‹ Méthode et entretiens d'atelierChapitre 10 sur 50 · BERANGER · texte numérisé non relu

BERANGER

On me poussoit à faire un portrait de Déranger je m^en souciois peu. J^avois une grande admiration pour son talent et pour son caractère; je craignois que la vue, la connoissance de sa personne ne diminuassent Fidéal que je me faisais de lui. Au reste, j'ai toujours eu cette avarice dans les sentiments qui me sont chers, je n'aime pas à les exposer; je les concentre en moi, je ne veux pas les soumettre aux critiques, aux souillures; enfin, je suis un Arabe terrible à l'égard de certaines idées; je les voile, je les enferme dans mon sérail intellectuel, souvent même je

me suis déguisé pour les mieux défendre : je me plais à montrer un être qui n'est pas ce que je suis véritablement, pour éloigner les indiscrets; j'épaissis mon individu, ou mes murailles, si vous Taimez mieux, pour garantir mes chères pensées.

Il falloit risquer le plus beau joyau de ma couronne : mon Béranger! cette sublime intelligence unie à tant de simplicité. Il est si bon de se reposer la vue sur une chose vraiment belle, fatiguée et souillée qu'elle est, par le spectacle que nous donnent les coquins de ce monde !

Enfin, une lettre charmante de Madame Sand qui devoit me servir d''introduction, me décide, je pars et j'arrive rue d'Enfer.

Je demande au concierge M. Béranger. — Au fond de la cour, l'escalier à droite. Je me dirige vers cet escalier, je monte : je suis bientôt arrêté par une porte, je frappe; des pas traînants se font entendre, un vieillard paroît enveloppé d'une robe de chambre grise et d'étoffe commune.

— M. Béranger?

— C'est moi.

En me répondant il tenoit sa porte et ne laissoit qu'une petite ouverture.

•^ Que voulez-vous?

Il m^'auroit été facile de lui présenter ma lettre d'introduction; mais j'avois eu la mauvaise pensée de la garder. G'étoit un autographe précieux, signé d'un nom bien célèbre, il me jugeait dans des termes trop flatteurs; mais on s'accommode volontiers de ces exagérations. On y parloit de mon poète aimé, c'étoit trop pour ne pas succomber. Je commençois à expier ma faute; je balbutiois quelques mots; je montrois le papier et le crayon que j'avois apportés pour exécuter mon dessin, car il falloit joindre le geste à la parole, tant la position du grand

homme étoit hostile Hélas! ma défaite étoit

complète, la porte se refermoit toujours —

Non, Monsieur, me dit-il, cela m'est désagréable ; on a fait des portraits de moi : dans le nombre, il y en a de parfaitement réussis, servez-vous de ces portraits et laissez-moi tranquille. La

porte se re fer moi t encore, tout étoit perdu

— Eh bien, M. Déranger, j^'ai ce que je mérite, j'ai fait une mauvaise action; je devois remettre une lettre, je Tai gardée. J'ai cru, tant ma vanité étoit grande, que je pouvois me présenter sans appui et commettre ce petit larcin; j'en suis puni et c'est justice.

Je me retirois honteux et confus la porte

s'ouvre.

— Gomment vous appelez-vous?

Je revins sur mes pas pour lui répondre.

— Je me nomme Couture.

— Vous n'êtes pas Couture, des Romains de la Décadence?

— Si, Monsieur.

Je me sentis prendre par mon gibt, attirer violemment, puis j^entendis la terrible porte qui se fermoit; mais pour cette fois, j'étois dans l'intérieur et collé au mur près de l'entrée.

— Vous, Couture, est-ce possible? vous, si jeune; mais, qu'allois-je faire? j'allois vous mettre à la porte.

— C'était déjà fait, monsieur Béranger.

— Mais vous ne savez donc pas que je vous adore ; mais vous ne savez donc pas qu^un des rêves de mes vieux jours étoit d^avoir mon portrait fait par vous! Si je veux poser! mais je suis tout à vous.

Puis, me prenant par la main, il m^entraîne dans une seconde pièce et me présente à sa vieille compagne en disant :

— G^est Couture, et j'allois le mettre dehors ! Je fus profondément ému de son accueil.

Lorsque nous fûmes un peu calmés de part et d^autre, je lui dis que je pouvois faire mon dessin chez lui, que j'avois apporté les choses nécessaires et que je. serois heureux de lui épargner un dérangement toujours pénible. Il ne voulut rien entendre, se mit à ma disposition, voulut mon jour et mon heure, et au jour et à rheure convenus, il étoit chez moi.

Ce n^étoit pas une petite affaire, pour un vieillard, de venir de la rue d^'Enfer à la barrière Blanche, où je demeurois. Aussi étoit-il fatigué ; il me dit d'un air de bonté :

— Cher enfant, il faut que ce soit vous

Voyons, où me placerai-je? Si je dormois un peu, cela me feroit du bien, la course que je viens de faire est si longue.

J^approchai un fauteuil ; il s'y plaça et s'endormit....

Je marchois avec précaution dans mon atelier pour ne pas le réveiller ; puis, je m'approchai pour bien le regarder pendant son sommeil. Il avoit un vaste cerveau; par sa dimension, par sa forme, on comprenoit la grandeur de cet esprit. Le bas du visage sembloit en désaccord avec la partie supérieure : ici la force, la majesté, plus bas toutes les bonhomies du brave homme : du reste, Tâge avoit affaissé ses traits, et je reconnoissois difficilement le Déranger connu par ses portraits. Ma tâche devenoit pénible, rester dans la réalité, donner au public rimage d'une intelligence presque éteinte, n'étoit pas ce que je voulois ; comment faire ? Je faisois ces réflexions, lorsqu'il se réveilla. Je le regardai quelque temps, sans déplacer ma vue et je vis ses paupières supérieures se relever à tour de rôle et tom-

ber successivement sur les yeux. Que faire ? que devenir? Si encore ses chairs s^étoient replacées de même ; mais non , comme de vieilles draperies amollies par Tusage, elles prenoient des formes toujours variées; même dépression, même fragilité dans les autres traits de la figure ; ils rouloient affaissés sur euxmêmes, je me sentois perdu Allons, ne

désespérons pas, essayons.... Voici mon moyen.

— Monsieur de Béranger, connoissez-vous l^air nouveau composé pour votre Vieux Caporal?

— Non, me dit-il, on est venu chez moi pour me le chanter; ils étoient plusieurs, ils avoient, disoient-ils, un piano dans une voiture. Gomme j'ai choisi mes airs moi-même et que je doute que Ton choisisse mieux que moi, je ne veux pas encourager ces empiétements sur mon travail. C'est ce qui fait que je n'ai pas voulu les recevoir.

— Je sais comment vous ne recevez pas les gens ; eh bien, permettez-moi de vous dire que vous avez eu tort, car l'air composé pour la

chose même me paroît bien plus dramatique que celui que vous avez choisi ; comme les circonstances nous favorisent, sans que vous ayez à vous déranger, je vais vous chanter le Vieux Caporal et je chantai.

-— Oui , vous avez raison , c'est très-bien ;

chantez-moi donc le second couplet Mais

c'est charmant, chantez-le moi tout entier, j'aime à vous entendre chanter.

A la fin de la chanson, ses traits avoient changé, les paupières se maintenoient et laissoient voir des yeux vifs qui sembloient être les lumières de cette belle intelligence. Je le maintins dans ce milieu qui le rajeunissoit, lui faisant faire un retour sur le passé, je lui parlois de Manuel, son ami. Oh! alors, c'étoit une véritable résurrection ! Nous étions en 18b0, par le souvenir il retournoit aux luttes de la restauration de 1820, trente années de différence; eh bien, je les ai vues disparoître comme par enchantement, j'ai vu renaître ce génie ! Il se levoit, marchoit, revenoit s^asseoir, me parloit d'euxj les deux cent vingt et un, comme s'ils

étoieiit encore là ; les flèches à Charles X, le but atteint, les applaudissements de la foule, il me sembloit tout entendre. Béranger étoit devant moi, je n'avois plus qu^à copier !

Je vis renaître un trait caractéristique qui, depuis longtemps, avoit disparu des lèvres du vieillard, c^'étoit, si je puis m^'exprimer ainsi, un rire siffleur; il avoit des mouvements semblables à Toiseau , il penchoit la tête et paroissait écouter celui auquel il devoit répondre; caustique, railleur, mais tout cela enveloppé dans une bienveillance sans bornes. Il disoit en voyant mon dessin.

— J'ai Tair d'un brave homme, là-dessus. Puis, me poussant du coude, il ajouta :

— Un brave homme auquel il ne faut pas trop se fier.

Je n'ai pas résisté au désir de raconter une anecdote sans doute trop flatteuse pour moi; mais réflexion faite, j'ai été tant tourmenté par les imbéciles, qu'il est excusable à moi de m'applaudir des suffrages d'un bon esprit.

Je vous vois surpris, vous vous demandez si je sais bien où je vais, et vous hésitez à me suivre.

Il est donc nécessaire de vous donner quelques explications.

Vous avez remarqué qu^avant tout, je désirois Tordre dans ce que j^appelle mon enseignement, et que je ne veux rien devancer, c'*est pourquoi je dois m^arréter ici, pour vous laisser méditer sur ce que vous connoissez déjà, et vous disposer en même temps à bien comprendre ce que je vous enseignerai plus tard. Mais j'espère aussi que vous vous êtes aperçu que j^'attachois peu d'importance à ce que Ton nomme règles et que je les sacrifiois volontiers pour Texpression des sentiments naturels.

L'esprit ayant ses lois d'équilibre comme la matière, on peut dire que le sentiment n'est autre chose que la règle à l'état de grâce.

Un bon esprit trouvera dans la règle une consécration de ses aspirations, et sentiments et règles s'uniront pour devenir une force en lui.

Mais ne nous égarons pas dans des subtilités que vous ne pourriez pas comprendre.

Je me contente de vous dire que vous avez à réfléchir sur ce que je vous ai enseigné ; pour cela il faut du temps, employons-le, ce temps, à mieux nous connoître et courons ensemble les aventures; étudions ce monde pour le bien peindre, et gardons-nous de ressembler à ces praticiens, qui ne montrent dans leurs tableaux que des amas de bons hommes, ou ne représentent que des rengaines pittoresques.

N'oublions pas que pour nous les hommes sont des mots, qu'il faut que ces mots ou ces hommes expriment des idées, et efforçons-nous de mériter par la beauté de nos pensées le titre d'artiste.

A propos de portraits.

J'ai bien envie de vous en tracer quelquesuns avec la plume, j'y suis poussé par plusieurs raisons : d'abord, parce que je ne dois pas le faire, je vais sortir de mon sujet, c'est sans doute une faute ; mais pourquoi n'auroit-on pas en littérature, comme dans toutes les choses

du monde, des entr'actes, des repos ? Et puis^ ce que j'écris, ce n'est pas de la littérature, c^est une simple causerie ; je retrace mes pensées pour ceux qui m'ont connu et qui retrouveront dans ce singulier livre nos entretiens d'atelier. Nous sommes déjà loin de ce temps où, réunis ensemble, nous rêvions un art national, patriotique, chaleureux ; nos idées nous sembloient si justes, si pratiques, que nous ne doutions pas de leur succès. Que voulions-nous? peindre nos mœurs, nos passions, nos femmes, nos enfants, nos sentiments ; c'étoit bien simple, hélas ! c'étoit trop simple, cela pour beaucoup n'étoit pas sérieux. Le sérieux ! savez-vous ce que c'est? c'est un assemblage de certains sujets, toujours les mêmes, qui compose ce bagage ; il va sans dire que le naturel en est exclu. Si j'avois le temps, je pourroisvous faire un petit catalogue fort utile, où je mentionnerois tous les sujets sérieux ; quand je dis, si j'avois le temps, je me trompe, ou pour mieux dire, je vous trompe ; car sincèrement, j'ai horreur de ce que l'on appelle la peinture sérieuse ; il faut

dire aussi que j'ai eu du malheur pour ce que Ton appelle le sérieux. Mon père, homme capable^ vouloit m'instruire et me faire comprendre la belle littérature dite sérieuse. Il me lisoit des livres qui, pour donner l^âge d'un individu, passoient en revue le ciel et la terre ; puis, il me demandoit ce que cela signifioit. Gomme je n^'avois pas la clef de ces belles choses, je répond ois naïvement que je n^y comprenois rien, ce qui désoloit mon pauvre père. Je recevois bien quelques corrections pour activer mon intelligence ; l'esprit n'y gagnoit rien, mais le souvenir des punitions est resté. Plus tard, en désespoir de cause, on a fait de moi un peintre. Falloit-il au moins que je fusse peintre sérieux ! Me voilà sur les bancs de l'Académie ; malheureusement, j'étois né artiste. Mon bonheur, je le mettois à chercher, à reproduire les objets de la nature, la lumière, la vie ; mais je sus bientôt que mes instincts étoient mauvais et surtout qu'ils étoient loin d'être sérieux, mais avec du travail et du temps, j'appris ce qu'il est bon de savoir pour prendre

rang ; je concourus pour Rome et j'obtins un second premier grand prix. Il avoit été sérieusement question de me donner le premier, mais j'étois jeune, j'avois vingt ans, je pouvois attendre. J'allai , comme c'est l'usage, rendre visite à mes juges, je fus félicité ; ma peinture, disoient-ils, donnoit des espérances; mais je manquois encore du vrai style académicpie; enfin, je n'étois pas suffisamment sérieux. Ils me firent voir leurs peintures, me donnèrent sans doute d'excellents conseils que je ne comprenois pas, ma mauvaise nature s'y opposant; et, s'il faut l'avouer, je dirai que leurs personnages bibliques me faisoient l'effet d'affreux Turcs. Je me trompois sans doute, mais que voulez-vous, l'organisation n'y étoit pas, il falloit quitter. C'est ce que je fis; mais c'étoit un parti de désespéré dans lequel il étoit bien difficile de parvenir.

Je vous parlois tout à l'heure d'un catalogue pour les sujets sérieux. Il est fait, ce catalogue, il est imprimé dans le cœur de tout bon Français qui se dit toujours, en voyant une pein-

ture : « Voyons, ça] n'est pas historique, ça n'est pas religieux ; je ne vois pas là les Turcs traditionnels; ce n'est pas à moi qu'on en fera accroire ! je les connois depuis trop longtemps pour m'y tromper, Je ne vois pas là non plus les sujets dits poétiques que l'on a l'habitude de reproduire en peinture, donc ça n^'est pas sérieux. » Il se détourne et il fait bien ; sans cela, à quoi serviroit une bonne éducation? Vous le voyez, je jouois de malheur; je ne pouvois pas compter sur mes concitoyens, ils étoient trop instruits.

Heureusement pour moi j'eus l'appui de quelques étrangers, je me mis à faire aussi quelques toiles pour des marchands de tableaux, jen'étoispas le seul, j'avois été précédé par quelques artistes. Il y avoit parmi ceux-là un nom que je me rappelle, un nommé Decamps, qui avoit été refusé plusieurs fois dans nos expositions, mais qui, malgré cela, avoit, je le trouvois du moins, un certain génie. Je devois me tromper, car je me rappelle qu'uQ de nos camarades académiques disoit : Si je ne puis

pas faire de la peinture sérieuse, je ferai de la peinture comme Decamps ; heureusement pour lui il a réussi. Je le nommerois si je ne craignois de lui faire tort; une foiblesse, même éloignée, pourroit nuire à son prestige d'académicien.

Enfin, je me suis obstiné dans des idées sans doute mauvaises ; j'*ai fini par croire que j'étois convaincu ; et les guides académiques qui pouvoient me sauver, je les avois pris en horreur à tel point que je ne voulois plus voir ces Grecs, si joliment dessinés, qui me faisoient l'effet d'être empaillés; même le tableau religieux m'étoit odieux.

J'aurois dû trouver au fond de mon cœur des sentiments chrétiens pour me retenir, ou pour mieux dire, me ramener à de meilleures pensées. Eh bien, non, la pente étoit fatale; je m'y laissai glisser, et je trouvai de plus en plus horrible ce que j'aurois dû admirer.

Heureusement que l'on a mis bon ordre à une peinture qui pouvoit devenir un scandale (je veux parler de la mienne). Les anciens faiseurs

de Turcs bibliques se mouroient, on a eu le bon - esprit de prendre des vieux tout jeunes qui continueront cette belle tradition française. Il eût été fâcheux, vous ^avouerez, de voir disparaître les troubadours avec lesquels nous avons été bercés, et ces fameux Grecs français que moi, qui vous parle, je finirai par comprendre un jour.

Cependant, je désespère ; je vous disois que j^étois devenu hydrophobe à Tégard de la peinture académique et que, pour être calme, je fuyois les lieux où je pouvois la rencontrer ; mais, ne fuit pas qui veut, vous allez voir.

J^habitois le quartier Saint-Georges, j^étois loin du nid sérieux. Si par hasard il se trouvoit un fabi icant de Turcs bibliques , lorsqu^'un Saint Polycarpe quelconque sortoit d'un atelier, on le faisoit couvrir d'une toile et tout étoit dit. Pour moi, j^étoi s tranquille, à tel point que je croyois que ce bel art n^'existoit plus.

Mais j'avois compté sans nos monuments publics, nos maisons nouvelles qui ont des statues qui représentent :

Les différentes \dlles ;

Les différents arts;

Les différentes industries;

Les différentes passions;

Les différents métiers;

Qui sont toujours représentés par la même figure : celle de TApollon du Belvédère,

Qu'on habille en homme;

Qu^on habille en femme ;

Qu'on habille en jupon court ;

Qu'on habille, etc., etc.

Quelle rage pour le pâté d'anguilles ; je ne puis m'y faire. C'est une foiblesse chez moi, car je vois les plus simples citoyens s'en accommoder. Si l'un d'eux perd son nez, il en achète un beau en argent; il va sans dire qu'il a la forme de celui de l'Apollon, et celui qui s'en pare paroît fier de posséder un nez sérieux.

Moi, je trouve qu'un nez, fût-il d'or, ne vaut pas un pauvre petit nez de chair, mais cela vient sans doute de ma mauvaise organisation.

Revenons à nos portraits maintenant : je vous ai parlé des lois constitutives de la beauté Je vous ai même parlé du Jupiter Olympien ; mais n''allez pas, comme ces messieurs, me mettre à tout propos de mauvais masques antiques à la place des figures que vous aurez à reproduire, faites faire à vos lignes, à vos traits une marche ascensionnelle vers les lois fondamentales de la beauté, en respectant la nature.

Restez naifs^ restez aurais!

Appliquez ces règles de la beauté qui sont excellentes, mais avec délicatesse.

Imitez le chien de la fable, n'en soyez jamais râne.

Page 1