JEAN GOUJON
Pour parler de ce grand artiste de la Renaissance, il faut que je me recueille pour me souvenir, car je ne veux rien dire de mon chef, mais simplement me rappeler et écrire ce que j'ai entendu.
Par un jour ensoleillé, je fus assailli par mes bébés, ils poussoient des cris joyeux. On avait parlé du Jardin des plantes, du fameux ours Martin, des beaux petits moutons, des oiseaux d'or et d'argent ; c'était un paradis qu'il fallait voir.
— Père, père, dépêche-toi, viens promener.
— Mais je veux travailler, laissez-moi tranquille. Vous marchez sur mes dessins, ne touchez pas à mon tableau, ne me poussez pas, maudits enfants, vous allez faire manquer ma touche.
— Non, non, tu ne travailleras pas, tu viendras avec nous.
Et de me tirer par ma vareuse et de rire; comment résister ? Ne pas les suivre c'est changer en gros chagrin leur bonheur ; allons, suivonsles On part, mais il faut une voiture, courons à la station.... En voici une charmante, ehe est grande, nous pourrons tous y tenir , les chevaux sont gentils; Tun d'eux a sa tête posée sur le col de son camarade ; le cocher, jeune encore, est placé devant son attelage, et caresse les naseaux de celui qui sert d'appui : évidemment ces trois êtres sont très-unis, ils se comprennent. L'homme paraît intelligent, son teint est pâle et mat, ses yeux ombragés par de beaux cils paroissent profonds, son nez fin aux narines dilatées et mobiles dénote une grande sensibihté nerveuse, sa bouche est un peu grande, bien arquée et meublée de dents étincelantes ; le
menton, par sa saillie, annonce encore une grande énergie.
— Cocher, êtes-vous libre ?
— Oui, monsieur.
— Allons, les enfants, en voiture; et la mère> et la bonne tantante qui vous gâte, et la nounou qui n'*a jamais voulu se séparer de vous et qui a en poche les provisions du petit voyage. Montez, serrez-vous, prenez garde à vos crinolines, fermons la portière ; la chère famille déborde par les ouvertures du véhicule, je monte sur le siège du cocher qui est proprement vêtu, et le félicite sur la bonne tenue de ses chevaux, il me répond un j'aime mes bêtes qui ne m'étonne pas ; il s^empare de ses guides. Je suis surpris de la blancheur et de la distinction de ses mains ; il me fait la demande traditionnelle :
— ■ Où allons-nous, bourgeois ?
— Au Jardin des plantes ; vous passerez par le quartier des Halles.
En route et fouette cocher ! . . . . Je fis arrêter auprès de la fontaine des Innocents pour en admirer les sculptures.
— Vous avez du bonheur, me dit notre guide, vous voyez les figures de Jean Goujon, elles sont d'un grand style et très-supérieures à celles de Pajou qui sont placées de Tautre côté.
Encore plus surpris de ce début, je lui demandai comment il avait pu prendre les connoissances artistiques qu'ail paroissoit avoir.
Il me répondit qu'étant enfant d'ouvrier il étoit naturellement destiné à prendre un état comme son père, qu'ayant eu de bonne heure un goût irrésistible pour les belles choses, il avoit compris qu'un labeur incessant dans des ateliers fermés, le priveroit de la vue de ce qu'il aimoit, qu'il avoit choisi le métier de cocher facile à apprendre et qui lui laissoit les loisirs de la pensée, que dans ses longues stations il étudioit ce qu'il vouloit connoître, puis, soulevant un coussin, il me fit voir quelques volumes en me disant :
— Voici ma bibliothèque du jour, j^y toucherai peu aujourd'hui, car je vois avec plaisir que Monsieur aime l'art et veut bien me permettre de parler avec lui.
— Non-seulement je vous permets de parler avec moi, mais je vous prie et au besoin je vous supplie de vouloir bien m^exprimer vos idées sur Jean Goujon^ car j^avoue que votre début m'a fortement intrigué.
— J'y consens, très-volontiers , Monsieur; par le temps qui court, c'est une bonne fortune d'avoir un bourgeois avec lequel on puisse causer.
Voici, me dit-il, un admirable échantillon de la Renaissance. Ces adorables sculptures nous racontent les amours et je dirai même les élégantes perfidies de ce monde chevaleresque. Jean Goujon, qui étoit leur interprète, a toujours représenté les femmes et les eaux ; un grand poëte a dit, vous le savez : perfide comme Tonde; et François P^ écrivoit sur une verrière de Ghenonceaux :
« Souvent femme varie, Bien fol est qui s'y fie. »
Ce cocher lettré s'arrêta nn instant dans son récit, et je fus surpris de l'expression amère
qu'avoit fait naître sur ses traits sa dernière pensée.
Il parut faire un effort sur lui-même et continua:
L^'égoïsme et la perfidie suintent des productions de la Renaissance.
La beauté féminine triomphe et abuse de son prestige pour humilier la force brutale.
Les artistes de ce temps nous représentent incessamment Hercule filant aux pieds d'Omphale, Dalila hvrant Samson à ses bourreaux, ou la maîtresse d^'un roi juif exigeant de ce puissant, abruti par Famour, la tête d'un saint pour la mêlera ses joyaux
Léonard de Vinci, autre subtil interprète, donne aux Syrènes qu'il représente un éternel et indéfinissable sourire.
La femme repousse toutes les émotions qui peuvent diminuer sa beauté, elle se gardera bien d'altérer ce qui fait sa puissance; comme la mer, elle peut tout engloutir et rester calme à la surface.
Grâce à cet égoïsme, la froide Diane restera belle jusqu^à plus de cinquante ans.
Cet égoïsme féroce, vous le retrouverez chez notre sculpteur qui remploie au profit de son art. ___
Écoutez ceci :
On sonne le tocsin, des cris de mort se font entendre, des femmes, des vieillards, des enfants sont égorgés ; nous sommes au jour de la Saint-Barthélémy
Que fait Jean Goujon ?
Il se dirige vers son travail, cette tuerie lui rappelle, seulement la fragilité de la vie. Lui, veut rimmortahté ; avare de sa gloire, que lui importent vos discordes civiles ? Il augmente la solidité de son radeau, de son œuvre, pour surnager sur vos flots de sang
Suivons-le dans ses conceptions, voyons ces longues chevelures ondées qui se mêlent aux ondes véritables, ces draperies qui ondulent sur ces beaux corps aux mouvements ondulés. . .
Ce génie est un fleuve fait homme ; dans son parcours il voit tout, il touche à tout; les rives fleuries, les frais ombrages, les poésies animées de la solitude. . . . Suivons -le toujours . . .
Nous rencontrons les monts arides, des digues naturelles s^opposent à son passage ; ces eaux entravées, esclaves, s^'amoncèlent, brisent leurs chaînes et se transforment en cataractes sublimes bouillonnantes enccre, elles serpentent en fuyant autour de roches qui ne les arrêtent plus et forment des nattes argentées et fluides jusqu^au moment où elles arrivent pour se reposer dans un lac aux bords enchantés
Voilà comment ses œuvres m^impressionnent, voilà les images qu^elles font naître en moi. Ici, je le trouve complet, il a son véritable cadre, je veux parler de ces gerbes humides blondies par leurs chutes, elles murmurent et nous empêchent d'entendre ce que disent ces naïades, animées par ce Pygmalion de la Renaissance. . .
Un artiste peut être uniquement peintre, sculpteur ou musicien; s'il reste danç la sphère de son art, s'il en possède toute la science^ il sera intéressant et méritera une place honorable dans la noble phalange; mais ce qui le rend
vraiment supérieur, c'est lorsqu'il ajoute à ses œuvres des qualités qui peuvent être en dehors de Tart qu'il professe; plus il apportera à sa base première, plus il sera grand.
Prenons pour exemple un artiste comme Scalf, il reproduira merveilleusement n^importe quel objet de la nature; ce ne sera pas, comme on le dit, de simples trompe-l'œil, vous trouverez dans ces toiles toutes les conditions de la bonne peinture, et une intelligence très- visible mais qui ne dépassera jamais le domaine pittoresque : celui-là n'est quhm peintre.
Mais si au peintre dans la véritable acception du mot, vous trouvez le sentiment de la poésie, de la philosophie; si un grand cœur se manifeste, si vous découvrez encore ce sentiment de l'euphonie, cette musique céleste inséparable de toute belle pensée ; oh ! alors, vous n'aurez pas seulement un peintre ou un sculpteur, mais vous admirerez un grand homme.
Jean Goujon est de ce nombre. Ce sculpteur est peintre et poète, et la mélodie de ses lignes égale les symphonies de Beethoven.
Cet artiste aimoit trop le paganisme pour croire au Dieu chrétien ; aussi est-il complètement dépourvu de tendresse, il ne voit, il ne chante qu'une chose, la beauté. Cet Athénien volontaire, cet émule de Phidias dans ce domaine éternel de Fart, célèbre son temps, il lui donne une forme palpable , comme son devancier avoit formulé le siècle de Périclès.
J'ai dit qu'il étoit peintre et je crois être dans le vrai. Ses bas-reliefs sont profonds, sans limites; s'il sculpte la mer, sous son ciseau elle devient blonde et bleue, et par je ne sais quel mi rage, le marbre, le simple marbre qui sert do fond se transforme en voûte étoilée.
J'ai dit qu'il étoit poète, et j'en trouve incessamment la preuve dans ses images qui résument un monde de pensées et nous entraînent dans l'infini du rêve.
J'ai dit qu'il avoit le génie musical. Ne le sentez-vous pas comme moi, n'entendez-vous pas le bruissement de 1^ mer, les taquineries d'un vent frais et doux dans les arbres agités, les murmures des eaux, et je ne sais quel chant
lointain qui vient de la Grèce.
Il avoit cessé de parler, ses mains avoient laissé tomber ses guides, les chevaux, habitués sans doute à ces distractions, avoient repris leur pose amicale.
Moi, étourdi, anéanti, je ne savois plus où j'étois, il ne fallut pas moins que l'impatience de mes bébés pour me rendre à la réalité, ils me tirèrent cette fois par les pans de ma redingote, en médisant : « Papa, allons voir l'ours, »
La voiture se dirigeoit vers son but et j^étois encore sous le poids de ma surprise, lorsqu'il me dit :
— N^avez-tous pas été frappé tout à Theure de la grossièreté des gens qui grouilloient à la base de cette élégante fontaine qui est rimage vivante du milieu qui Ta créée, et ne trouvez-vous pas que ces êtres fangeux représente parfaitement notre siècle?
— Vous êtes injuste en ce que vous prenez le seizième siècle dans sa plus poétique exprès-
sion, tandis que vous choisissez la plus basse pour personnifier notre temps.
— Je sais que ma comparaison est violente, mais cependant vous m'*avoucrez que les passions matérielles ont tout envahi, que l'argent qui peut les satisfaire est préféré à tout, et que les êtres qui ont conservé un certain idéal sont bientôt victimes de cette idéalité qui n'a plus sa raison d'être; tandis que celui qui accepte franchement Tesprit charabia qui met chous chur choies y arrive rapidement à ce que Ton appelle la considération, et par ses gros sous accumulés, emploie à son profit, nous le voyons trop souvent, l'esprit des intelligents qui restent dans les bas-fonds sociaux.
Puis, voulant sans doute redevenir cocher, il ajouta :
— Enfin je prie Monsieur, qui doit s'y connaître mieux que moi, de vouloir bien m'expliquer l'abaissement moral de mes pratiques.
— Mon cher ami, je ne puis rien vous répondre là-dessus, ce sont des questions difficiles à résoudre, il faut pour cela être instruit et
avoir une intelligence que nous ne po mcn avoir ni Tun ni Fautre ; si j'avois spéculé sur la moutarde ou la braise, ou si j^avois fait de ces grandes opérations financières qui ruinent souvent de pauvres familles, mais qui parfois donnent la fortune à des joueurs peu scrupuleux, je pourrois vous répondre parce que ces choses élèvent Tesprit et le cœur, mais vous n^'êtes qu^un pauvre diable de cocher, moi je ne suis qu'un modeste peintre; je crois que le plus sage parti pour nous est de ne pas nous élever au-dessus de notre sphère, et d'ailleurs ces questions frisent la politique et il vaut mieux ne pas s^'en occuper.
Nous en étions là, lorsque la voiture s'arrêta à la grille du jardin; je ne voulus pas le quitter sans lui témoigner ma sympathie pour ses idées sur Fart, je lui fis part aussi du désir que j'avois de lui voir prendre sa vraie place dans le monde. Il se mit à sourire et je fus de nouveau étonné de l'expression ironique et lascive
de sa bouche il fouetta ses chevaux et
disparut.
Je voulus savoir ce qu'étoit cet homme, pour cela je retournai à la station où je Tavois choisi. A mes questions, Tinspecteur me dit :
— Ah! c'est le prêtre.
C'était effectivement un prêtre déchu. . .