MONSIEUR X
Tout naît, tout meurt, si je considère Tart du quatorzième siècle dans son ensemble, je vois^ les primitifs représenter des êtres jeunes; leurs formes sont grêles, simples et pures : voyez les portes du Baptistère, les peintures du Gampo Santo, c'est tout un monde d'enfants.
Par Michel-Ange, Tart grandit, il se développe, devient plus robuste, les types changent;
[\) On aurait pu mettre sous les yeux de M. Ingres celte appré« dation de son talent; je suis donc heureux et rassuré aujourd'hui, sachant que ces lignes, écrites depuis longtemps, ne deviendront pas une blessure pour un mérite bien réel, et pour un vieillard.
la force, Ténergie, le développement des formes sont en juste accord avec l'âge du talent.
Avec Raphaël, nous voyons paroître la passion; elle est contenue et ardente, comme un premier amour.
Après lui, par Primatice et tous les peintres de ce temps, nous avons tous les égarements de la luxure.
Plus tard, par Rubens, nous voyons cet art de la peinture, n'ayant plus les fougues désordonnées d'une jeunesse trop exubérante, l'ambition remplacer les saturnales; la peinture prend du corps, elle semble avoir de trente-cinq à quarante ans, comme à cet âge, elle n'a plus qu'un désir, celui de paroître.
Plus tard encore, par le Poussin, elle arrive à la maturité, elle devient grave, recueillie, elle fait un retour sur le passé, se résume et nous donne de beaux enseignements. Sa carrière semble terminée, sa tâche est presque accomplie. Lesueur paroît, c'est la dernière lueur vive de la flamme, c'est la sublime éloquence du mourant qui a bien vécu. Poussin lui sur-
vit encore pour envelopper ce grand art de la peinture Italienne d^un linceul en peignant le déluge.
Giotto, Ghirlandajo, Donatello avoient Tamour de la vie naissante. Raphaël est arrivé à ce point charmant de la floraison printanière ; c'étoit Tamour de ce qui vit, dans son essence, dans son principe fécond. Michel-Ange possédoit la lorce, ce qui résume tout. Rubens imprégnoit sa peinture de fluide nerveux ; amant delà vie, il donnoit à ses oeuvres sa vie entière. Poussin est le sage, il a tout ressenti, il a tout dominé, il aime la vie dans son souvenir.
Nous possédons à notre époque, un artiste singulier, qui est un écho mourant de cet art qui n^'est plus.
Celui dont je parle, est plutôt un grand phénomène qu'un grand artiste ; il semble avoir une aversion profonde pour ce qui constitue Texistence.
S^il a un amour, c'est celui de la mort.
Il possède à un degré surprenant, la faculté de reproduire les objets dans leur caractère,
dans leur physionomie, mais il faut pour cela, que la chose reproduite par lui soit morte ou immobile, c'est ce qui fait qu'il est souvent merveilleux dans la reproduction des types antiques.
Vous connoissez sans doute cette terrible opération que Ton nomme Tembaumement.
Cela consiste à prendre un cadavre ; par une incision faite à Tartère carotide, on introduit, je ne sais quel poison qui se répand dans le sujet et donne au corps une teinte d'un rosé violet. Cette coloration est la même partout, elle veut simuler la vie, mais par le fait, elle est plus morte que la vraie mort.
Pour compléter ce travail monstrueux, on vide les orbites et Ton y place des yeux d'émail qui semblent rire et plaisanter le cadavre.
C'est infernal!
En voyant ce que je vous raconte, j'ai été frappé de la ressemblance de cette transformation humaine, avec les personnages des tableaux du peintre que je ne veux pas nommer.
Les grands artistes dont je parle plus haut.
se passionnoient pour une des beautés de la nature; soit la jeunesse, la force, la lumière; amants passionnés, ils se donnoient entièrement, faisoient un choix et restoient fidèles à leur amour.
Celui que je ne nomme pas, est comme la mort même : sans choix, il fauche tout de son pinceau.
Ses tableaux m^'impressionnent comme une tombe ouverte, il me semble en sentir les odeurs humides, puis il me semble encore voir sortir des fantômes de jeunes femmes, aux yeux fixes et ternes, mates et plombées par une étrange fantaisie, il représente volontiers des sujets aimables, et entraîne ce qu'il reproduit dans Tempire des morts. Ses tableaux ont ce je ne sais quoi de la majesté du cadavre ; tous ses personnages à gestes lents et calmes, semblent vous murmurer bien bas les secrets de la tombe.
Vous êtes bientôt glacé comme ceux
que vous regardez; vous restez là, comme captivé, mais aussitôt que la vie se fait sentir en vous, vous fuyez, vous vous arrachez à ce spec-
tacle sépulcral. Vous courez à la lumière pour vous inonder de soleil et vous laver des afifres de la mort
Raphaël s'est immolé à la beauté; tous les grands artistes ont imprégné leurs tableaux de leur existence, et cet arrachement incessant à la source vitale, les a presque tous menés à une mort prématurée. Pour la beauté de leurs œuvres, ils se dépouilloient de la vie.
Celui duquel nous nous entretenons, ne fait pas de même; il garde pour lui toutes ses forces. Moins artiste que ses devanciers , il reste encore un des plus grands talents de notre temps; de notre temps actuel, car il est très-inférieur aux artistes de TEmpire. Ceux-là étoient nés d'une croyance nouvelle ; tandis que celuici est retourné à un passé que beaucoup de gens regrettent, ce qui fait que sa réputation a eu tous les bénéfices de ces regrets politiques.
Que de fois nous prononçons un mot sans eu
comprendre toute la portée! Aujourd'hui que j'écris, par je ne sais quel singulier hasard, ces mots que je trace et qui m'apparoissent de façon nouvelle, me frappent et je les trouve merveilleux dans leur signification.
Maître, celui qui commande, qui dirige; il plane, il soumet, retranche ou impose; il est maître enfin, comme ce mot rend bien la fonction de ces grands hommes auxquels nous donnons ce nom de Maître.
— Voyez Michel-Ange, il domine sa conception, comme le Père éternel dans sa création de rhomme ; il enveloppe son sujet de ses puissantes mains, il écarte ou ajoute selon son vouloir, son oeuvre est son esclave.
Raphaël, Titien, Rubens, Véronèse, Corrége, Rembrandt, Poussin, et d'autres encore, soumettent tout à leur volonté créatrice.
Nous avons fait abus du mot: « maître, » que dis-je, abus? Nous n'en avons pas compris la vraie valeur et nous avons donné ce nom à des serviteurs.
Être un bon serviteur dans l'art, est enco r
une belle chose : n'est pas qui veut Tesclave de la nature et des maîtres.
Celui dont je viens de parler est de ce nombre, il est dominé par tout ce qu^'il retrace. Serviteur intègre, il rend tout ce que la tradition lui prête ; intendant des artistes du passé, il a su garder religieusement leur mémoire et leurs lîendres. Sa place est marquée à Tavance dans cette grande tradition italienne, comme celle des anciens serviteurs du moyen âge, aux pieds de ceux qu'il a fidèlement servis.