DE LA CRITIQUE
€ On m'a dit : Votre livre soulèvera
« des tempêtes. A quoi j'ai répondu : Je « me sens la faiblesse du roseau »
Les questions d^art ont été troublées par les littérateurs, ils peuvent écrire en excellent français, mais cela ne suffit pas, il faut connoître la chose de laquelle on parle et ils ne la connoissent pas; c'est donc une obligation, un devoir de dire imparfaitement des vérités qui du reste, remplaceront avec avantage des mots bie7i dits qui n^'ont aucune signification.
La critique moderne a été funeste depuis 1 830 jusqu^'à nos jours.
Voyons ce qu'elle a produit.
Elle a désespéré de grands talents, et s^est toujours montrée haineuse pour ceux qui réussissoient par leur mérite et sans son concours.
Ignorante et sotte, elle a été nuisible même aux talents douteux qu'elle a souvent défendus.
Louangeuse sans conviction, mais simplement dans un intérêt de feuilleton, elle détruisoit le lendemain ce qu'elle avoit élevé la veille.
Oui, ces messieurs les feuilletonistes se servoient toujours d'une idole qu'ils avoient créée, comme d'une arme, pour frapper sur les réputations légitimement acquises; si l'idole avoit quelque mérite, elle passoit bien rapidement au rang ennemi, car ces aimables critiques étoient jaloux de leurs productions et vouloient que le talent ne fût pour rien dans les réputations qu'ils créoient.
Ces émeutiers de la pensée ont brisé tout ce qu'ils ont touché.
Le critique moderne est presque toujours un déclassé de la littérature ou de la bourgeoisie ; incapable de vraiment produire ou de se soumettre à une occupation honorable, il se fait critique d'art.
Je sais que dans le nombre il y en a qui ont produit des livres charmants et qui nous ont sans doute privés d^œuvres intéressantes, pour nous donner de bien mauvaises critiques.
Il en est un surtout dont j'admire les écrits, qui fait un salon tous les ans ; celui-là a le bon esprit de dire qu'il ne s'y connoît pas : je le prends au mot, et lui conseille de remplacer son salon par un adorable livre comme il sait en faire.
Depuis longtemps les talents sérieux s'éloignent des expositions, ils sentent qu'ils n'ont qu'à perdre en s'exposant aux malveillances de toutes sortes, et malgré le désir qu'ils ont de montrer leurs ouvrages, ils s'abstiennent pour ne pas grandement nuire à leurs intérêts.
Car il faut que le pubhc sache une chose, c'est que le tableau exposé d'un peintre de
talent est toujours la propriété d'un amateur, et que cet amateur se trouve habituellement placé auprès de Toeuvre qu'il possède. Permettez-moi donc de vous donner une foibleidée deTépreuve à laquelle ou soumet ce brave Mécène qui s'est privé de son tableau pour embellir l'exposition. Deux rapins :
— Regarde donc c'te saleté, dire qu'il y a des crétins qui achètent ça. Oh ! oh! est-ce maumauvais, c'est pas nature, tiens, vois ça! (Ils mettent leurs doigts sur la peinture.)
— Messieurs, ne touchez pas aux oeuvres d'art.
— Ne craignez rien, M'sieu, c'est pas de l'art, c'est une ordure. (Ils passent.)
Un jeune peintre avec un critique :
Le Peintre. — Je vous le disois, c'est scandaleux , il n'y a rien , il n'a plus même l'ombre de son talent, son tableau manque de tonalité (le critique s'empresse de noter le mot, qui fera bien dans son prochain feuilleton); croyez-moi, il faut en finir avec ces vieilles réputations volées. (Ils passent.)
Un ami de Tamateur, accompagnant une dame :
— Venez voir ce tableau, il paroît que c'est affreux, ce pauvre garçon croit s'y connoître, ah ! ah ! le fait est que c'est une tartine abominable. L'amateur se retourne, il a tout entendu.
L'ami. — Ah ! cher, je vous y prends, vous venez jouir de vos merveilles. (L'ami et la dame s'éloignent en souriant.)
L'exposition terminée on rapporte l'œuvre maltraitée ; la toile est crevée, le cadre qui était très-beau est brisé.
L'amateur, dégoûté de son tableau, s'en défait à n'importe quel prix; deux ans après, il le revoit en vente publique, cette détestable croûte monte à la somme de quarante mille francs; il l'avoit cédée dans son ennui pour quatre mille. On m'assure, je ne sais si la chose est vraie, que cet amateur ne veut plus concourir à l'embellissement des expositions.
Je dois signaler encore une nouvelle et honteuse spéculation.
Certains individus ont compris que les critiques d'art n'avoient d'intérêt que pour ceux qui s'occupent de peinture.
Ils ont inventé la Biographie scandaleuse, et niant le vrai mérite, ils font tous leurs efforts pour rendre ridicule ce qui est véritablement honorable; comprenant mieux Tenvie que personne, ils spéculent sur elle et entraînent avec eux tous ces malheureux peintres sans talent qui achètent leurs infamies pour se consoler de leur impuissance.
Nous pouvons dire aujourd'hui à ces juges incompétents :
Vous n'avez aucun droit pour nous juger, vous pouvez, comme tout le monde, dire que vous aimez ou n'aimez pas un tableau, mais donner des conseils, prendre pour ainsi dire la brosse du peintre et la diriger, parler de la pâte, du clair-obscur, du style, des attaches, des colorations, du dessin, cela vous est défendu; vous n'y connoissez rien et vous vous servez de tous ces mots de métier comme de véritables singes ;
VOUS mêlez tout, vous bouleversez tout : quelquefois on vous lit, on croit pendant un moment que vous avez des idées assez justes, mais crac ! un mot, une niaiserie vous découvrent, et on voit que vous parlez comme les aveugles des couleurs.
Pour ceux qui ont absolument besoin d'écrire sur ce qu'ils ne connoissent pas, je dirai : choisissez par le monde, il y a tant de motifs pour exercer votre plume, et cela de façon à ne pas troubler ceux qui travaillent ; si vous ne trouvez pas, eh bien l permettez-moi de vous aider, écrivez sur les hannetons, ce sont des insectes nuisibles, je crois qu'avec ces derniers vous vous entendrez parfaitement. . . .
1848 a donné un grand développement aux ventes publiques : Tintérét, la peur ont fait vendre beaucoup de tableaux.
L'espérance qu'avoient les étrangers d'acquérir pour peu d'argent des objets de grande valeur, pendant nos années de révolution, les amenoient en grand nombre; de cette situa-
tion sont nées la demande et l'augmenta tion des œuvres d^art : ceux qui ne voy oient dans ces acquisitions de tableaux que des placements de fonds, ont pris goût à la peinture ; les peureux dont je parle plus haut ont développé Tamour des petites choses, ils étoient persuadés qu'en cas de pillage, il leur seroit plus facile de soustraire un petit tableau qu'une autre valeur; aussi en PÎ-je vu qui portoient leur galerie sur leur personne et tout prêts à passer à l'étranger avec leur nouvelle fortune. Enfin toutes ces causes réunies ont fourni un grand nombre d'amateurs : la vente, la surenchère, la passion qui naît de la dispute, la vue constante des objets d'art, ont fait naître de véritables appréciateurs, et chose étrange, spéculateurs, peureux, hommes du monde n'achetant que par amour propre, sont tous devenus connoisseurs : et vous êtes étonnés dans nos ventes publiques de la juste mesure faite aux différents talents î
Ainsi, ce qui devait perdre l'art le sauve, je veux dire une partie de l'art, celle possible
pour le particulier, le tableau de petite dimension, c^est déjà beaucoup, espérons que le grand art pourra s'affranchir un jour.
Nos chemins de fers, nos grandes associations donneront aux artistes de grands travaux; FEtat; espérons-le, ne sera plus seul pour alimenter ce qu'on appelle Fart monumental, et nous aurons cette concurrence, cette plus-value qui en découle et surtout cet affranchissement si nécessaire pour produire de belles œuvres.
Arrêtons-nous un peu et revenons à la critique pour dire qu'elle subit aujourd'hui de grandes modifications; elle devient presque nulle, nos amateurs sont assez formés pour ne plus s'inquiéter de l'appréciation de tel ou tel écrivain; il leur a fallu peu de temps pour être convaincus de leur nullité. Artistes et amateurs forment un monde à part, l'artiste sait que sa garantie est l'amateur, comme l'amateur est bien certain que son jugement est préférable à celui des journalistes.
Au reste, ces messieurs se calment beaucoup, n'ayant plus les mêmes profits ils écri-
vent beaucoup moins, si quelques-uns surnagent se sentant jugés ils y mettent plus de réserve, quelques jours encore et ils auront complètedisparu, ainsi soit-il ! . . . .
Vous, jeunes gens, qui vous destinez à la peinture, n'oubliez pas que vos juges naturels sont les amateurs.
Il y a des hommes qui naissent pour produire, comme d^autres naissent pour apprécier.
Ecoutez ceux qui aiment Fart et qui vous en donnent les preuves en vous soutenant dans Taccomplissement de vos travaux.
De ceux-là seulement vous pouvez obtenir une bonne et saine critique.