‹ Méthode et entretiens d'atelierChapitre 12 sur 50 · CONFESSION · texte numérisé non relu

CONFESSION

Je veux bien commettre à mon endroit une petite indiscrétion qui justifiera mon éloignement de toutes les expositions.

Ce que je vais écrire pourroit faire supposer que je suis spirite, ou tout au moins un des adeptes de Mesmer, et cependant je puis affirmer que, vis-à-vis de ces deux croyances, j'ai les doutes de mon patron saint Thomas.

Je retrace simplement un fait qui me semble assez curieux.

J'étois sur mes échafaudages de Saint-Eustache, je peignois ma vierge, et j'apportois à

mon travail toute rattentioii dont je suis capable. Mais, par une singularité que je ne puis expliquer, j'étois incessamment troublé par une vision étrange; la porte de ma chapelle s'ouvroit, après avoir fait entendre le bruit sec de son loquet, pour donner passage à un arlequin ravissant. Il s^empressoit de me faire un gracieux salut qui n^'avoit rien de commun avec ceux de notre monde, il commençoit par une délicieuse pirouette, puis, mettant un genou en terre, il posoit élégamment les deux mains sur la poignée de sa batte, ce qui en faisoit relever Textrémité ; sa tête se penchoit sur son épaule et exprimoit le ravissement que Ton éprouve en voyant un ami absent depuis longtemps. Cette contemplation ëtoit de courte durée ; il se relevoit, couroit avec la grâce d'un jeune chat, autour de ma chapelle, en frappant mes peintures; il s'enlaçoit à mes échafaudages et la multiplicité de ses gestes faisoit scintiller ses paillettes à la lumière ; puis d'un bond rapide il s^élançoit sur ma palette, faisoit une cabriole et disparoissoit pour reparoitre immédiatement,

courant sur les corniches avec une légèreté et une rapidité surhumaines ; il se laissoit glisser le long de ces immenses colonnettes, souvent interrompues par des motifs de sculpture; là il s'arrêtoit, et faisoit entendre des cris fugitifs; il restoit peu de temps en place pour courir encore, puis, se plaçant derrière moi, il me regardoit peindre, en gazouillant comme une véritable hirondelle.

Cétoit si charmant, si gracieux, je le voyois, je le sentois si bien, que je ne bougeois pas pour jouir de toutes ses gentillesses.

Le plus petit mouvement fait par moi pour le surprendre, le faisoit disparoître; mais, si au contraire je restois en place, j'entendois son bruit qui étoit celui d^un battement d^aile et ses soupirs affectueux

La vision disparue, je descendois de mes échelles, je faisois le tour de ma chapelle, je regardois la porte, elle étoit contre; mais rien n^'était plus naturel, elle fermoit avec difficulté. Je la refermois avec soin, je me remettois à peindre, et au bout de fort peu de temps, j'en-

tendois le même bruit de loquet, et la vision apparoissoit complètement de même ; chose que je ne pouvois comprendre;, la maudite porte ne restoit pas fermée.

Pendant huit jours entiers je fus poursuivi par ces apparitions. Je crus d'abord que le sang m-'incommodoit, je me fis saigner, je cherchois à me distraire, mais rien ne fit. Enfin, un amateur vint me trouver sur mes échafaudages, et me dit : « Je ne pourrai donc jamais obtenir de vous une peinture. » Alors il me vint à l'idée d'employer ce qu'on appelle un remède de bonne femme, et je dis à cet amateur que j'étois prêt à le satisfaire, à la condition que je lui peindrois un arlequin; persuadé que j'étois que cela me débarrasseroit de mes visions.

Il voulut bien accepter.

J'ai pour habitude de me renseigner sur les choses que je dois peindre, et je voulus dans cette circonstance, étudier les usages de la comédie italienne. J'étois dans ces pensées en sortant de l'église, me promettant bien de chercher parmi nos libraires des livres qui

pourroient m^éclairer; lorsque arrivé au coin du boulevard et de la rue Montmartre, mes regards furent attirés par une rangée de vieux bouquins, très-serrés , mais au milieu desquels se trouvoit un vide qui isoloit un unique volume. Je m'approchai et je lus sur son dossier :

« Vie de Dominique, célèbre arlequin de la comédie italienne. »

Quel singulier hasard !

J'achetai ce livre ; le soir venu, bien installé dans mon lit, je pris connoissance de la vie de ce personnage célèbre.

Il étoit très-aimé de Louis XIV. Sa gaieté, sa grâce, ses sailKes divertissoient les Enfants de France.

Quelques-uns de ses mots sont restés.

Un jour qu'il étoit à la table du grand roi, Louis XIV dit :

— Donnez ce plat à Dominique.

Notre comédien s'en empare, et dit en flairant le contenu :

— Et les perdreaux aussi, sire. (Le plat était

d'or).

Je pris connoissance de détails intéressants non-seulement sur sa vie, mais encore sur les regrets laissés par sa mort, et j'appris avec la plus grande surprise, que par testament, il avait donné la plus grande partie de ses biens à la fabrique de Saint-Eustache, à la condition qu'il serait inhumé dans la chapelle de la Vierge.

De ce que je vous raconte, cher lecteur, sont nées mes arlequinades qui traversent toutes les situations de notre monde moderne.

Comme cela pourroit bien venir de Tenfer, j'ai cru devoir, en bon chrétien, m'abstenir de les montrer.

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