‹ Méthode et entretiens d'atelierChapitre 9 sur 50 · DU PORTRAIT · texte numérisé non relu

DU PORTRAIT

L^art antique avoit des règles immuables, on pourroit même leur donner les noms de lois constitutives de la beauté.

Je vous ai déjà parlé des divisions invariablement reproduites dans les visages grecs, il est inutile que j'en parle ici, puisque je les décris plus haut.

Votre modèle n^a pas la construction antique, c'est ce qui arrive souvent; le front forme avec le nez deux lignes bien différentes; entre Vœil et le sourcil vous avez une distance énorme, la bouche s'éloigne du nez et, enfin,

VOUS trouvez un mentoii fuyant. J^ajoute encore pour compléter la dissemblance : des oreilles plates, un col petit et maigre, et le tout raviné par des rides ou par d'autres causes.

Tout cela n'est pas beau, et vous avez plus que jamais besoin des règles que je signale (page 48); faites faire à toutes vos formes, à toutes vos lignes, un travail ascensionnel vers ce qui constitue la beauté, tout en restant cependant dans les limites du vrai, et vous obtiendrez un portrait ressemblant qui, à Tétonuement de tous, excepté pourtant celui que vous aurez représenté, semblera beaucoup moins laid que le modèle.

il y a, dans la nature , je vous Tai déjà dit, « des côtés pleins de charme, ce sont les côtés » physionomiques. Ces traits, ces formes qui » donnent aux êtres un caractère particulier, » ce sont de ces saveurs qu'il faut respecter, » qu'il faut même développer , et vous pouvez, » sans crainte, allier ce développement aux » corrections faites dans le sens de la beauté » constitutive. »

Gardez-vous bien de donner à vos portraits des poses théâtrales ; soyez simple, modeste, dans vos poses comme dans vos expressions ; nous vivons dans l'intimité du portrait que nous regardons. Ses gestes, ses airs de tête ont un langage pour nous ; il faut que toutes ces choses soient sympathiques ; le moyen d'y parvenir, c'est de donner avant tout un air de bonne compagnie à celui que vous représentez.

La femme vous dirigera, laissez-vous conduire. Elle sait ce. qu'elle est, elle connoît les qualités physiques qu'elle possède. Dans l'espace d'une heure, se trouvant en face de son peintre, elle aura su montrer, mettre en évidence les beautés de sa personne ; elle aura su prendre les expressions qui lui sont favorables. Profitez de cette première heure, ne l'oubliez jamais. Si vous paroissez indifférent, votre modèle féminin changera ses batteries, fera tout pour captiver votre attention et votre admiration; la première heure elle avoit ses vraies grâces, plus tard, ce sont des efforts faits pour vous séduire et presque toujours en dehors de sa nature. Si,

au contraire, vous paroissez sensible à ses premières avances, elle s^épanouira dans son naturel et sera adorable.

Née pour plaire, elle ne s^arrête que lorsqu'elle a vaincu.

Si elle possède des traits irréguliers, elle fera disparoitre ces défauts par une physionomie vive, enjouée; des gestes gracieux lui serviront à voiler ses imperfections; si la chevelure est abondante, soyeuse, si les dents sont étincelantes, de beaux éclats de rire, bien justifiés, vous feront voir toutes ces merveilles; et d^'ailleurs, elle s'est si complètement oubliée dans sa joie, que la chevelure s'est détachée et qu'il est nécessaire d'en réparer le désordre.

Cette coquetterie est la fonction d'un véritable artiste; ce qu'elle fait voir, ce qu'elle montre, ce qu'elle met en évidence, c'est ce qu'il faut voir, c'est ce qu'il faut montrer, c'est ce qu'il faut mettre en évidence.

Mais, direz-vous, un portrait ne cause pas, n'agit pas comme un être vivant, et d'ailleurs, les traits sont les traits il faut les reproduire.

Moi je vous dirai, à mon tour, ce qui charme, charme ; cette femme si vive, si enjouée me paroit charmante, je dois la rendre charmante comme je Tai vue, comme elle m^'a impressionné. Si, au contraire, j'impose Timmobihté à cet être gracieux, il a, pour première disgrâce, la douleur de se découvrir dans ses côtés défectueux; il s'ensuit un mouvement d'humeur qui augmente encore sa défaite. Ajoutez Fennui de la pose, la fatigue, la pâleur qui en résultent ; alors, moi, peintre, irai-je copier mon modèle dans ces conditions? Non, cent mille fois non, car cette femme ne se ressemble plus, et Tartiste doit avoir assez de goût et de talent pour rendre •la vraie femme que Ton connoît, que Ton admire, et oublier, au moins dans de certaines limites, le souffre-douleur qui pose.

On dit que le sommeil est Timagede la mort; dans le vrai sommeil, moi, je trouve de Tabandon, de la grâce; mais, dans celui qui pose, je vois la vraie mort embaumée par le procédé Gaunal,

Le peintre doit causer avec son modèle, ranimer le plus possible et bien se garder d'exiger de lui ^immobilité.

La seule chose à craindre est la trop bonne volonté de celui qui pose; désireux d'avoir un bon portrait, il fera tout pour sa réussite; vous n'avez à combattre qu'un désir trop dru, une bonne volonté nuisible : rassurez votre modèle, animez-le le plus possible.

Savoir causer avec son modèle est un des ta« lents du peintre de portrait; je vous disois, comme principe élémentaire, qu'il falloit un quart d'œil pour son dessin et les trois autres quarts pour regarder la nature. Pour le portrait, je vous dirai : Habituez-vous à diviser vos forces, faites de vous deux hommes; que l'un reste peintre, que l'autre parle, chante, anime, il a la garde du modèle, comme le chien du berger celle de son troupeau; il doit surveiller, ramener, rabattre le rire lorsqu'il se perd, il se fera bouffon pour exciter la gaieté; pendant ce temps, que l'autre moitié de vous-même (je parle de la moitié peintre) ne perde pas une

seconde; travaillez sans relâche, car vous n'oublierez pas que la rapidité dans rexécution d'un portrait est un élément de succès.

Ceci me rappelle une anecdote que je vais vous raconter, où j'ai mis ces principes en

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