‹ Méthode et entretiens d'atelierChapitre 15 sur 50 · LES ÉCOLES · texte numérisé non relu

LES ÉCOLES

Oui, chers amis, j^ai ce triste avantage de pouvoir vous parler sciemment de ce long espace; j'ai vu, ce qui est de tous les temps, les médiocrités s'ériger en secte, en camaraderie, en école.

J'ai vu les mauvais classiques (1 ) remplacés par de mauvais romantiques, et ainsi de suite, tous très-entiers dans leur manière de voir et parois-

(l) Je veux parler de ces artistes qui florissoient de 4816 k 1826, dont les productions avoient fait prendre en horreur la peintu e classique et qui, n'ayant rien k exprimer parla pensée, représentoient des fleuves Scamaudres et des Philoctètes peu divertissants.

sant inébranlables dans ce qu'ils appeloient leurs convictions.

Le vrai talent est inquiet , chercheur; il souffre, fait tout ce qu'ail peut et n*est jamais satisfait; tandis que le plagiaire, qui naît de lui, qu^ilsoit romantique ou réaliste, ne doute pas; il s'appelle légion, il rayonne dans sa médiocrité, il a toutes les insolences de la bêtise.

Nous allons, si vous le voulez bien, passer en revue tous ces glorieux.

Nous prendrons : les romantiques, les angéliques, les turquistes et les réalistes.

Il faut retourner pour cela à la fièvre romantique. Cétoitvers 1832.

Depuis longtemps déjà, on combattoit bien injustement les gloires de la Révolution et de TEmpire, les colosses de la peinture existoient encore, les égaler n^'étoit pas possible. Les pygmées qui les combattoient, comme de véritables rats, les rongeoient par la base pour les faire tomber.

CeiiQ pléiade rongeuse se composoit de plusieurs espèces.

Elle avait fait cause commune, on ne sait pourquoi, on ne sait comment, avec des peintres crasseux qui ressembloient à des sacristains.

Je pourrois expliquer ce je ne sais pourquoi, mais je toucherois à la politique et ce n^est pas mon affaire.

La phalange romantique, brillante par ses costumes, étrange, exagérée, composée généralement de garçons aisés, de flls uniques auxquels on souffroit tout, faisoit alliance avec ces pauvres diables; les premiers portoient de longs gilets de satin taillés en pourpoint, la manchette éclatante de blancheur et retroussée, le chapeau pointu à larges bords, les cheveux ras et la barbe aussi longue et aussi fournie que Tâge pou voit le permettre. Presque toujours ils avaient un manteau jeté sur Tépaule, même par les temps les plus chauds, cela faisoit bien, donnolt de Tampleur au vêtement; ils portaient invariablement une dague au pommeau d^agate. Ils s'habillaient aussi de phrases toutes faites; j'en ai connu un qui,

s^inspirant du fameux : « vieillatxl sticpide, il Vaime, » crHernani, disoit à son père : « vieillard stupide, tais-toi. » Dans ce temps, cela n^'étoit pas très-choquant, c'étoit presqu^une mode, la belle jeunesse s'émancipoit; il n'étoit pas rare de rencontrer un de ces beaux avec des gueux bien autrement arrangés. Ces derniers avoient à peu près les mêmes aspirations pour les choses du passé, mais n^'ayant pas, comme on dit, le moyen, ils se rabattoient sur des types plus simples. Aux premiers Timitation des jeunes seigneurs; à ceux-ci, celle des artistes de la Renaissance; voici comment ils tiroient parti de leurs guenilles : ils coupoient les visières de leurs casquettes, qu'ils transformoient en béret du quinzième siècle; ils coupoient encore les basques de leurs modestes vestes, qui méritoient à leurs yeux le nom de pourpoint; le vulgaire pantalon, fixé par des ficelles, prenait les aspects du maillot; privés de manteau, ils laissoient croître leur chevelure, la jeunesse est si riche en ressources. * . . w . Ajoutez à cela, nos boues de Paris, y.

qui les crottoient jusqu'à Téchine, ce qui faisoit dire en les regardant : ils ont affronté Forage ! Eux aussi avoient des phrases toutes faites, elles avoient un parfum biblique; ils disoient volontiers : « En ce temps-là, mon frère ! » ou « En vérité, en vérité, je vous le dis, la soupe est trop chaude; » ou bien encore : « Seigneur, Seigneur, soutenez-moi, aidez-moi (à payer mon terme). » Cette comédie, je Tai vue, je n'exagère pas; ceux qui, comme moi, ont connu ce temps pourront juger de mon exactitude. Ces enfants de concierges qui singeoient les costumes moyen âge, firent plus tard des tableaux qu'ils habillèrent en portiers.

De chute en chute nous sommes arrivés aa Réalisme.

Permettez-moi de vous entretenir un peu de cette trop fameuse école.

Je ne suis qu'un peintre, et je ne puis me faire bien comprendre que par de véritables images. C'est pour cette raison que je voudrois intercaler ici une de mes dernières compositions ; mais comme la chose n'est pas possible,

j'emploierai ma plume inhabile pour vous en donner une idée.

Je représente Tintérieur d'un atelier de notre temps, cela n'a rien de commun avec les ateliers d'autrefois, où l'on voyait les fragments des plus beaux antiques; c'étoient la tête de Laocoon, les pieds du Gladiateur, la Vénus de Milo; et pour les gravures qui couvroient les murs, il y avoit les stances de Raphaël, les sacrements et les paysages du Poussin. Mais, grâce aux progrès modernes en matière d'art, j'ai peu de choses à représenter, car on a des moyens plus simples et d'ailleurs les dieux sont changés. Le Laocoon est remplacé par un chou , les pieds de Gladiateur par un pied de chandelier couvert de suif ou par un souher; je ne sais pourquoi, le mot soulier me choque ici, je le trouve froid, sans couleur locale, j'aime mieux le mot paf, qu'en dites-vous? C'est plus joli, vous ne le connoissez pas encore et je suis heureux de vous l'apprendre.

Pour le peintre, car il y a un peintre dans ma composition, c'est un artiste studieux, fer-

vent, enfin un illuminé de la religion nouvelle ; il copie, quoi? c'est bien simple, la tête d'un cochon, et pour siège que prend-il? c'est moins simple : la tête du Jupiter olympien.

Dans les accessoires de cet atelier, j'aurois pu introduire un certain Turc, vous n'ignorez pas sans doute qu'il y a aussi la religion de la turquei^ie ; mais ce Turc a disparu. Vous le connoissez comme moi, nous l'avons admiré longtemps dans les Champs-Elysées; il avait une tête superbe, digne, même un peu terrible; je le vois encore, on essayoit sur lui la force de son poing. Eh bien ! les coups les mieux appliqués ne lui faisoient rien perdre de sa dignité. Qu'est-il devenu? Je l'ai cherché partout, car je ne peins rien sans la nature. Je ne l'ai pas retrouvé, ces bons Messieurs l'auront sans doute pris pour antique.

A propos de turquerie, je finis par une petite anecdote :

Il y avait une fois un artiste de beaucoup, beaucoup de mérite, il avait exposé chez lui une Vierge à l'hostie. Il y avait aussi dans ce

temps-là, un autre peintre qui avoit un charmant talent, mais ça n'étoit pas dans le même genre. Ce dernier, plein d^'ardeur, vouloit toujours dépasser ses confrères; c'est pourquoi il voulut faire une vierge aussi; mais il avoit, sans trop s'en rendre compte, comme toutes les natures fortement trempées, un génie qu'il ignoroit : c'était celui de la turquerie, mais la turquerie mignonne, jolie, enfin la turquerie à rétat de grâce.

Vous allez voir, vous allez voir.

Il prend une toile, travaille avec ardeur; avant la fin du jour sa vierge étoit terminée. Un amateur arrive, regarde et s'écrie :

— Ah! le beau Turc.

— N'est-ce pas, dit le peintre, je crois ma vierge parfaitement réussie.

— Si vous n'êtes pas trop exigeant pour ce Turc, ce Turc est à moi !

— Je crois être raisonnable en demandant tel prix pour ma vierge.

Le marché fut conclu.

Et on assure qu'aujourd'hui encore, l'ama-

teur est persuadé de posséder un Turc, tandis que notre peintre est heureux de savoir sa

vierge bien placée. . . ,.

J^ose espérer

que ces Kons messieurs voudront bien me permettre de rire un peu

AUREà mediocritas

. . . . 137, 138, 139. Vos pages sont grande^, récriture en est serrée, mais cependant nous aurons beaucoup de peine à atteindre avec cela 300 pages d'impression, il faudroit ajouter une cinquantaine de feuilles, pour donner au volume un aspect respectable.

Voilà ce que me dit mon éditeur.

■— Mais, mon cher monsieur, vous me supposez des facultés que je n^'ai pas, vous me croyez homme de lettres et capable d'écrire à tant la ligne; je vous assure qu'il n'en est rien, et qu'en dehors de ce que je connois, je ne puis

rien dire. Je suis peut-être comme le meunier qui parle convenablement de son blé, mais je ne me sens en aucune façon le don d'intéresser avec ce qu'on appelle les moyens littéraires.

—Vous avez raconté quelques anecdoctes qui ne me paroissent pas avoir un rapport bien direct avec votre méthode, je ne vous en fais pas un crime, au contraire, je trouve que cela peut amuser et je n'en demande pas davantage. C'est pourquoi, je vous prie d'ajouter encore quelques petites historiettes à votre livre.

—Vous me permettrez de vous répondre à mon tour que ces historiettes ne sont pas de simples fantaisies, que ce sont de véritables faits qui m'ont profondément touché et qui ont servi à mon éducation comme peintre. Ces leçons données par la vie, je les partage avec ceux que j'enseigne, et avec mon respect pour la vraie nature, je me garderois d'inventer; non,* je retrace, je copie avec servilité, je fais enfin ce que je fais toujours pour mes tableaux , où je me garde de créer le moindre brin d'herbe. Je sais que cette humilité paroit peu poétique à

beaucoup de gens et que cette façon de produire est pour eux le signe certain d^m pauvre esprit.... Que voulez-vous que j'y fasse; on ne fait que ce qu'ion peut.

Je voulois aussi indiquer dans ma méthode, le long espace qui doit séparer les principes élémentaires des études sérieuses : il falloit pour cela un temps de gestation qui doit être assez long dans le cours des études; j'ai simulé ce temps par la durée des récits qui précèdent, où je cherche comme les professeurs pleins de sollicitude, à instruire jusque dans les divertissements donnés à Télève.

Et puis, faut-il le dire encore? on s'hal^itue à la nature comme à toute chose, on finit par Taimer dans sa simplicité, on la pénètre, on devient son confident, et Ton arrive à comprendre quelques-uns de ses secrets ; elle vous paraît alors si charmante, que vous lui restez fidèle, et lorsque par hasard vous allez au théâtre pour entendre les pièces les plus célèbres, vous êtes étonnés de voir de braves erens

qui se mouchent et pleurent là où vous ne trouvez qu^'à rire.

Gomme je vous le disois, c^est une affaire d^habitude, on se familiarise aussi avec le théâtre en le suivant avec assiduité; et je crois ^ue pour celui qui s^'en éloigne peu, il finit par y caser son intelligence, son àme tout entière; il ne voit et ne comprend que par ce qu^on appelle les planches, et les quinquets de la rampe Téclairent bien mieux que la lumière du soleil. Les dramaturges se gardent bien de changer leurs effets, sachant très-bien que les abonnés demandent certains dénouements, comme on demande sa tasse de café noir après, dîner; il faut pour cela qu^'il soit toujours le même, mais bien fait.

Je puis vous donner une idée de ce genre de fabrication :

... Le traître est découvert, il est pris par la gendarmerie.

On entend du fond de la scène les mots : sauvée ! sauvée ! . . . .

Elle arrive avec une robe blanche, symbole

de chasteté, et s'écrie : Ma merrre ! ma merrre ! Un sein recouvert d'une étoffe brune la reçoit ; là elle se livre aux cavalcades d'une joie enivrante ; lorsqu'elle a suffisamment prouvé au public ses qualités filiales, elle relève sa tête, regarde et dit : oh! sainte balançoire, est-ce possible, c'est lui! Oh! cascades de bonheur, c'est Saint-Oscar! Elle abandonne à ce jeune premier si bien mis (il a une culotte de peau et des bottes à cœur), elle abandonne, dis-je, une de ses mains, que ce poétique jeune homme s'empresse de couvrir de ... . cosmétique.

Cher lecteur, ceci t'intéresse peut-être, tu voudrois savoir, je le devine, ce qu'étoient ces charmants amoureux.

Saint-Oscar avoit été recueilli sous le porche d'une égUse par un soir d'hiver, etc.... Il fut élevé avec les fils du fermier, mais ses penchants aristocratiques se manifestèrent de suite, il étoit très-différent des enfents du village, et, bien jeune encore, il adoptoit la culotte de peau jaune et les bottes à cœur.

Aussi, ne fut-on pas étonné lorsqu'on apprit

que c'était le fils d'un prince

Faut-il vous parler encore de ces caractères fièrement tracés, de ces hommes de fer, de ces cœurs de feu, accompagnés de nobles dames qui décrochent les étoiles à coups de mousqueton ?

Et bien non, je ne continuerai pas à parler de ce que je ne comprends pas, de ce que je n'aime pas.

Et j'engage ceux que je dirige à éviter la vue de ces faussetés.

Mais tout cela ne remplit pas les nombreuses pages que vous désirez. Je cherche si je n'ai rien oublié, et je ne vois pour le moment qu'une seule anecdote, mais elle est si petite, si petite qu'elle vous donnera tout au plus quatre pages.

— On voit bien, cher monsieur, que vous ne faites pas métier d'écrire ; moi, qui ai l'usage du métier littéraire, je vous dirai que vous me paroissez mettre tous vos œufs dans un même panier, vous ne ménagez pas vos ressources; il faut délayer davantage, sans cela vous arriverez trop rapidement au bout de votre rouleau.

— J'espère bien, clier éditeur, le dérouler tout à fait, ce rouleau, pour pouvoir me remettre à peindre; car vous me faites sentir aujourd'hui combien il doit être pénible d'écrire lorsqu'on n'a rien à exprimer ; et encore ! si je vous cède, c'est que j'avois l'intention de raconter ce qui va suivre; je l'a vois repoussée, cette anecdote, je la reprends pour vous, et vous en garderez la responsabilité.

Je commence :

Vous savez que bien souvent notre globe est enveloppé de triples rideaux de nuages; parfois, cela dure longtemps, les jours (si toutefois on peut appeler jours ces lumières lugubres qui nous éclairent par ces temps pluvieux) se succèdent et malheureusement se ressemblent. Quand je dis malheureusement, il en est qui s'accommodent très-bien de cette situation de l'atmosphère, ceux-là ont des soleils portatifs, des jardins portatifs, des saisons portatives ; ils ont fait une si grande concurrence à l'Éternel, qu'ils pourraient au besoin se passer de lui, et même je dirai que ces épais nuages qui les

œncentrent, qui les isolent des grandeurs de rimmensité, donnent plus de prix à leurs beautés factices. Quelquefois la nuée crève, et laisse tomber sur eux une belle eau claire qui pourroit leurs servir, mais ils s^empressent d^'y mettre du leur, je veux dire un peu de poussière, du tout, ils forment une boue dans laquelle ils barbottent avec délice. Fange aux pieds, fange au cœur, fange partout, ils paroissent heureux dfêtre tout à la terre, et, comme des bébés qui échappent à la surveillance maternelle, ils sont heureux de curer leurs vices, comme les enfants curent leurs nez.

Un matin, on s^é veille, et Fon trouve sur son lit une belle carte de visite tout en or : on allonge la main pour s^en emparer, quelle joie ! C'est le soleil, il s'infiltre partout, franc, net, doré, les cris de la rue résonnent, tout est sonore, la terre est en fête c'est son jour de sortie, allons, dit-elle à ses enfants, profitez de Toccasion!

On s'habille, on se pare, on fait prendre Tair à sa conscience, et Ton croit comprendre qu'il

y a autre chose au monde que le cinq pour cenc.

Cétoit par un de ces beaux jours où tout chante, où des oiseaux inconnus vous gazouillent dans le cœur. Ces jours-là, vous saluez vos ennemis implacables, les oiseaux véritables semblent comprendre ce retour de bonté dans rhomme, ils deviennent familiers, ils mangent dans nos poches.

Je me promenois, tout le monde se promenoit, les chiens quittoient leurs maîtres et se promenoient, les uns alloient devant (je parle des hommes), les autres venoient a moi, tous bariolés de cachemires, de cravates étincelantes et de mirlitons ; les enfants, pour orner Tair, faisoient voltiger de soyeux ballons rouges.

Un homme s'arrête devant moi.

Je regarde, je reconnois parfaitement un garçon que j'avois connu, mais il s'étoit passé un quart de siècle depuis notre dernière séparation, il étoit évident que ce n'étoit pas le même.

Je rinterrogeai.

— Comment, dit-il, vous ne me reconnoissez pas? On dit pourtant que je ne suis pas changé !

— C'est justement parce que je vous retrouve le même que je ne croyois pas vousreconnoître.

Je Tobservois avec attention : pas une ride, les yeux limpides comme ceux d'un enfant, un peu plus gras, mais ce surcroit d'embonpoint se justifioit ; il sembloit bien que cet homme avoit mangé du bonheur.

— Et comment allez-vous ?

— Merci, je ne vais pas mal. Mais vous, il n'y a pas à vous faire cette question ?

— Oui, dit-il, je me porte très-bien, je suis, je peux le dire, un homme heureux; vous le savez, je suis toujours au théâtre, ma voi^ s'embellit de jour en jour, elle est plus timbrée ; venez m'entendre! J'ai de bons et solides succès. Mon Directeur me tient en haute estime. Ah! mon cher, ajouta-t-il, j'en ai vu de ces étoiles filantes, je disois en les regardant du coin de l'œil, allez, allez, mes toutes belles! Vous disparoîtrez bientôt et moi je resterai, car je n'ai pas comme vous des qualités éphémères, ce que j'ai est bon, solide, et résiste à tout.

— IGO —

Je lui fis mon compliment, et je ne pus m^empécher de lui dire que son bonheur étoit rare, que souvent Tenvie détruisoit les bienfaits de la réussite.

— Oh! reprit-ilp pas pour les vrais talents; pour moi, j^'ai gardé mes amis, ils savent trèsbien que je dois ma position à un travail sérieux et que je suis incapable d'intrigue, aussi! faut-il voir le jour de ma fête ! Tous mes amis, viennent, ils sont nombreux, ma maison est pleine de fleurs, mon front en est chargé et mes mains dans les leurs, je jouis d'une gloire bien acquise.

Adieu, lui dis-je tristement, et je m'éloignai.

Je ne me crois pas méchant, mais un bonheur comme celui que Ton venait de me dépeindre, dû au travail, couronné par le talent, n'est-ce pas le rêve des meilleurs?

On peut donc avoir un peu de mérite en ce monde et conserver ceux qu'on aime; mon Dieu! qu'ai-je fait, moi qui compte si peu d'amis et tant de trahisons? Serais-je mauvais? oh! sans doute, j*ai eu de grands torts, je me

plaçois bien sous les pieds de ceux que j'aimois pour conserver leurs cœurs, mais je manquois de patience, je me relevois parfois et ma sotte dignité les faisait fuir pour toujours.... Que de tristes pensées ont roulé en moi le restant de

ce beau jour Le soir venu, je trouvai chez

moi une loge pour le théâtre, envoyée par une célèbre cantatrice. Quelle bonne fortune! j^'étois altéré de musique, et puis j'allois revoir ce camarade d^enfance.

Les trois coups se font entendre.

La toile se lève, le grand sénéchal paroit : sa voix est ample, vibrante, c'^est sans doute lui; bravo ! il chante vraiment très -bien, on le couvre d^'applaudissements , j'y ajoute les miens . . , Oh ! oui, oui, je veux devenir meilleur

Au second acte, n'y tenant plus, je passe sur la scène, j'exprime mon admiration à la prima donna, et je suis heureux de lui dire qu'elle est admirablement secondée par un de mes anciens camarades.

— Comment, me dit-elle, vous connoissez A ?.

— Non pas A, mais Z.

— Z ?. . . non, c^est A.

-— C'est possible, lui dis-je, il aura changé son nom au théâtre.

— Oh ! pour cela, je puis vous affirmer le contraire, car je connais sa famille.

— Alors, je me suis trompé ; mais vous avez parmi vous un nommé Z ?

— Je ne le connois pas.

On appelle le régisseur, on consulte le registre du personnel : dans les premiers sujets, rien de semblable à Z ; dans les utilités, même absence. Le régisseur se recueille, hésite an peu, car j'avais parlé de Z, comme d'un ami.

— Nous avons, dit-il , un nommé Z qui remplit le rôle du troisième sauvage.

Notre charmante cantatrice éclata de rire ; pour moi, tout confus, je retournai à ma place. Je vois enfin le troisième sauvage ; hélas ! c'étoit bien lui.

Pour être heureux dans la vie il faut donc n'être que le troisième sauvage

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