signes, selon que les tiers ont été divisés par deux ou par trois.

(1) Voir le Chronomériste de Galin, à la partie théorique. Édition de 1863,

En un mot, l’esprit n’a jamais devant lui que l’unité, et il l’a toujours complète, intégrale -, il est immédiatement prévenu que la division est binaire ou ternaire ; que la subdivision est également ou ternaire, ou binaire. Le signe est donc parfait, et satisfait pleinement aux conditions exigées.

En résumé, l’écriture de Galin est parfaite, puisqu’elle rend clairement et nettement toutes les idées d’intonation et de durée ; que chaque idée est représentée toujours et partout par un signe unique -, et qu’un signe donné représente toujours et partout la même idée. La méthode de Galin n’eût-elle, sur TOUTES LES AUTRES MÉTHODES, que l’avantage d’une écriture irréprochable, qu’elle leur serait déjà, par cela seul, infiniment supérieure, puisqu’elle rend toutes les idées musicales accessibles à toutes les intelligences ; ce qui est exactement le contraire des méthodes écrites en musique ordinaire.

Ici je dois, en passant, réfuter une objection très-spécieuse, mais en même temps très-absurde-, la voici dans toute sa force ; « Vous commencez à enseigner la musique au moyen de caractères autres que ceux qui ont cours dans les livres, et vous enseignez plus lard à lire ces anciens caractères que vous déclarez mauvais ; autant valait alors commencer par les anciens caractères, puisque vous êtes obligés d’y venir : vous n’auriez pas dépensé votre temps à apprendre des caractères inutiles, qu’il vous faudra laisser de côté. »

Certes, cette objection paraît écrasante, et pourtant il n’en est rien. En effet, que désire celui qui étudie la musique? Il désire connaître la musique, c’est-à-dire : 1® à l’inspection d’une page de musique, pouvoir chanter les sons avec leur durée; 2® à l’audition d’un air qui lui plaît, il désire pouvoir l’écrire sans l’intermédiaire d’un instrument -, 3® à l’inspection d’une page de musique, il désire pouvoir en faire l’analyse, soit sous le point de vue de la mélodie, soit sous celui de l’harmonie.

Or, il est démontré que, par l’emploi des caractères actuels de la musique, très-peu de personnes arrivent aux trois résultats que je viens d’indiquer-, et l’une des principales causes de ce défaut de réussite, c’est que les idées sont tellement cachées sous les signes, qu’on a une peine extrême à les y découvrir : ceci est surtout vrai pour la théorie; que, si, au contraire, on emploie les caractères nouveaux, qui sont parfaitement bons, et dont on se rend maître en un instant, on arrive à connaître très-vite toutes les idées d’intonation, de rliythme et de théorie-, puis il ne reste plus qu’à découvrir sous de mauvais signes des idées parfaitement connues.

Or, tout le monde arrive facilement à ce résultat, taudis que très-peu de personnes parviennent à se rendre maîtresses de faits inconnus, quand elles n’ont, pour y arriver, que de mauvais signes. En employant des signes corrects on apprend donc vile la musique; puis, quand on la sait, on apprend à la'Ure avec les signes barbares qui sont encore en usage dans les livres.

Je me permettrai encore une petite digression : si demain un gouvernement absurde venait à proscrire, dans les relations publiques, l’emploi des chiffres arabes, en leur substituant celui des chiffres romains, pensez-vous que l’on fil bien d’imiter ce gouvernement, dans les écoles-, et, parce qu’il faudrait à vingt ans écrire les dates en

chiffres romains, croyez-vous que l’École Polytechnique, et toutes les autres, dussent ne plus employer que les chiffres romains pour leurs calculs, sous prétexte que, puisqu’il faut finir par employer ces caractères, c’est du temps perdu que d’en apprendre d’autres. L’histoire est là pour dire où l’on arrive avec les chiffres romains ; et le bon sens et l’expérience réunis vous crient ; « Instruisez-vous au moyen des meilleurs signes possibles j puis, une fois instruits, cédez à la masse, employez les mauvais signes avec ceux qui sont assez malheureux pour n’en pas connaître de meilleurs.

Il y aurait, du reste, peu de chose à faire pour rendre excellents les signes de la portée musicale; mais pour cela, il faudrait que tout le monde fut d’accord. Et qu’on ne dise pas qu’en changeant l’orthographe musicale actuelle on se prive de la lecture de tous les bons auteurs dont les œuvres sont imprimées ! Pas le moins du monde ; pas plus qu’on ne s’est privé de la lecture d’Amyot, de Montaigne et de tous nos auteurs de la renaissance, parce que Port-Royal et Voltaire ont changé leur orthographe. D’ailleurs, il existe aujourd’hui très-peu d’exemplaires de chaque ouvrage de musique, parce que peu de personnes les lisent; mais si dans vingt ans toute la France savait lire la musique, il faudrait avoir à cent mille exemplaires les livres qui existent aujourd’hui à cent ou à mille. Il faudrait donc réimprimer tout ce qui en vaudrait la peine, et alors on imprimerait cette ancienne musique avec la nouvelle orthographe. Où serait le mal?

Aussi, j’espère que le jour n’est pas loin où toute la musique vocale ne s'imprimera plus qu'en chiffres. Alors’, tout le monde pourra apprendre à lire seul et couramment la musique; alors le pauvre aura sa musique aussi, et une très-faible dépense lui permettra de se faire une riche bibliothèque musicale, qui lui fournira un moyen puissant de distraction dans ses peines, et une occupation agréable, utile dans ses loisirs ; les cabarets seuls y perdront beaucoup ; mais, aussi, quelle immense influence exercée sur le moral de la classe pauvre en masse! Enfin, je le répèle une dernière fois : pour que le problème soit intégralement résolu, il faut que, sans aucune perte d'un temps qui lui est indispensable pour gagner son pain quotidien, l’ouvrier puisse apprendre à lire la musique très- facilement, afin que la peine et la perte de temps ne le rebutent pas ; il faut aussi que la musique ne lui coûte pas plus cher que les volumes de Maître Pierre ou de toute autre publication populaire. J’ai la confiance que les travaux de Galin et de son école conduisent directement à ce but si important et si désirable.

Mais revenons à notre analyse.

4® Isoler les difficultés, ne les présenter à l’esprit que l’une après l’autre.

A l’exemple de Galin et de tous ses bons disciples, nous isolons toutes les difficultés ; l’intonation et la mesure (1) sont étudiées séparément; la transposition fait le sujet

(1) Pour rendre chacun maître des effets de durées les plus compliqués, nous employons la langue des durées créée par M. Aimé Paris, qui, depuis vingt-quatre ans"^, consacre si courageusement sa puissante Intelligence aux idées de progrès. La mnémotechnie, qui lui doit de si beaux

’ Aujourd’hui, U faut âirê : quaian’.î ans ! — > Paris, 186h. ùuile cnEtù.

AUTHENTIQUE DES EXPÉRIENCES SERA RENDU PUDLIC PAH TOUS I-ES MOYENS ORDINAIRES D’uNE

PUBLICITÉ HONNÊTE. Car il n’est pas ici question d’un intérêt individuel ; nous embrassons la question d'un point de vue plus élevé. Il s’agit pour nous de vulgariser complète^ ment la musique, comme moyen puissant de moralisation pour le pauvre, et môme aussi pour les classes moins malhcureiises-, la marine surtout, et l’armée, en tireraient un bien immense. Ps'otre but, nous le disons avec courage, avec fierté, est un but noble, digne, élevé... Aussi accepterons-nous la lutte avec bonheur; tout sera bénéfice pour nous : si nous triomphons, nous aurons doté le monde d’une chose éminemment utile, précieuse surtout à l’époque de démoralisation profonde dans laquelle nous nous enfonçons de plus en plus; si, au contraire, nous succombons, c’est à nous que l’on devra la découverte d’une méthode plus puissante que la nôtre, si supérieure déjà aux méthodes officielles !

A l’époque où nous sommes, il n’est plus possible de répondre par une fin de nonrecevoir, quand il est question d’une chose aussi importante que l’enseignement du peuple... Quand un moyen est annoncé comme devant abréger des trois quarts le temps d’étude, et comme devant faire arriver neuf personnes sur dix qui l’emploieront; quand ce moyen est proposé par des hommes graves, et ayant fait leurs preuves dans les sciences exactes; quand surtout ce moyen peut déjà invoquer des preuves de fait comme celles que je vais citer plus bas; quand tout cela se réunit, nous avons la confiance que les hommes éminents placés à la tête de l’enseignement public ne peuvent se dispenser de le faire essayer publiquement, et de le mettre en mesure de prouver qu’il ne promet rien qu’il ne puisse tenir et au delà. Si l’expérience ne répond pas à ce que l’on annonce, le pis-aller est d’avoir fait une chose inutile, mais nullement nuisible; si, au contraire, l’expérience réussit, on a trouvé le moyen d’apprendre la musique à tout le monde, comme on apprend la lecture et l’écriture, et avec infiniment moins de peine et de temps.

Nous sommes donc prêts à accepter toutes les expériences que l’on voudra, à la seule condition qu’elles soient mises sous la sauve-garde de la publicité. Nous avons nos raisons pour parler ainsi; et, s’il le faut, nous les dirons.

Maintenant, qu’il nous soit permis de transcrire ici le Compte-rendu officiel de l’expérience que j’ai faite à Lyon sur 158 soldats de la garnison. Cette pièce doit porter la conviction dans les esprits les plus incrédules : c’est du moins ee que nous ont dit tous ceux qui l’ont lue.

Je ne terminerai pas cet écrit sans remercier ici publiquement les personnes courageuses qui n’ont pas craint de prêter leur concours à une vérité nouvelle qui demandait à faire ses preuves; je dis qui n’ont pas craint, car il faut plus de courage qu’on ne pense pour braver les sarcasmes de la foule et tel qui ne craint pas une balle, tremble devant la moindre épigramme. Je remercie donc ici M. Gautier, capitaine au 12* régiment d’artillerie: le premier, il m’a confié, à Lyon, les 150 artilleurs de sa batterie. M. Gélibert, colonel au 12® régiment d’artillerie, a encouragé, par tous les moyens en son pouvoir, cette première expérience, arrêtée par le départ du 12® régiment d’artillerie pour Toulouse.

Je dois remercier aussi M. le lieutenant-général baron de Lascours, commandant la 7* division militaire, pour la bienveillance avec laquelle il a fait mettre à ma disposition les militaires du gymnase de Lyon, pour tenter sur eux une expérience complète; je le remercie surtout des encouragements qu’il a donnés à mes élèves pendant la durée du cours.

Enfin, je prie M. le capitaine d’Argy, du 70® régiment, et M. le lieutenant Grenier, du 12® léger, tous deux désignés par le général pour suivre les leçons que je faisais aux soldats, de recevoir ici l’expression de ma gratitude. Pendant un an, ces deux officiers ont eu la constance de suivre toutes les leçons ; et c’est à leur fermeté que j’ai dû de conserver mes élèves, que l’on a tout fait pour dégoûter de suivre mes leçons.

Ils ont su braver les épithètes de fous (1), que ne manquent jamais de s’attirer les âmes généreuses qui savent se dévouer à une idée de progrès.

Je remercie M. A. Bureau de l'empressement qu’il a mis à nous donner des expériences particulières, pour s’assurer de la puissance de nos moyens d’enseignement.

A mon ami Eugène Béléguic, lieutenant de vaisseau, un dernier remerciement : lui aussi est un fou ; il y a bien longtemps qu’il a osé proclamer la vérité.

Paris, 8 mars iShh-

E. CHEVÉi O. M. P,

(1) Un médecin militaire, entendant chaque jour tous les officiers de sa table dire qu’un médecin fou faisait chanter des soldats dans une caserne^ avait fini par me croire un échappé de Charenton. — Dans cette conviction, il vint à une de mes leçons, pour constater officiellement l’état de mon cerveau. J’ignore ce qui se sera passé dans le sien pendant ma leçon ; mais en sortant, il dit à l’officier qui l’accompagnait : « Plût à Dieu que je fusse fou comme ce monsieur I »

C0mpte«rrnda de l'expérlenrc musicale faite à Lyon, en 1§43-4S, par le doctenr Émile chevé, sur les militaires du Gymnase.

« Un ordre du jour de M. le lieutenant-général baron de Lascours, commandant la septième division militaire, mit, le 25 septembre 1842, les militaires qui suivaient sous ma direction les exercices du gymnase militaire de Lyon, à la disposition de M. le docteur Émile Chevé, pour essayer sur eux l’emploi d’une nouvelle méthode propre à renseignement de la musique à de grandes masses d’hommes.

« M. le lieutenant Grenier, du 12“ léger, et moi, fumes chargés par cet officiergénéral de suivre chaque jour les exercices et de constater officiellement la marche de l’enseignement.

« Le 1“' octobre 1842 eut lieu la première leçon. Les hommes qui y furent conduits, et que le hasard seul avait désignés, appartenaient au 12“ léger, aux 16® et 29“ régiments de ligne. Chacun de ces corps fournit 50 hommes de divers grades, ce qui forma un détachement de 150 élèves. M. Émile Chevé accepta tous ceux qu’on lui présenta, et prit l’engagement formel de conduire, au bout d’un an, et sans étude entre les leçons, les huit-dixièmes de cette masse au résultat suivant :

« 1* Connaître la théorie raisonnée de la musique ;

« 2* Lire seul, et sans aucun instrument, tout morceau de musique à la portée des voix ordinaires ;

« 5® Écrire sous la dictée un air improvisé.

« La salle de l’école mutuelle de la caserne des Collinettes fut désignée pour recevoir le cours ainsi organisé.

« La vérité veut que nous disions que tous les disciples, à une faible exception près, ne se rendirent au cours qu’avec répugnance, et seulement pour obéir aux ordres reçus. Il fallut plusieurs mois pour vaincre ce mauvais vouloir et obliger le plus grand nombre à pratiquer les exercices; quelques-uns se refusèrent même à chanter, prétextant qu’ils étaient vieux, qu’ils n’avaient pas de voix, qu’ils ne savaient pas lire, etc.

« A la fin du premier mois, le professeur, voulant classer les voix, fit chanter chaque homme isolément. L’expérience fut loin d’êlre encourageante : plus des trois quarts ne purent venir à bout de suivre la gamme; douze ne voulurent émettre aucun son, déclarant formellement qu’à aucun prix ils ne chanteraient. Ces douze élèves furent exclus immédiatement. On garda le reste, malgré le defaut absolu de dispositions musicales de la plupart d’entre eux. Beaucoup d’hommes avouèrent, du reste, qu’ils n’avaient pas encore ouvert la bouche depuis l’ouverture du cours, en promettant qu’à l'avenir ils feraient tous les exercices. Le professeur, avec ces apparences si défavorables, s’engagea de nouveau à conduire au but tous ceux qui voudraient se soumettre scrupuleusement à la pratique des exercices, faisant ses réserves pour ceux qui s’en abstiendraient désormais d’une manière évidente. Depuis lors, à l’exception de trois ou quatre mutins, personne ne fut renvoyé.

« Il résulte de cet exposé, que M. Émile Chevé a commencé et fait son expérience

sur les sujets que le hasard lui a fournis -, tous étaient complètement étrangers à la connaissance de la musique, beaucoup ne savaient pas lire, et il n’y a eu de mis de côté que ceux qui n’ont pas voulu se soumettre aux exercices, 12 sur 150.

« Le nombre des leçons fui fixé à cinq par semaine, leur durée à une heure et demie ; elles ont eu lieu depuis le 1" octobre jusqu’à ce jour. Nous ferons toutefois observer que le mois d’octobre 1842 a été très-peu profitable aux élèves par les absences continuelles, motivées par l’inspection générale. Les mois d’avril et de mai 1843 ont présenté aussi des interruptions pour diverses causes de service.

« Les maladies, l’avancement, les punitions, les mutations, mais surtout le licen-* eiemenl de la classe 1836, qui enleva les quelques sous-officiers qui suivaient le cours, réduisirent, petit à petit, le nombre des élèves sans qu’on pùt les remplacer ; de telle sorte qu’en juillet 1843 ils n’étaient plus que cinquante et quelques. Toutes ces diminutions affectaient vivement le professeur, lorsque la formation du camp de Lyon le laissa avec 28 hommes en tout.

« Le hasard ayant seul présidé à ces réductions, M. Chevé ne peut être responsable que vis-à-vis des élèves qui lui restent, et il suffit que le résultat soit produit sur les huit dixièmes des sujets qu’on lui laisse pour que sa promesse soit tenue.

« Deux mois après l’ouverture du cours, M. Émile Chevé fit imprimer, à ses frais, un recueil de cent quarante morceaux d’ensemble pris dans les meilleurs auteurs, et en donna un exemplaire relié à chacun de ses élèves, pour qu’ils pussent lire sans tableaux. Quand nous disons lire, nous voulons parler de la musique, car beaucoup ne connaissaient pas les caractères de l’écriture ordinaire ou de l’imprimerie.

« Trois mois environ après l’ouverture du cours, M. le lieutenant-général de Lascours voulut assister à une séance. Il fut frappé, comme tous les assistants, des progrès déjà réalisés; les élèves étaient déjà très-avancés en intonation et en mesure, lisaient facilement sur toutes les clés, et chantaient des morceaux d’ensemble avec beaucoup d'aplomb et de justesse.

« Le 23 avril 1843, le Général revint, accompagné de tous les chefs de corps, de madame de Lascours, de plusieurs autres dames et de diverses notabilités de la ville. Celte fois, voici quel fut le programme de la séance : 1® Un quatuor de Webbe\ 2“ un air languedocien à trois voix, de Desrues; 3® un trio de l’opéra d’OEdipe à Colonne, de Sacchini-, 4® lecture à première vue de toute espèce d'intervalles majeurs ou mineurs-, 5® lecture à première vue sur les huit clés; 6® deux canons à trois voix, de Silcher; 7® un quatuor de la Clemenza di Tito, de Mozart; 8® le quatuor d’Iphigénie en Aulide, de Gluck; 9® un trio de Corisandre ou la Rose magique, de Berton; 10® Recherche de la tonique sur toutes les clés avec toutes les armures par dièses et par bémols; H® reconnaître des sons vocalisés; 12® lecture a première vue d’un trio de la Flûte enchantée, de Mozart; 13® Ave regina à trois voix, par Choron; 14® le Gondolier, canon à trois parties, de Desrues ; 15® un quatuor de la Flûte enchantée, de Mozart, 16® un chœur de l’opéra de Tancrède, de Rossini ; 17® /a Prière de l’opéra de Joseph, de Méhul.

« Il serait difficile de peindre l’étonnement produit par cette séance sur tous les assistants; l’aplomb vraiment surprenant avec lequel ces hommes chantèrent à première vue les intonations les plus difficiles en tons majeur et mineur, la facilité avec laquelle ils lurent sur toutes les clés, enfin la sûreté et la spontanéité avec lesquelles ils reconnurent tous, sans exception aucune, les divers sons vocalisés, convainquirent les assistants que ces hommes possédaient l’intonation d’une manière tout à fait supérieure. Tous les morceaux d’ensemble furent chantés avec une justesse irréprochable et sans que le professeur battît la mesure, sauf les deux premières, nécessaires à l’indication du mouvement.

« Avec l’assentiment de M. le Lieutenant-Général, tous les hommes s’occupant d’éducation dans la ville de Lyon furent admis à une séance particulière ; toutes les institutions, y compris le collège royal, y eurent des représentants. L’expérience produisit les mêmes résultats; les suffrages furent unanimes : admiration et étonnement, tels furent les sentiments de cette journée. Le professeur recueillit de toutes parts des éloges bien mérités pour de pareils succès obtenus en si peu de temps et avec des éléments aussi ingrats.

« Ces militaires sont arrivés aujourd’hui (1®' septembre 1843) à une force prodigieuse en intonation et en lecture sur toutes les clés. Lorsqu’un morceau à deux, trois ou quatre parties est écrit en chiffrés, ils peuvent le chanter ensemble a première vue, pourvu que la mesure ne soit pas trop vive. Si le morceau est écrit avec les signes ordinaires de la musique, ils peuvent aussi le lire à première vue, quels quen soient le ton et la clé ; mais chaque partie est lue une fois séparément par tout le monde avant de chanter ensemble. Tous possèdent parfaitement la théorie raisonnée de la musique, et écrivent sous la dictée un air qu’on leur vocalise, quelles qu’en soient les modulations.

« Tels sont les résultats obtenus par M. le docteur Émile Chevé sur une masse prise au hasard, et dont la volonté n’a point été consultée. L’expérience a aujourd’hui onze mois de durée ; il y a eu dix-sept ou dix-huit leçons données par mois, c’est-àdire cent quatre-vingt-dix à deux cents leçons en tout. Les élèves n’ont jamais travaillé entre les leçons ; ceux qui restent aujourd’hui ont perdu plusieurs séances pour cause de punition, de maladie, de permission, etc., ainsi que cela arrive à tous les militaires.

« Quant à la marche suivie par M. Chevé, la voici :

« En théorie, il démontre de facto l’inégalité des secondes majeures et mineures, et de là il déduit la théorie des gammes. Ici M. Émile Chevé suit pas à pas les traces de son maître Câlin. La théorie de la mesure est puisée de même chez cet auteur. Pour la pratique, il enseigne l’intonation au moyen des chiffres proposés par J. -J. Rousseau et modifiés par Câlin, tout en suivant une série d’exercices créés par Madame Émile Chevé. Ce sont surtout ces exercices qui rendent si vite et si imperturbablement maître de l’intonation. La pratique de la mesure est aussi enseignée à part, au moyen de caractères créés par Câlin; d’une langue des durées, imaginée par M. Aimé Paris; et

— xxvn —

de tableaux d’exercices, créés par Madame Émile Chevé. La transposition est également étudiée isolément ; et ce n’est que quand les élèves savent bien faire deux choses séparément que le professeur les leur fait exécuter simultanément.

« C’est ainsi qu’il conduit ses élèves à lire, avec la notation usuelle, toute espèce de musique ayant la première clé venue, armée de tous les dièses ou bémols que l’on veut et en exécutant dans le courant du morceau tous les changements de modes ou de ton possibles.

« M. le Lieutenant-Général devant nommer une commission compétente pour juger les résultats produits par M. Chevé (1), nous nous abstiendrons de parler de cette séance finale, à laquelle nous regrettons vivement de ne pouvoir assister (2), nous bornant à rendre compte de ce qui s’est accompli devant nous, tout pénétrés de la conviction profonde que les moyens employés par M. Émile Chevé sont immanquables dans LEURS RÉSULTATS, et persuadés que le jour où ils seront appliqués en grand sur la population, et surtout sur les jeunes générations, le sol préjugé de croire que les Français ne sont pas nés musiciens sera anéanti pour toujours. »

Signé à Lyon, le 13 septembre 1843, GRENIER,

Lieutenant au 12' léger.

Signé à Lons-le-Saunier, le 1«^ septembre 1843, D’ARGY,

Capitaine au 70® régiment de ligne.

(1) La commission dont il est ici question devait être nommée dans les dix derniers jours de septembre, après la levée du camp de Lyon, fixée au 20 septembre ; mais la présence de S. A. R. le duc de Nemours au camp jusqu’à la fin de septembre, empêcha, malgré mes instances réitérées, de nommer cette conunission.

Le 30 septembre, le camp fut dissous , et dès le lendemain tous les régiments étaient en marche : mon cours me fut ainsi enlevé. ëmile chevé.

(2) Ces regrets sont exprimés par M. le capitaine d’Argy, que son service retient au régiment.

—• xxvm —

P. S. Au moment de clore mon travail, on me communique l’ouvrage de M. Danjou, organiste delà Métropole de Paris et de la paroisse de Saint-Eustache, membre de l’académie de Sainte-Cécile, à Rome, etc.; cet ouvrage a pour titre: De l'étal et de l'avenir du chant ecclésiastique en France.

J’en extrais les lignes suivantes, pages 29 et 30, qui viennent constater, une fois de plus, l’impuissance radicale des vieilles méthodes, et en particulier de celle de M. Wilhem. — Voici le passage; je copie textuellement :

« Il existe bien un article de la loi sur l’instruction primaire qui prescrit aux maîtres « d’école de savoir la musique et de l’enseigner; il y a bien des villes où le conseil « municipal a généreusement voté des fonds pour établir des cours de musique; ces « cours sont même en vigueur à Paris depuis longtemps ; ils ont été fondés par un a HOMME DU PLUS GRAND MÉRITE, M. WILHEM : ils sont DIGNEMENT CONTINUÉS par son suc- « cesseur, M. HUBERT ; on y suit une méthode excellente ; on y compte chaque année « quatre a cinq mille élèves, et pourtant ILS NE PRÉSENTENT AUCUN RÉSULTAT. « Non-seulement il n’en sort pas des artistes éminents (ce n’est pas, suivant moi, ce « qu’on doit attendre de ces institutions) ; mais encore on ne voit pas que ces cours « aient, DEPUIS VINGT ANS QU’ILS SONT ÉTABLIS, servi à propager le goût de a la musique, la pensée des associations pour en exécuter. »

Récapitulons : 1° Professeur du plus grand mérite ; 2“ méthode excellente; 5“ chaque année quatre à cinq mille élèves ; 4" cela dure depuis vingt ans : et pourtant, POINT DE RÉSULTATS. — Tous les éléments de succès réunis, et pas de résultats!... D’où cela vient-il donc?... Je vous l’ai dit plus haut.

En présence de pareils faits et de pareils aveux, que chacun mette la main sur sa conscience et réponde à ces deux questions : Faut-il persister dans cette route sans issue? En faut-il chercher une autre?

Paris, 16 mars 18M.

EMILE CHEVÊ.

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