‹ Méthode et entretiens d'atelierChapitre 22 sur 50 · PAUL VERONESE · texte numérisé non relu

PAUL VERONESE

Si ce n'est pas le plus grand des coloristes, c'est évidemment le plus grand des peintres. Il n'a pas dans la coloration les hautes -saveurs du Titien, il ne possède pas, comme lui, le sentiment poétique de la couleur; mais, s'il est inférieur aux côtés que je signale, il a un clavier d'une si grande étendue, il se ifontre si mer- m veilleusement doué pour tout ce qui constitue la peinture, qu'on se demande parfois si ce n'est pas le premier de tous.

Les qualités du Titien il les possède aussi, mais à un degré moins élevé; son dessin est moins ferme, il en est de même pour ses colorations : plus lumineux que ce maître, il a moins de savoureux dans le ton, mais il est plus délicat

mais il est plus vrai, mais il est plus varié, mais il est plus aimable.

Parlons de sa façon de peindre, elle n'est pas la même que celle du Titien. Je n'hésite pas à dire que c'est la peinture par excellence, il n'y a rien au delà, c'est l'apogée.

Il peint en pleine pâte et au premier coup, les procédés dits vénitiens sont employés par lui, seulement pour certaines draperies, et avec tant de francliise qu'il n'y a aucun doute. Du reste, c'est simple comme les colorations d'images; en dehors de cela, sa peinture est celle de tous les vrais peintres, mais supérieure.

Il mélange peu ses tons, dans les chairs qui exigent plusieurs couleurs, il échantillonne volontiers, il place des tons gris-verdâtres à côté de tons rouges ; l'éloignement fait disparoître ce qui pourroit choquer et donne de la force et en même temps une finesse extrême à la colora • tion. ♦

Franc et beau coloriste, il n'a pas les ingéniosités des luminaristes. Sa peinture est trèslumineuse et reste dans les conditions du natu-

rel, sa lumière se répand partout. Il établira bien une dominante comme éclat, et placera dans son tableau une valeur foncée qui remportera sur le reste, mais il ne fera jamais ce petit manège ingénieux des luminaristes qui frise le système.

Sa peinture à grand orchestre, est remarquable par son ordonnance, il joue de toutes les qualités de la couleur avec une maîtrise sans pareille, dans ses immenses tableaux, la multiplicité pouvoit donner un échantillonnage désagréable. Que fait-il? Comme tous les forts il simplifie avec art, il réunit ses fleurs par groupe, je dis fleurs, parce que je les aime, et qu^il me sera plus facile de me faire comprendre par elles; eh bien, je disois donc, qu^'il réunissoit et formoit des bouquets de rouges différents avec des fleurs différentes et faisoit de même pour les bleus, les jaunes, etc.

Lorsqu^'il avoit disposé ses fleurs de cette façon, au lieu de diviser, de subdiviser à Tinfini, il prenoit toute une zone de son tableau et la coloroit avec son bouquet rouge, vert, ou

jaune , mais toujours varié dans ses valeurs.

Souvent il lui arrive de doubler, de tripler un ton; il fait ce que font les musiciens : dans les grands espaces, un pauvre petit violon ne seroit pas entendu, ils doublent, ils triplent la dose pour augmenter le son. Voilà ce que fait Véronèse pour ses immenses toiles.

Il aime comme tous les Vénitiens les colorations fortes, savoureuses, les harmonies héroïques, c'est-à-dire, celles obtenues par le juste accord des contraires; mais chez lui, sa peinture s''adoucit, prend une haute distinction par Tintroductioii de tons neutres, et surtout de ses beaux gris argentins répandus dans ses motifs d'architecture.

Sa façon est adorable, c'est d'une adresse qui ne se montre pas ; comparez-la avec celle do Rubens : voyez la différence, chez Rubens, la main étonne, elle saute aux yeux ; chez Véronèse, elle reste ce qu'elle doit être, suffisante pour rendre, et modeste pour ne rien troubler.

Sa peinture est vraiment virginale, elle a le velouté de la pèche ; elle a encore h franchise

de ceux qui se sentent jeunes et beaux, elle en a aussi les pudeurs comme je viens de le signaler pour son exécution.

Son dessin égale la beauté de sa couleur, il est élégant, candide, rien ne se manière chez ce peintre admirable; né patricien, il se manifeste sans efforts, il a la grâce de la vraie distinction.

C'est le meilleur maître à étudier, il est sans défauts; spirituellement naïf, personne n'a mieux rendu la nature, il a su la copier et la diriger sans Faltérer, c'est ce qui fait son charme infini.

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