‹ Méthode et entretiens d'atelierChapitre 11 sur 50 · RETOUR SUR MES JEUNES ANNÉES · texte numérisé non relu

RETOUR SUR MES JEUNES ANNÉES

Je ne veux pas me poser comme un déshérité social, je n'en ai pas le droit d^'ailleurs, car par mon père, homme intelligent et instruit, je pouvois prendre part aux bienfaits de Tinstruction. Mais je ne comprenois rien par les livres, il n'y avoit qu'un langage compréhensible pour moi, c'étoit celui des images. N'ayant aucune idée de ce qu'étoit le dessin et désireux de reproduire ce qui me charmoit, je découpois avec des ciseaux la silhouette de ce que je voulois rendre ; vivant au milieu d'ouvriers indifférents aux choses d'art, on ne faisoit aucune attention

à mes amusements d^enfant. Un jour, mon père vit un homme, artiste ambulant, qui découpoit des portraits à la grande admiration de tous ceux qui le regardoient; alors mon père dit :

— J'ai un petit garçon qui fait de ces choses-là.

Notre artiste se mit à rire et le plaisanta sur son orgueil paternel.

— Je puis me tromper, ne connoissant rien à ces choses ; mais si vous voulez bien me confier une de vos découpures, je ne serai pas long à vous en rapporter une autre parfaitement semblable.

Mon père me montra le pantin, et à Tinstant même je fis une reproduction exacte de mon modèle. On ne voulut pas croire que c^'étoit Touvrage d'un enfant, on me fit venir et j'exécutai avec une grande dextérité tout ce qui m'étoit présenté. Le charlatan fut surpris. J'étois pour lui un phénomène, il falloit faire de moi un artiste, me montrer, me faire découper des figurines sur les places publiques ; mon père coupa court à son exaltation en me ramenant à la

maison. Cependant cette petite scène avait éveillé l'attention sur mes aptitudes, onm'avoit acheté des modèles, donné des couleurs et des pinceaux, mais je préférois toujours reproduire ce qui vivoit et mes modèles restoient délaissés. J'étois devenu le peintre de mes petits camarades, je leur dessinois des bonshommes; ceux mis en couleur avoient le plus grand succè>; on se les disputoit, on me faisoit les offres les jikis brillantes : celui-ci une toupie, cet autre des billes; enfin, grâce à mes petits bonshommes, j'avois tout ce qu'un enfant peut désirer. J'avois aussi mes préféiés, ceux qui paroissoient mieux comprendre ce que je faisois, je leur doiinois ce que je cunsidérois comme mes meilleures pièces. Aussi en échange de cette préférence, ils me protcgeoient dans les circonstances difficiles, et j'étois si bien défendu (jue j'étois à Tabri des mauvaises aventures.

Un jour qu'on étoit allé à la maraude, on revenoit joyeux, j'avois ma part dans ma petite blouse, lorsque nous vîmes, près d'une des anciennes portes de la ville, des peintres paysa-

gistes qui dessinoient cette porte. Nous nous approchâmes pour les regarder peindre :un de mes camarades, un de mes amateurs les plus chauds se mit à dire :

— Eh bien, vous n'êtes pas plus malin que le petiot Thomas.

— Qu'est-ce que le petiot Thomas?

— C'est ce petit-là.

— Ah! bah, tu dessines, petit?

— Oui, Monsieur.

— Veux-tu dessiner avec nous ?

— Je veux bien.

— Voyons ce que tu sais faire?

Ils me donnèrent du papier et des crayons et je me mis à Toeuvre. Au bout de fort peu de temps, un de ces peintres quitte son travail et vient me regarder dessiner; il pousse un cri, attire l'attention des autres sur ce que je dessinois et les voilà disant :

— C'est extraordinaire! Qui es- tu, petit? Que fais- tu? que font tes parents?

Ces questions m'épouvantèrent; je sa vois que je venois de commettre une mauvaise action en

prenant des pommes, et je vis dans ces demandes réitérées un commencement de châtiment.

— Laissez-le, disoient mes camarades, qu n'étoient probablement pas plus rassurés que moi.

— Mais nous ne voulons lui faire aucun mal, viens! et ils m'entraînèrent par la main pour me ramener chez mes parents.

Alors mes compagnons s^'envolèrent comme une nuée d'oiseaux. Je ne pus contenir mes larmes, et je me rappelle encore que tout en marchant, je laissois tomber mes pommes une à une, pour faire disparoître le corps du délit. Je m'y pris si bien, qu'arrivé chez mon père, il n'y avoit plus rien dans ma blouse.

Je sus plus tard qu'ils avoient proposé de me prendre, qu'ils se chargeroient, disoient-ils, de mon éducation et feroient de moi un peintre. A quoi mon père répondit que, pour être peintre, il falloit être instruit, connoître l'histoire et plusieurs sciences : celle de l'architecture, l'anatomie et d'autres choses encore; que son enfant

n'avoit qu'une aptitude, celle de la reproduction ; qu'en dehors de cela c'étoit une véritable buse; qu'il ne consentiroit jamais à en faire un artiste, sachant très-bien qu'il ne seroit qu'un peintre médiocre, mais qu'étant doué d'une remarquable adresse de main, il feroit de lui un excellent ouvrier.

Voilà comment s'est terminée cette aventure ; mais ces artistes-là peuvent se flatter de m'avoir fait une fière peur.

Mon père voulut, en bon père qu'il étoit, se renseigner. Il me donna un maître de dessin. Il fallut étudier, dessiner des principes, faire des yeux, des bouches, des oreilles ; cela me sembloit bien froid, bien laid, on me défendoit de faire ce que je faisois; c'étoit, disoit le maître, nuisible à la science. Adieu, belles fleurs! je ne causerai plus avec vous ; adieu, belle nature ! il faut vous quitter, le maître l'ordonne. Je fus pris de la nostalgie du naturel et, au bout de deux mois seulement, mon professeur de dessin décidoit que je n'avois aucune disposition et les leçons furent suspendues.

Je fus longtemps à me remettre de cette défaite. Du reste, j'étois jugé : c'étoit irrévocable ! Il étoit à peu près décidé qu'ion feroit de moi un horloger; mais j^étois stup'de, il falloit bien réfléchir avant de faire les sacrifices d'un apprentissage. J'avois dix ans, je savois à peine lire, mais j'écrivois d'une façon merveilleuse; récriture étoit du dessin pour moi, les mots n'avoient point de signification, c'étoient simplement des broderies plus ou moins contournées. J'oubliois souvent des lettres, ce qui rendoit mes petits devoirs illisibles; et je me rappelle encore le regret que je ressentois. lorsque le bon frère de Técole chrétienne me corrigeoit, en ajoutant les lettres nécessaires à ma belle écriiure dessinée.

J'eus le malheur d'obtenir le prix d'écriture, ce qui fit dire (je l'entends encore) : C'est lui âne de nature qui ne sait pas lire son écriture.

J'étois humilié, je sentois qu'un jugement défavorable pesoit sur moi ; je n'osois plus me montrer tel que j'étois, persuadé que ce que je pouvois concevoir étoit le contraire du bien.

Mais ce que je voulois surtout, c^étoit me réhabiliter auprès de mon père; je sentois qu^il étoit capable, je voyois qu'il exerçoit un véritable prestige sur son entourage ; si je parvenois à me faire bien juger de lui, tout étoit sauvé et j'étois débarrassé du manteau de plomb qui m'accabloit.

Que faire? que dire? Dire ceci mais le

premier venu le diroit dire cela mais

c'est trop simple, et d'ailleurs, je veux frapper un grand coup !

Ah! j'y suis, j'ai trouvé; c'est très-bien ce que je veux demander. Il n'étoit pas nécessaire de fatiguer ma cervelle pour trouver une aussi belle chose; mais après tout, on ne regrette jamais ses fatigues lorsque l'on trouve.

Le lendemain de ma découverte, comme par un heureux hasard, mon père m'avoit emmené avec lui dans sa promenade autour de la petite ville, le temps étoit magnifique, mon père paraissoit content ; il ne me manquoit plus qu'un endroit un peu solitaire pour lancer ce que je

— Oo —

voulois dire. Je le trouvai, cet endroit propice : de grands arbres au-dessus de nos têtes, des gazons émaillés de blanches marguerites sous nos pieds, un beau soleil matinal diamantoit tout cela ; je m^arrête, je regarde mon père d'un petit air capable et je dis :

— Papa, aujourd'hui est-ce demain ?

Je regardois toujours mon père, il lâcha ma main, prit son mouchoir et se mit à pleurer; puis, il interrompit brusquement sa promenade et retourna à la maison. Son visage devoit être bouleversé, car j'entendis ma mère qui lui disoit :

— Mais qu'as -tu ? que t'es-t-il arrivé?

Il répéta ce que j'avois dit, en se désolant d'avoir un crétin pour entant. Pour moi. j'étois anéanti, je baissois la tète, et mon manteau de plomb s'étoit augmenté d'une montagne.

Vous riez peut-être de ce que je raconte ? Eh bien, je puis vous certifier que je n'ai jamais éprouvé une douleur plus vive que celle que j'ai ressentie en voyant couler les larmes de mon pauvre père. J'aurois voulu être écrasé de

ses coups, c'eût été un soulagement pour moi ; bien des années se sont écoulées depuis, et je n^'ai rien oublié de cette terrible scène.

Cette niaiserie d''enfant est bien souvent partagée par des hommes qui, en art, en science, demandent aussi : aujourd'hui, est-ce demam ?

J'avais un frère aîné qui mordait au latin ; toute la sollicitude de mon père s'étoit reportée sur lui : il Tenseignoit , moi , déshérité de la science je m'approchois, j'écoutois; la voix de notre père, adoucie par la bienveillance, m'arrivoit comme un écho. Dans cette situation, je pouvois ne pas comprendre, j'étois irresponsable; mon esprit s'apprivoisoit dans cette douce quiétude, et je choisissois dans ce bagage scientifique ce qui me convenoit. Tout ce qui étoit règle me déplaisoit, il y avait surtout un certain mot de gérondif que j'avais en horreur, et de tout ce latin qui se présentoit à moi d'une façon si déplaisante, je n'ai pu retenir que rosa

la rose, simplement parce que cela parloit de fleurs et que je les ai toujours adorées.

Mais il n'en étoit pas de même pour toutes ces histoires de Grecs et de Romains, je n'en perdois pas un mot, j'y pensois nuit et jour, et j'étois tour à tour, Coriolan ou Brutus, Alcicibiade ou Alexandre. Ne laissant rien paroitre au dehors, tout s^amonceloit en moi, et je devois un jour dépenser ce trop -plein de mes petites pensées. Voici comment.

Il y avoit une pension composée de jeunes aristocrates en herbe qui, par leur airs et leurs quolibets, plaisantoient nos humbles rangs de la doctrine chrétienne. Cela m'avoit outragé et je voulus tirer une vengeance éclatante de ces insultes.

Par suite d'une réparation faite à la toiture de notre maison, une assez grande quantité de lattes étoit restée dans le grenier; j'eus l'idée de m^en emparer pour les donner à mes camarades, et de nous en servir pour en frapper nos agresseurs ; mais des lattes, de simples lattes, cela me paroissoit trop vulgaire et peu

en rapport avec mes sentiments héroïques. Alors, avec une patience sans pareille, je les transformai en sabres de différentes formes, et je me rappelle que j^'a vois sculpté les poignées avec un grand soin. Enfin, les armes étoient prêtes, il n^y avoit plus qu'à les distribuer pour marcher au combat. Le grand jour arrive, je me place au bas d'une rue montante, mais droite, ce qui me permettoit de voir nos rangs dans toute leur étendue; puis, les bras pleins d'armes, je me précipite au devant de mes compagnons, je jette à leurs pieds mon faisceau en leur disant : Marchons! On prend mes sabres, on les trouve gentils, les bambins s'en emparent pour les emporter chez eux, je sens que je ne suis pas compris, je veux parler, je veux trop dire à la fois, rien ne peut sortir de mes lèvres; remplaçant alors par Taction mon manque d^éloquence, je veux m'emparer d'un de mes sabres, un plus grand que moi avoit le même désir, comme c'étoit le dernier, il n'hésite pas à me l'arracher des mains; je résiste, il me pousse, je tombe. Dieu sait comment, et

toutes mes illusions guerrières s'envolent avec mes sabres.

Peu de temps après, mon père vint à Paris, et je dus ma réhabilitation auprès de lui à une singulière aventure. Mon frère, qui était son bijou , son préféré, s'adressait toujours à notre père dans nos débats enfantins; sachant trèsbien que c'était un tribunal qui lui était incessamment favorable.

Un jour que nous noircissions des galoches, nous eûmes une dispute, et poussé à bout par les préférences qu'on avoit pour lui, j'en voy ois par la figure du Benjamin mon pinceau plein d'encre; à la vue de mon geste menaçant, il avait appelé notre père, ce qui fit que le pinceau qui était de très-forte dimension, lui mit dans la bouche une assez grande quantité de noir; heureux, dans son petit malheur, de conserver les preuves de ma mauvaise action, il continuait à crier, en se gardant bien de cracher ce qui devoit prouver mon crime.

Mon père arrive, il regarde son adoré barbouillé d'une singuhère manière. Je m'attendais

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à une rude correction; mais j'avois pris mon parti en brave, je ne cherchois pas à pallier mes torts; au contraire! et je dis, en désignant ce qu'il paraissoit hésiter à avaler : Parbleu ! ce n^est pas la mer à boire !

La vue de son grand dadais, ce que j'avois dit qui peignoit si bien sa situation, tout cela fit que mon père éclata de rire, et dit en me désignant à quelques personnes présentes : « Ce crétin a vraiment de Tesprit lorsqu'il est méchant. »

Ce n'était pas, comme vous le voyez, une réhabilitation complète ; mais cependant . je sentis une grande différence dans sa manière d'être avec moi; et, dès lors, je balançois la puissance de mon aîné. Enfin, pour moi il se faisait un jour à l'horizon. On ne me jugeoit plus aussi défavorablement ; il paraissoit même à peu près certain que je n'étois pas imbécile, et que. peut-être, on pourrait développer mon intelligence.

Mon père me fit voir le musée du Louvre, et

la première toile qui frappa mes regards fut le tableau des Noces de Cana, de Véronèse.

— Ah ! père, les Noces de Gana î

— Non mon enfant, cela ne peut pas représenter les Noces de Gana, tous ces personnages portent des costumes du moyen âge, et tu devrais savoir déjà que le Ghrist est venu au temps de Tibère, empereur romain; que les Juifs qui étaient sous la domination romaine, portoient des tuniques et des manteaux, et que... Mais au reste, voici un Monsieur qui a un livret, je vais lui demander le sujet de ce tableau, et je te l'expliquerai. Après avoir demandé , on lui répondit que c^'étaient les Noces de Gana. Tu as raison, me dit-il, mais le peintre a fait une grande faute en ne mettant pas les costumes du temps, et son manque d^instruction doit nuire à la beauté de son œuvre.

— Je ne sais pas, mais cela me paraît bien beau ! Et, à sa grande surprise, je lui expliquai tous les tableaux du musée, et cela, sans me tromper, tandis que lui, si instruit, n'en reconnaissoit aucun.

Mon dessin étoit resté une passion pour moi ; la nuit, en cachette de mes parents, je me levois pour dessiner. Mon père, devant cette persistance, se décida à faire de moi un peintre. J^entrai à Tatelier des élèves du baron Gros, qui fut étonné de mon habileté de dessinateur et me dit :

— « Mais mon petit ami, vous dessinez comme un vieil académicien. »

Il faut dire aussi que me rappelant les enseignements de mon premier professeur, j^'avois cru devoir lui présenter des académies poncives.

Je fis ce que je pus pour profiter des enseignements du célèbre maître, et j'ouvrois, je puis le dire, de grandes oreilles. Je ne comprenois pas, ou quelquefois croyant comprendre, j^appliquois fort mal ce qui m'étoit enseigné.

J'allois donc retrouver avec un grand homme les difficultés de mon professeur de province. Désespéré, je dis à un de mes camarades qui n'était pas plus heureux qu3 moi dans ses études :

— « Si tu veux, après les séances du modèle, nous resterons à l'atelier, et nous nous enfermerons pour peindre à notre fantaisie. Je commencerai par ton portrait. »

Ce projet s'exécute, le portrait de mon ami s'achève, il le trouvait superbe ; il m'engagea à le montrer au Patron, mais je n'aurais pas voulu pour tout l'or du monde, montrer à mon maître une peinture qui ne me sembloit pas faite selon ses désirs. Un jour, jour de correction, tous les élèves travailloient dans un religieux silence, Monsieur Gros arrive, se dirige vers un point, en disant : « Oh! la belle chose!» Nous levons tous la tête, nous regardons ce qui avait attiré son attention, et moi, à ma grande surprise, je reconnais le portrait de mon camarade.

— Qui a foit cela? c'est admirable! je serois fier d'y mettre mon nom.

— C'est Couture.

— Ce n'est pas possible. Couture, est-ce vrai ?

— Oui, Monsieur.

— Si vous continuez à faire de la peinture

comme celle-là, vous serez le Titien de la France.

C'était si exagéré comme éloge que mes camarades en firent des plaisanteries; elles étaient certes bien justifiées, car ayant eu un redoublement d'ardeur en voulant contenter mon maître, je ne faisois que des peintures détestables.

Depuis longtemps mon fameux succès étoit oublié, j'avois repris le rang d'un élève médiocre, je désespérois de moi, et je pensois qu'il vaudroit mieux prendre un métier que de continuer un art que je ne pouvois pas bien comprendre.

Je me mis à concourir pour le prix de la tête d'expression, fondée par Monthyon, c'était une audace née d'un profond désespoir, et d'ailleurs, j'étois toujours heureux lorsque j'échappois à tout contrôle.

Notre maître disoit qu'il n'était pas récompensé du mal qu'il se donnoit pour ses élèves, et qu^'il avoit la douleur de voir des professeurs plus favorisés que lui, et il nous fit une descrip-

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tion des plus chaleureuses, en parlant de la peinture qui avait remporté le prix d^expression. Cette description me rappeloit un peu la tête que j'avois pu faire, mais je n'osois rien dire dans la crainte de me tromper ; un de mes camarades croj'ant aussi reconnaître mon travail, dit : « jMais c^est la tête peinte par Couture ! » On court à TAcadémie et on apprend que j''avois ren:porté le prix.

Ce nouveau succès me rendit toute la sollicitude de mon maître; mais aussi mon vif désir de le satisfaire me replong^ea plus que jamais dans la mauvaise peinture.

Enfin, je pris le parti de m'éloigner de tout enseignement et je fis alors des études qui eurent de véritables succès ; encouragé par ma réussite, je me présentai aux examens préparatoires pour le grand concours. J'attendois le résultat de la première épreuve, celle de l'esquisse composée, lorsque je vis mon maître sortir de l'école après le jugement. Il paroissoit chercher quelqu'un, il alloit aux difi*érents groupes des jeunes gens qui attendoient leur sort.

Comme depuis quelque temps je m'étois éloigné de son enseignement, j^évitai de me laisser voir, mais je fus désigné, et, à ma grande surprise, je le vis se diriger vers moi. Il me prit et m''embrassa, en me disant : « Vous avez fait encore un cîhef-d^œuvre, et vous avez la première place. Allons, me dit-il, il faut me faire maintenant une belle figure peinte, écoutez-moi bien, revenez à Tatelier.» Le voilà me redonnant tous ses soins, et moi retombant dans les mêmes ornières. A la seconde épreuve je succombe, mais grâce à ma composition, je suis accepté pour le concours du grand prix. J^'allois donc faire mon premier tableau. Lorsque je revis mon maître, il me dit : « mon cher enfant, laissez-vous aller à votre sentiment, j'ai remarqué que c'étoit votre meilleur guide, et que je vous troublois par mes conseils. » Ces paroles sensées qui auroient dû me rassurer m'épouvantèrent, je crus que le Patron désespéroit de moi et ne vouloit plus me diriger. J'eus recours dans cette grave affaire d'un premier tableau, aux avis d'an camarade, qui n'avoit pas les

scrupules de mon professeur, et enfin, par ma niaiserie, je fis, je puis le dire, le plus affreux tableau qu'on puisse voir.

M. Gros en fut anéanti, je tombai sérieusement malade de désespoir, je fus souffrant longtemps et presque dans Timpossibilité de continuer mes études : ces cruelles épreuves dévoient se compliquer encore de la mort de mon cher maître.

Deux ans après, je reparoissois dans les concours ; je fis, sans écouter personne, si ce n'est mon sentiment, un tableau qui obtint, je puis le dire, un succès véritable : on voulut me donner le prix de Rome.

On eut les yeux sur moi, je donnois les plus grandes espérances ; Tannée suivante , Paul Delaroche me donna des conseils, je voulus les suivre, hélas! ce fut pour mon malheur.

Enfin, fatigué de mes revers académiques, je quittai décidément les concours pour me livrer sans réserve à mes instincts.

J'ai cru devoir entrer dans ces longs détails, pour faire sentir combien certaines natures

peuvent être troublées par ce que Ton appelle la science. Mais je me demande en même temps, si ces épreuves ne sont pas nécessaires, et si Thomme, lorsqu'il a quelque chose en lui, n^apprend pas mieux en se trompant.

Je ne puis me défendre d'un certain doute à cet égard.

Cependant, je penche fortement pour Tinstinct, pour son développement, et je ne puis m'empécher d'applaudir au bonheur de ceux qui échappent aux professeurs. Je suis de Ta vis de Gros, en disant :

Nous sommes de grands sots, en voulant diriger la nature ; pour nous, professeurs, notre seule action bienfaisante devroit être de ne pas Tentraver.

Continuons notre conversation.

Notre époque est grande, un peu barbare : il s'élève un monde nouveau^ des appétits impé- j rieux de premier ordre se manifestent, il faut les satisfaire. Je comprends parfaitement l'in-

différence des administrations pour ce que Ton appelle Fart, qui n^'est plus Tart du monde qui s'élève, mais celui d'un ancien monde qui, à rétat de guenille (je parle toujours de Tart) n'est même plus un hors-d'œuvre aujourd'hui. Nous ne pouvons plus^ nous ne devons plus de longtemps encore, compter sur les administrations qui ont, comme on le dit vulgairement, d'autres pois à écosser.

Recueillons-nous et voyons d'où peuvent venir nos forces.

Je vous ai promis des portraits , je vais vous en tracer un. C'est un type avec lequel nous avons à débattre nos intérêts; comme ilfait partie de notre bagage, il est bon de le connoitre.

Un jour, il se présente dans mon atelier un Monsieur.

— Bonjour, cher maître, je désire posséder une de vos œuvres.

— Hélas ! je n'ai rien.

— Ce n'est pas possible; nous trouverons bien quelque chose.

— Non, je vous assure; au reste, je vous permets de chercher.

— Eh bien, cette jolie tête de femme.

— G^est vrai, c'est bien charmant, mais cela n est pas de moi.

— Qu'est-ce que ça me fait, me dit mon amateur moderne, signez-la-moi, je m'en arrange.

— Oh ! oh ! je ne fais pas de ces choses-là, mais vous pouvez acheter sans crainte, vous ferez une bonne affaire. Je ne ferois pas mieux et je vous demanderois une somme élevée, tandis que vous pouvez obtenir cette peinture pour peu d'argent; elle est faite par un de mes élèves qui, j'en suis certain, se fera un grand nom ; tenez, il est là : c'est celui qui cause avec ce vieux Monsieur.

— Ah! vous croyez que c'est une bonne affaire; mais, il n'est pas connu, il n'est pas coté, vous m'avez parlé d'un prix qui me paroît trop élevé pour ses éventualités.

— Faites vos offres, peut-être obtiendrezvous à meilleur compte.

— Jeune homme ! jeune homme ! c'est de vous, cette tête?

— Oui, Monsieur.

— Votre maître m^en demande un prix trop élevé ; mais si vous voulez me la vendre, je vous en donne cinq beaux louis d'or ! Hein, jeune

homme, c'est gentil, cinq petits jaunets Là,

un, deux, trois, quatre, cinq, cela vous va-

t'il?

— Oui, Monsieur, je vous la cède

— Je suis content, me dit cet amateur, en revenant à moi, je crois avoir fait un bon marché; alors vous m'assurez que ce jeune homme ira bien?

— Mais j'en suis certain, il est dans les meilleures conditions pour parvenir; il peut s'occuper exclusivement de son art, il a cinquante mille livres de rente.

— Cinquante mille livres de rente ! Ce Monsieur a cinquante mille livres de rente ! Ah I que je suis désolé d^avoir marchandé ce Monsieur qui a cinquante mille hvres de rente ! Que va penser de moi ce Monsieur qui a cinquante

mille livres de rente! Mais, me dit-il, si je Tai marchandé, c'est que j'ai cru que c^'étoit un pauvre diable

Ne vous épouvantez pas de cette férocité de la spéculation ; c'est, au contraire, votre garantie. Cette race s'interpose entre vous et le véritable amateur, c'est le vendeur, celui qui vous débarrasse des côtés vulgaires de votre art ; avec lui, vous pouvez discuter vos prix sans crainte, il partira furieux par la porte, puis il reviendra doux comme miel par la fenêtre. Vis-à-vis de vos oeuvres, vous ne seriez jamais satisfait, le sentiment profond de votre insuffisance vous feroit déprécier vos tableaux ; le prosaïque marchand se transforme en renommée pour vous, c'est, comme je le dis, votre garantie.

Autre jportrait.

Il y a bien longtemps de cela, c'étoit vers l'année 1 842, j'habitois un modeste atelier, passage du Bois de Boulogne ; j'avois exposé, l'année précédente, un tableau représentant un jeune Yéni-

tien après une orgie; cette toile avait été remarquée, achetée, j^avois abandonné les concours, je cherchois mon appui sur le public. Dès mon début il s'étoit montré bienveillant. Un jour j^entendis frapper timidement à ma porte. Après le mot entrez, d'usage, je vis paroître un personnage singulier; il était vêtu d'habits propres, mal faits, et qui sembloient être les chefsd'œuvre d'une portière inexpérimentée dans ce genre de confection ; il avoit de fortes chaussures, et son pantalon, trop court, laissoitvoir des bas bleus auxquels on avoit ajouté des pieds, car le haut du bas étoit continué par un bleu plus pâle. Il portoit sous le bras un de ces forfs parapluies campagnards recouvert aussi d'une toile bleue foncée; son chapeau à la main, il restait comme fixé dans le cadre formé par la porte ouverte, et sembloit ne j)as oser entrer ; son air paraissoit si étrange que je le considérai quelques instants : son visage étoit pâle et trouble, sa tête couverte de cheveux pauvres, il avoit des lèvres épaisses, la bouche grande, des yeux petits et quêteurs; je remar-

quai encore du sacristain dans sa personne et du mendiant dans son type.

— « Monsieur, me dit-il d^une voix mal assurée, je serois heureux de recevoir vos conseils ; je viens voir si vous consentiriez à me prendre pour disciple?

J^'avois fait l'inventaire de sa personne, j'étois ambitieux, devinant un embarras sans profit, je refusai assez brutalement.

G'étoit de ma part une mauvaise action, ce pauvre homme paroissoit tout contrit, il essuyoit son chapeau avec le parement de sa redingote brune, sa tête étoit baissée comme celle d'un condamné, alors voyant tant de modestie, je devinai que je pouvois m'en servir et je lui dis :

— Voulez- vous être mon rapin?

— Mais, Monsieur, cela seroit mon plus grand bonheur !

— Eh bien, lui dis-je, allez chercher vos affaires, et installez-vous! Il revint avec un chevalet en bois blanc, une petite boîte, deux tabourets, un modeste paillasson ; tout cela pauvret, mais propre comme sa personne. Je lui fis sa

— llo —

leçon sur ce qu'ail avoit à faire pour le bon entretien de l'atelier ; habituellement nous prenons de jeunes bambins pour cet office ; on peut exiger d'un enfant des services qu'on n^'oseroit pas demander à un homme ; mais celui dont je parle étoit si humble, il poussoit si bien à la familiarité, qu'on pouvoit tout lui demander. J'étois content de ses services : mon atelier étoit bien tenu, mes palettes étoient resplendissantes ; il étoit très-attentionné, et si par hasard, un pinceau s'échappoit de mes mains, il s'empressoit de le ramasser, me le remettoit et faisoit en se retirant un beau salut, de ces saints qui sont enseignés par nos maîtres de danse de province. La journée terminée, il me reconduisoit jusqu'à mon logement, renouveloit son salut : un pas en avant, trois en arrière et se retiroit respectueusement. Au bout de quelques jours il me dit d'un air toujours embarrassé :

— Mon cher maître, nous n'avons pas parlé de ce que je vous devois pour vos précieux conseils, et je vois bien que, si je n'en parlois pas, vous n'en parleriez jamais. J'ai pensé que

je pou vois vous offrir soixante-quinze francs par moiSp cette somme vous paroit-elle convenable?

— Soixante-quinze francs! Mais, c^est trop; nos grands maîtres ne prennent que vingtcinq francs, et d^ailleurs, vous me rendez de bons services et je pensois ne vous rien demander.

— Mais, dit-il, vingt -cinq francs dans des ateliers nombreux où les élèves n^'ont pas la bonne fortune de travailler avec le maître ; mais ici je profite d^une foule d^avantages que je dois reconnoître.

Gomme il insistoit, je lui dis.

— Voyons, parlons sérieusement, pou vez-vous me donner ces soixante-quinze francs sans que cela vous gêne? Oui, eh bien, donnez-les-moi et n^'en parlons plus. Mais au bout de quelques mois, il s'étoit rendu si serviable que, ne voulant plus recevoir son argent, je trouvois, en cherchant ce qui m^étoit nécessaire, des petits paquets qui contenoient invariablement cette fameuse somme. Lorsqu^'on est jeune et qu^on

est peintre, on ne roule pas sur Tor; et je me rappelle encore le plaisir que me donnoient ces petites trouvailles. Il me demandoit encore quelquefois la faveur de passer la soirée avec moi ; je ne faisois pas toujours droit à sa requête mais, lorsque par hasard j'acceptois son offre, c*étoit, pour cet homme, un bonheur qu'il manifestait par une joie d'enfant.

Il alloit, il venoit; Theure du dîner arrivée, il m'entraînoit chez des restaurateurs que je ne connoissois pas; nous étions servis de la façon la plus confortable. Cela m'etfrayoit pour la bourse de mon rapin et je lui en faisois la remarque.

— Oh! me disoit-il, ne craignez rien, je connois le maître de la maison. J'ai eu l'occasion de lui rendre de petits services, il en est resté reconnoissant, et sachant que je traite mon cher maître, il fait bien les choses, tout en ménageant ma bourse.

Il me donnoit des raisons semblables pour justifier les loges à salon où nous entendions la meilleure musique; il étoit aussi très amateur

de peintures anciennes, et m'entraînoit souvent dans les ventes; lorsqu^'elles étoient accomplies, il me disoit :

— Vous savez, cher maître, le Hobbéma que nous avons admiré ensemble, s'est vendu trentesept mille francs.

— Vraiment? c'est un beau prix, mais c'est encore un plus beau tableau. Hein, lui disoisje, ils sont heureux ceux qui peuvent se donner ces merveilles!

— Vous trouvez? ce que vous dites-là me fait bien plaisir, car c'est bien ma manière de voir. »

Il se remettoit à travailler; il n'étoit pas sans intelligence, ne négligeoit jamais son service , évidemment ce n'étoit pas un homme spirituel , mais étant naïf , il disoit souvent des choses intéressantes, et puis cette pauvre nature déshéritée n'avoit pas d'âge ; il paroissoit avoir de vingt-huit à soixante ans; chétif, voûté comme un vieux, il m'intéressoit; je l'aimois, il est si bon de voir ces natures simples qui prennent leurs jouissances du bonheur

des autres ; ces êtres, sans arrière-pensées, qui vous donnent les garanties d^un bon chien. Je n^'aurois certes pas changé cette amitié contre une plus brillante, plus flatteuse; rien n*est préférable à un cœur dévoué.

Nous étions heureux, depuis plus de dix-huit mois nous travaillions ensemble, Taisance étoit venue dans mon petit intérieur, un nouveau rapin, mais un vrai, faisoit le service de Tatelier, mon élève étoit devenu mon ami.

Un jour, je le vis paroître avec un visage bouleversé :

— Qu^avez-vous ?

— Cher maître, je suis obligé de vous quitter pour longtemps, deux mois peut-être.

— Quand cela?

— De suite, ce soir.

Nous passâmes cette dernière journée ensemble, je le reconduisis jusqu'à la diligence, où je le vis disparoitre dans ce que Ton appeloit une rotonde. Il étoit au milieu de nourrices et d'enfants qui crioient...

« Adieu, cher ami, bon voyage.» Je revenois

chez moi le cœur tout triste : pauvre garçon ! Voyager si modestement, lui, si généreux pour

les autres, si économe pour lui

Le lendemain, un modèle de femme entr^ouvroit ma porte, passoit sa tête d'un air mystérieux en disant :

— c( Est-il là?

— Qui?

— Votre élève.

— Non, pourquoi?

— Hein, dit-elle, vous Tignoriez?

— Quoi.

— Ce qu'il étoit?

— Que voulez-vous dire?

— Comment ! vous ne le savez pas encore.

— Non, parlez.

— Eh bien, il est millionnaire, il est parti à la poursuite d'un individu qui lui emporte quinze cent mille francs ...»

Je connoissois déjà les exagérations du monde ; je supposois alors qu'on lui avoit enlevé son petit avoir ; il m'a voit avoué de quatre à cinq mille francs de rente. Quelle afFreugg

action ! Abuser d'un cœur si simple; mais il reviendra, il ne manque pas de dispositions, je le mettrai à même de gagner sa vie avec son art.

Mais les mois s'écouloient, il ne revenoit pas, évidemment il n'osoit plus revenir ayant tout perdu ; il ne savoit pas combien je lui étois attaché.

Longtemps après, je fis un voyage au Havre. Je passois par Rouen, Rouen ! il m'en avoit souvent parlé; peut-être étoit-il du pays. Cherchons ! je m'adressai à des hommes placés sous une grande porte qui travailloient à une énorme balle de coton. Je leur demandai, en le nommant et en donnant son signalement, si par hasard on ne le connoissoit pas.

— Non, me dirent-ils, mais il y en a un qui porte ce nom et qui est le plus riche du pays.

Ce n'est pas cela, et je m'éloignai. J'entrai dans un café modeste, peut-être est-il venu là, pour faire quelques portraits ?

— Madame, connoissez -vous, etc? . . .

— Oui, Monsieur, le riche.

— Allons ! tout est perdu, donnez-moi Tadresse du riche, il ne me reste plus qu^un peut-être...»

J'arrive à un hôtel de belle et forte apparence : je frappe, la porte s^'ouvre ; je pousse et j'agite une roue composée de ressorts à sonnettes qui faisoient un grand bruit. On vient, je me nomme et je demande à parler au maître de la maison ; un valet de pied revient rapidement et m'introduit auprès d'un vieillard assis dans un fauteuil recouvert de cuir de Russie. A sa vue, je crus reconnoître des airs de famille avec mon élève, et par une réflexion rapide je pensai à ce que m'avoit dit le modèle de femme, aux renseignements qui venoient de m'être donnés , puis à la ressemblance avec le vieillard. Tout cela fit que je demandai sans hésitation :

— « Monsieur, n'àvez-vous pas un fils qui s'occupe de peinture?

— Oui, dit-il, en se mettant à rire, mon fils, votre élève, mais c'est comme une providence. Il est arrivé hier soir d'Italie, il va venir, je l'ai fait demander. »

A peine avoit-il achevé ces quelques mots,

que je vis mon ancien élève paroître, il a voit la même mise qu'autrefois ; trop surpris pour parler, je me sentis entraîner par lui au premier étage de Thôtel. Vous dire ou vous décrire ce que je traversois de richesses me seroit impossible! Enfin, nous nous arrêtâmes près d'une admirable tapisserie qui fut soulevée et derrière laquelle se trouvoit une porte; là, mon ancien rapin me dit : cher maître, personne n'entre ici, mais pour vous je lève la consigne. Nous entrâmes et je vis de merveilleux chefs-d^œuvre et parmi eux beaucoup de ceux que nous avions admirés ensemble dans les différentes ventes publiques que nous avions visitées.

— « Vous étiez donc riche?

— Oui.

— Et vous ne me le disiez pas.

— Je voulois avoir des conseils sincères.

— Mais vous ne savez pas le mal que vous me faisiez, lorsque je vous voyois faire des dépenses qui me paroissoient dépasser vos moyens.

— N'y pensons plus, et maintenant que vous

connoissez ma position, si vous voulez, je vous emmène en Italie, et sans arrière-pensée de votre part, nous voyagerons comme des princes.

— Mais qu^avez-vous donc, me dit-il, vous me paroissez triste?

— Oui, c'est vrai, je travaille beaucoup pour obtenir un vrai succès de salon; mais les places qui me sont données sont si mauvaises que mes efforts sont perdus.

— Vous n^'avez donc pas de connoissances bien placées ?

— Non.

— Vous ne connoissez pas un dentiste ayant une bonne clientèle ?

— Oh ! mon Dieu, pensai-je, seroit-il devenu fou!

— Oui, je dis un dentiste ou un valet de chambre ; mais vous ne me répondez pas ! Allons, cher maître, nous allons changer de rôle ; vous m'avez si bien dirigé qu'il est juste que je vous pilote à mon tour.

Vous restez ici, et demain nous partons pour Pari».

Clic-clac ! clic-clac ! une berline de voyage fendoit Tair ; nous étions enveloppés de tourbillons de poussière, les relais se succédoient avec

rapidité et nous nous arrêtâmes place

du Palais-Royal.

— Avez-vous de l'argent sur vous ?

— Oui.

— Suivez-moi.

Je commençois à avoir confiance dans mon guide, il me fit traverser les sales petites rues qui entouroient le Louvre, et nous arrivâmes bientôt à la porte du Musée. Le concierge en nous voj^ant dit à mon élève : bonjour, père un tel; il répondit: bonjour, bonjour.

— Monsieur est avec moi.

— Passez.

On plaçoit les tableaux pour Texposition dans une petite pièce qui précédoit le grand salon, là il me dit : « Allez à ce garçon et dites-lui : j'ai envoyé un tableau qui a le numéro 334, si par hasard vous pouviez le bien placer je vous serois obligé, et vous lui laisserez dix francs dans le creux de la main.

Je m'empressai d'obéir et je revins vers lui; il me fit faire de même pour différents gardiens mais m'en désignant un autre, il me dit : « Celui-là vous lui donnerez vingt francs, c'est le gardien chef. » Tous ces garçons venoient à tour de rôle lui donner la main de la façon la plus familière. Puis il me dit : partons, nous n'avons plus rien à faire ici, mais je reste à Paris huit jours, je veux jouir de votre triomphe.

Huit jours après, le salon s'ouvroit; j'avois une place superbe et j'obtenois mon premier succès public.

— Eh bien, cher maître (1), la farce est jouée, le public a les yeux sur vous, maintenant ils seront forcés de bien placer vos peintures.

— Je pars , mais avant permettez-moi, cher patron, un humble conseil : n'oubliez pas qu'on n'arrive jamais par ce qu'on appelle les grands, ceux-là ont de gros appétits et avalent à leur profit les niais qui viennent à eux. Croyez-moi,

(IWc n'ai pas la prétenlion de m'attribuer le titre de maître, je ne l'emploie ici que comme usage de disciple k professeur.

adressez-vous de préférence aux petits, en les payant vous serez toujours bien servi.

Nous nous embrassâmes, il partit, et je ne Tai jamais revu.

J'ai toujours pensé que cet homme singulier avait joué, à mon profit, le rôle de la Providence; et que me trouvant suffisamment lesté, il m^avoit quitté pour accomplir d'autres bienfaits dans ce monde.

Réflexions sur ce que je viens de raconter.

Oui, celui qui consent à se faire machiniste dans ce grand théâtre du monde, possède une force puissante; il le voit, il le juge, ce monde, dans ses côtés foibles , cachés ; il connoît , comme on dit, le défaut de la cuirasse, et peut entrer facilement dans les entrailles de cette pauvre humanité.

Il n'a pas, comme les spectateurs de la salle, les prestiges de la scène, ceux-là vivent ou meurent d'illusions, lui vivra d'affreuses réalités, il doit en tirer de grands profits, mais à

quelle condition? Il voit, on peut le dire, les trappes du sentiment et Tenvers des décors. Ce moyen est social, il demande la dissimulation, c'est vraiment de la comédie.

Je connois pour réussir, un moyen plus simple, qui domine tous les autres; c'est d'être vrai.

Le monde est plus juste qu'on ne veut le dire; les hautes positions sont généralement acquises par de vrais talents.

Pour le milieu que je connois bien, je sais parfaitement que ceux qui sont en évidence, aimés, connus du public, n'ont pas volé la réputation qu'ils possèdent. Il en est quelques-uns qui paroissent jouir des mêmes avantages; mais paroître, n'est pas posséder. Ils sont, les pauvres diables, comme ces paquets de magasin qui sont étiquetés, mais vides, et paroissent encore d'autant plus brillants qu'on n'y touclie jamais. Mais à ces avantages superficiels, que vous pourriez envier, comptez-vous pour rien la crainte incessante qu'ils ont d'être regardés de trop près? Croyez-moi, ne les enviez pas! Je

crois, au contraire, que le plus grand supplice pour un homme est de se sentir vide.

Si de pauvres misérables comme j^en vois tant, donnoient à leur peinture les soins, les travaux, les peines qu'ils dépensent pour se faire valoir, ils obtiendroient assez de talent, j'en suis certain, pour être vraiment heureux.

Travaillez, enrichissez votre esprit, développez vos facultés aimantes, donnez à vos œuvres votre âme tout entière, vous aurez beaucoup de talent et vous réussirez.

Il n'y a pas d'incompris.

II y a des réputations surfaites, elles sont formées par des gens de métier, sans valeur, qui se servent de quelques noms pour battre en brèche les réputations légitimes.

Pour ma part, je sais que j'ai toujours été

récompensé de mes efforts, et cela beaucoup

plus que je ne leméritois, et j'ai pu voir que le

monde est plus que juste : il est bienveillant.

Beaucoup prétendent que j'ai à me plaindre

de rétat; je ne suis pas de leur avis, des avances m^'ont été faites, j^ai trouvé que Ton ne me donnait pas la place que je croyois mériter. G^étoit sans doute trop d^orgueil de ma part. Cette place qui, je croyais, m^'étoit due, il valoit bien mieux, par des œuvres nouvelles la mériter aux yeux de tous^ que de l'exiger de quelques-uns.

J'étois fatigué par une lutte déjà longue, la paresse entroit pour beaucoup dans mes résolutions, et puis, faut-il le dire, je voulois vivre de la bonne vie du bon Dieu; j^avois assez de ces jouissances factices que donne Tart, je voulois ne plus être parqué et cesser d'hêtre une bête à peinture.

J^étois entré dans ce que j^appelle la vie naturelle, et, Tavouerai-je, à ma honte, je m^en trouvois fort bien.

Depuis, les grandes douleurs et les profondes joies de la famille m'^ont attendri le cœur, j^ai compris que Thabileté du faire n^'était rien, comparée à Texpression des bons sentiments humains.

Avec le calme, le recueillement, le désir de produire est revenu; n''ayant plus, comme autrefois, Tambition de surpasser mes rivaux, je cherche simplement à satisfaire mes propres instincts.

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