EUGENE DELACROIX
On a fait de Delacroix le chef de TÉcole romantique.
Je voudrois savoir ce que Ton entend par roaiantique dans Tart de la peinture.
Est-ce Tindépendance absolue vis-à-vis les règles consacrées par le temps ?
Est-ce une indifférence complète des belles productions antiques?
Est-ce Tobéissance à ses propres instincts ?
Est-ce rimitation de la nature sans choix, et acceptant ses beautés comme ses imperfections ?
Répondez-moi, éclairez-moi.
Si c^'est rindépendance absolue vis-à-vis des règles consacrées par le temps ; comme ces rè-
gles ont été établies sur les sentiments les plus purs, celui qui ne s"*}' soumet pas, ou qui, tout naturellement à son insu n'y retombe pas, est un être mal organisé.
Si c'est rindifférence complète pour les belles productions antiques, cette insensibilité en face de la beauté, de la noblesse, de la grandeur, domie à l'instant même, la mesure d'un esprit borné.
Si c'est Tobéissance à ses instincts, nous trouverons alors des expressions naturelles, sympathiques, souvent admirables, et Ton trouvera chez celui-Ki une parenté avec les plus grands ; sans le savoir, il devient l'émule d'Homère et de Virgile, de Shakespeare et de Cervantes, de Molière et de Rousseau, il est de la grande famille, et c'est l'offenser que de lui donner le titre de Romantique.
Si c'est l'imitation de la nature sans choix, et acceptant ses beautés comme ses imperfections; mais cela dénote une compréhension supérieure qui plane, et comprend que tout à sa raison d'être.
Le poète Racine compose son bouquet de roses seulement ; Shakespeare y ajoute des feuilles et par cela même rend son bouquet plus splendide.
Si vous admettez Shakspeare comme romantique, alors je sais à quoi m^en tenir, et je me servirai de lui pour juger les romantiques de notre temps.
Pour moi, Shakspeare est le plus grand des poètes. Comme tous les artistes, il a fait un choix parmi les richesses du monde, il a pris pour étude, pour culte, le cœur de Thomme. On dit : « Qui se ressemble s^'assemble, » rien n^est plus juste pour Shakspeare; étant luimême un grand cœur, il va au cœur de toutes choses. Du cœur qu'il connoît si bien, il tire tout ce qu^'on en peut extraire : Amour infini, tendresses sans bornes, désespoirs, sanglots, expansions vers des mondes inconnus, négation, blasphème. Mais comment nommer tout ce qu^a produit ce génie, ce plongeur intellectuel, qui, des profondeurs de Tesprit humain, a rapporté les plus belles perles !
Ciseleur admirable, il ne laisse rien à faire après lui.
Si je n^avois pas la crainte de m^égarer dans une dissertation un peu en dehors de mon cadre, je crois que j'arriverois à faire comprendre que ce poète possède toutes les règles exigées par les plus difficiles; bien plus, il possède encore d'autres règles qui lui sont propres, et qui augmentent les moyens d'expression de la poésie.
De ce que je viens de dire, il faudroit conclure que le mot de romantique n'auroit de signification, que pour désigner celui qui ignore ce que Ton doit avoir ou connoître, pour produire les œuvres de Tesprit.
A ce compte, Delacroix n'est pas un romantique, mais bien un classique incomplet.
Maintenant, revenons à notre peintre, voyons son butin et les éléments nouveaux qu'il apporte à la peinture, et comment il applique les règles éternelles de l'art.
Vous avez vu Raphaël choisir la beauté jeune ;
Michel- Ange s^'emparer de la force ;
Corrége chanter Tamour.
Tous enfin, ont fait un choix facile à saisir; mais chez Delacroix, je vous avoue que je me trouve dans un grand embarras pour le signaler ce choix, cette marque distinctive de tous les génies connus jusqu'à nos jours.
Voyons, cherchons.
Je ne vois rien de nouveau en lui, mais je signale des désirs intehigents pour rendre les belles qualités des maîtres. Si comprendre est égaler, Delacroix égale les plus grands, car il paroît bien les comprendre.
Sa production est une célébration incessante des qualités admirées chez autrui.
Je vois deux hommes dans Delacroix, Thonime de talent et l'homme créateur.
Comme talent, il se fait écho de toutes les qualités pittoresques qui le charment.
Il faut qu'il enfourche un dada, il lui faut un appui; mais doué d'un sens exquis, il reconnoît et admire cq qui est beau dans Tart ; aussi comptons-nous dans les nombreux parrains qu'il
se donne, Rubens, Véronèse, Titien, Tantique, et particulièrement celui de la colonne Trajane.
Intelligent et insuffisant tout ensemble, la médiocrité de son faire lui constitue une fausse originalité.
Là où beaucoup de gens croient voir des créations nouvelles, je ne vois moi que des efforts malheureux pour reproduire les plus belles choses connues.
N'allez pas croire pourtant que ce peintre est inhabile; son faire est incomplet, parce qu'il veut donner une forme aux ténèbres de son esprit. N'étant nullement créateur, il veut en prendre le rôle, et, là où nos maîtres trouvent des mondes splendides, notre pauvre Delacroix ne trouve qu'un chaos. Il y a chez lui du Titan et du singe; il nous intéresse par ses ardeurs et ses chutes; il n'a aucune force, mais il possède des colères maladives que l'on aime à calmer par des applaudissements bienveillants.
Il a un côté plein d'attraits, en ce qu'il est sur la limite du génie; il auroit pu être un mer-
veilleux plagiaire, mais ardent et courageux, il a voulu entrer dans ce ciel du génie qui lui étoit entr'ouvert
C'est pour moi Thomme- chaos , il contient tout en lui et ne peut rien formuler.
Il manquait à son organisation : Tordre; il y avoit du feu en lui, mais comme il en usait mal, sa flamme le dévoroit.
Je parlois de chaos; parlons aussi des êtres de notre globe qui sont comme à Tétat d^'ébauche, de progression, ceux-là se tiennent dans les bas-fonds terrestres, ils cherchent les profondeurs, ils cachent leur attente d'une vie meilleure ; si par hasard vous pouvez en surprendre un, vous êtes étonné de trouver dans Toeil de ce monstre quelque chose d^humain et de triste. S^il se voit observé, il fuit comme pour cacher sa honte, son enveloppe rejotileiise
Il en est de même pour certaines plantes d'aspect funeste, qui semblent bien dire : « Fuyezmoi, ne m'approchez pas, ne me troublez pas dans mon humide solitude; je végète, j'attends, je suis soumise à Tépreuve, je souffre et j'envie
les privilégiés de ce monde; s'ils s'approchent de moi je les fais mourir »
Ces soupirs de damné, je les trouve dans les tableaux de Delacroix; ils m'impressionnent comme ce que je viens de décrire ; là encore, je veux revoir le soleil, les mousses sèches et dorées, les belles fleurs saines, j'ai besoin d'air pur, je veux la vie sans craintes; il me faut enfin Rubens, Véronèse, Titien, Rembrandt,
Corrége Qui sait, si plus tard l'esprit, ou
pour mieux dire le génie que contenoit Delacroix, ne viendra pas dans une autre enveloppe ajouter un nom glorieux aux différents noms que je viens de tracer.
Jugeons maintenant la partie saine de son talent.
A son début, il nous donne un admirable tableau qui est le résultat d'une association; Géricault, génie robuste, savant, vient en aide à la foiblesse et donne, ce qui ne S3 voit jamais, une belle forme aux inquiétudes fiévreuses.
Ce tableau du Dante est merveilleux, il a des modesties, des pudeurs que Géricault n'a pas
habituellement; il est plein de cette poésie triste, mélancolique, de ces êtres qui croient mourir jeunes; c'est enfin Tâme de Millevoye coulée en bronze par Géricault.
Plus tard, il nous donne encore une bien belle œuvre : son Massacre de Chio; quelle ardeur , quelle sympathie pour ceux que Ton écrase injustement! Ah! c'est que lui aussi souffre, il se débat, il lutte, il est accablé. Ces Grecs qu^il représente sont ses frères.
La Médée, excellent tableau, est un véritable Rubens empoisonné
Puis de très-belles esquisses, parmi lesquelles on peut citer TAssassinat de Tévêque de Liège et les Naufragés du Doq Juan.
Enfin, nous arrivons au tableau préféré par ses admirateurs : TEntrée des Croisés à Gonstantinople. Évidemment il est là complètement personnel, il n'a plus de tuteurs; Géricault le soutenoît dans son premier tableau. Gros lui servoit d'appui pour son Massacre, Rubens Taidoit pour sa Médée.
Ici, il veut marcher seul, que va-t-il faire?
Cest alors que commencera sa production ténébreuse
Ces nombreux
points représentent les tableaux que je passe sous silence.
Ce peintre restera par bien des œuvres. Ce n^'est pas un maître, mais c'est un taJent des plus intéressants.
S'il n'a pas eu la puissance de créer, il a eu cette sensibilité qui comprend les belles productions humaines et qui sait les faire omprendre