DECAMPS
Revenons à la lumière, au soleil, parlons de Decamps : ce résumé de toutes les qualités pittoresques.
Dans son cadre il embrasse tout, il se fait écho de tout.
Ses tableaux me répètent les noms de Salva tor, Téniers, Poussin, Titien, Rembrandt, Phidias... Ils me racontent notre monde, Tenfance, la vieillesse, la pauvreté, la somptueuse richesse, la guerre dans toutes ses horreurs, les riants coteaux, les villas ombreuses; ici, toutes les intimités de la famille, ià^ toutes les tempe-
tes de rimagrination. Véritable Shakespeare pittoresque, il traduit tout dans un adorable langage; il rappelle les maîtres sans les copier, et raconte la nature en Texaltant, il rend tout attachant, aimable ou terrible; un rien, un simple couteau sur une table, peint par ce génie merveilleux, réveillera en vous tout un poëme; moins encore, une simple ligne, un trait fait par lui est enchanteur.
J^'ai eu le bonheur de voir ce grand artiste, il étoit très-simple ; vivant souvent à la campagne, sa mise étoit celle d'un chasseur un peu néghgé, sa taille un peu au-dessous de la moyenne, sa tête fine, nerveuse et blonde : nos sous à Teffigie de Napoléon III, lorsqu'ils sont un peu usés, rappellent parfaitement Decamps. Il passoit pour intrépide chasseur, mais moi, qui Tai vu de très-près et qui Tobservois avec l'attention que me donnoit mon admiration pour son talent, je me suis aperçu que la chasse étoit pour lui un prétexte. Souvent je levoyois s'arrêter dans une plaine, il prenoit son fusil, et regardoit, on s'attendoit à une explosion ; pas du
tout, après quelques instants d'arrêt, il remettoit son fusil sur l'épaule et continuoit sa chasse pour recommencer souvent le même manège. Il revenoit presque toujours le carnier vide à TAuberge du Grand Vainqueur, dans le petit village deVerberie; là, il prenoit un vieux registre qui lui servoit d'album, et avec ce qui lui tomboit sous la main, il retraçoit les effets qu'il avoit observés pendant ses moments d'arrêt. J'ai eu en ma possession, plusieurs de ces pages précieuses; malheureusement pour moi, elles m'ont été volées.
Je me rappelle encore que, lorsque nous causions après le repas du soir, il rouloit dans ses doigts des boulettes de pain, puis avec des morceaux d'allumettes qu'il ajoutoit à sa pâte façonnée d'une certaine manière, il formoit des figurines charmantes. Je me rappelle surtout un chasseur suivi de son chien : l'homme paroissoit plier sous le gibier qu'il portoit, le chien fatigué suivoit son maître, l'oreille basse. C'étoit adorable; enfin cet artiste extraordinaire faisait vivre tout ce qu'il touchoit.
Il aimoit peindre chez ses confrères. C'est chez un de nos amis communs que je lui ai vu préparer le charmant tableau : des Chevaux de hallage qui sont au Louvre. Son ébauche étoit rougeâtre, empâtée partout ; il employoit pour ses préparations beaucoup de brun rouge et de Sienne brûlée.
Il fit un jour devant moi un dessin. Je vis naître sous ses doigts la plus adorable tête d^âne qu'on puisse voir. Aussitôt qu'une des oreilles de l'animal étoit abandonnée par Tartiste, elle sembloit frissonner d'impatience d'avoir été retenue; tout naissait à mesure, progressivement et complètement formé. On voyait successivement une vraie tête, un vrai cou, un vrai corps couvert de son poil ébouriffé ; elle avoit aussi un nom, la bonne bête, un vrai caractère, on auroit ï)U écrire son histoire.
Je viens de parler de ses amusements, mais lorsqu'il s'élevoit dans sa production, lorsqu'il créoitsa Bataille des Cimbres, je parle du grand dessin, celui où un énorme chariot est traîné par des bœufs, quelle énergie, quelle gran-
deur ! On les voit ces hommes ! on partage leur ardeur ou leur crainte ; on aide, on pousse, on veut sauver les femmes et les enfants.
— Voyez là-bas : ils viennent, ils écrasent tout sur leur passage. Quelle masse formidable ! Les pieds de leurs chevaux font soulever d^immenses nuages de poussière, qui vont rejoindre les nuages du ciel qui semblent nombreux et armés comme les soldats qui couvrent la terre; et là haut, voyez-vous? — Non. — — Ou cela? — Ici. — Non, plus haut encore. . . Cette nuée de corbeaux. ... Ils attendent la fin du carnage ! . . . .
Ce n'est plus un dessin, ce n*est plus une peinture, c'est un monde animé qui paroît comme par enchantement, transformé en marbre merveilleux et doré par le soleil de la Grèce. On regarde, on admire, on revient sans cesse, sans jamais se fatiguer; on se sépare avec regret d'une aussi belle chose, et la nuit on en rêve !
Je voudrois pouvoir vous parler de son Joseph, duSamson,du Café Turc, des Singes cuisiniers, du Supplice des crochets, et de toutes
ses merveilles; mais cela m'entraîneroit trop loin, je m^arréte bien à regret.
Decamps est une organisation rare dans Tart de la peinture, il a su donner au tableau de petite dimension des qualités de premier ordre. On pourroit citer les petites toiles des Rubens, des Rembrandt, et même des grands peintres italiens ; mais tous ces génies sembloient s'amoindrir, avec les dimensions restreintes de leurs tableaux; tandis que chez Decamps, dans ses petites toiles, il reste Tégal des couvres les plus considérables.
Pour certains talents, je puis hésiter à me prononcer. Mais pour celui-là, j^afârme qu^il gardera une grande place dans Tart de la peinture.
J^abuse un peu de la longueur de Tentr'acte, mais je m'étois égaré dans le lugubre, et je trouve qu^'il vaut mieux le terminer par une bonne et franche admiration.
Maintenant, retournons à notre leçon