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LES COLORISTES ET LES LUMINÂRISTES

On est coloriste par les valeurs, par les colorations et par la lumière ; il y a des coloristes luminaristes, comme il y a des coloristes purs et simples. Titien est coloriste et n'est pas luminariste, tandis que Corrége est coloriste et luminariste (1).

(1) Il faudroit joindre à ce livre des exemples dessinés pour bien faire comprendre les subtilités de fart de la peinture. C'est ce que j'espère donner bientôt en ajoutant vingt- cinq dessins a cette méthode.

Les simples coloristes sont ceux qui se contentent de représenter les tous dans leur valeur et leur coloration, sans s'inquiéter de la magie de la lumière; aussi ceux-là donnent aux tons toute leur intensité.

Les luminaristes, le mot Tindique, prennent leur principe de la lumière, je prendrai trois noms pour me faire bien comprendre : Rembrandt, Gorrége et Claude Lorrain qui sont de grands luminaristes.

Claude, prenant la lumière du soleil pour point de départ, justifie son procédé par la nature ; vous savez qu'il part toujours d'un point lumineux et ce point est le soleil. Pour le faire briller il faut arriver à de grands sacrifices, car remarquez bien que nous peintres, nous partons toujours d'un ton de demi -teinte ; nos tableaux n'étant pas éclairés par la lumière du soleil, et partant de ce point de demi-teinte, il faut par la magie des tons faire briller cette demi-teinte comme une chose lumineuse. Vous voyez que c'est un problème difficile à résoudre; comment fera le Claude?... Il ne copiera pas les

tons exacts de la nature, puisque, partant d^un ton terne, il est dans l'obligation de le faire briller, il transposera comme en musique ; en même temps, il observera toutes les choses constitutives de la lumière, il remarquera que son rayonnement empêche de bien saisir les contours de l'objet lumineux, qu'ensuite la flamme est toujours enveloppée d'une auréole vive, puis d'une seconde un peu moins vive, ainsi de suite jusqu'aux tons les plus sombres. Enfin, pour mieux me faire comprendre encore, son tableau vu de loin représentera une flamme.

Corrége a aussi le même procédé.

Prenons pour exemple son tableau de l'Antiope.

La femme est brillante comme une flamme ; elle est enveloppée d'une peau de panthère ; ce ton fauve et doux forme la première auréole, puis vient ensuite une draperie bleu-clair, un peu verdâtre qui forme encore une seconde auréole. Le Satyre, lui, prend une coloration, ou pour mieux dire une valeur d'un degré audessus de la draperie et par ce fait constitue la

troisième auréole. Lorsque le bouquet est ainsi formé, Corrége Tentoure de beaux feuillages plus ou moins sombres, mais qui vont toujours en s'assombrissant vers les extrémités de la toile. Ces gradations sont si bien observées que si vous mettiez le tableau à une distance assez éloignée pour ne pouvoir plus distinguer les personnages, vous auriez encore la représentation d'une lumière.

Je suis heureux d'avoir ce tableau sous les yeux, car il semble fait exprès pour la démonstration des différentes qualités de la coloration.

Maintenant, remarquons les valeurs et partons encore de TAntiope. Sa chair est éclatante comme la flamme, donc valeur claire ; le Satyre, lui, est d'un ton brun, donc valeur forte ; Tenfant placé à droite du spectateur, par le jeu de ses ombres, prend une valeur égale à celle du Faune, il fait partie de la troisième auréole.

Vous voyez : valeur claire, valeur forte, puis les valeurs intermédiaires qui se trouvent entre ces deux valeur sopposées; viennent ensuite les valeurs sombres du fond.

Passons aux colorations et partons toujours de TAntiope. Cette belle lumière est dorée, elle participe des tons orangés ; les tons fauves et doux qui Tenveloppent, donnnent plus d^étendue à la lumière, voilà pour le ton chaud et clair : vient ensuite le bleu-clair, qui, en juste mesure, balance Timportance du centre lumineux et qui oppose à un ton ardent une fraîcheur. Vous voyez : ton chaud Torangé, ton froid le bleu ; puis les colorations rougeâtres et fortes du faune, combattues ou rafraîchies par les tons verts du fond ; voilà bien notre règle de tons chauds et de tons froids en juste accord, et l'assemblage des contraires qui se plaisent ; comme Torangé avec le bleu, le rouge avec le vert.

Je ne crains pas de me répéter dans mes explications; mes répétitions se faisant avec des différences, j'aurai, comme cela, Tespoir de me faire mieux comprendre.

Je vous conseille de faire encore une esquisse de ce tableau, afin d'avoir toujours devant les yeux les lois constitutives de la coloration.

Chez Rembrandt, même principe lumineux : son tableau est toujours contenu dans une flamme. Coloriste par les valeurs bien plus que par les colorations, ce que j^'explique en ce moment est encore plus palpable dans ses peintures.

Chez tous les maîtres, invariablement, vous trouverez le sentiment de la base ; la base ambrée, dans le Titien, la base grise chez Véronèse, la base bitumineuse chez Rembrandt; comme des architectes, ils bâtissent sur des fondations fortement établies.

Sur ces bases, fleurissez, mais gardez-vous bien d'oublier vos assises; laissez-les paroître, à différents intervalles, c^'est à ces conditions seulement que vous construirez bien un tableau dans sa coloration.

On a cru longtemps que l'harmonie dans la couleur s'obtenoit avec des tons analogues ; c'étoit une bien fausse idée.

L'harmonie véritable vient de l'accord des contraires; les couleurs ont des sexes différents, nous en avons de mâles et de femelles, à tel

point que le rouge, qui est certes le ton le plus robuste, n'est véritablement heureux et complet que lorsqu'il a pour compagne la couleur verte; Torangé à son tour demande la couleur bleue, c'est l'antithèse, la loi immuable. Ces harmonies^ qui seroient trop robustes si elles étoient employées sans adoucissement, se modifient par les tons neutres : les blancs, noirs et gris. Cependant, si vous avez à représenter un Dieu ou une figure qui doit dans votre tableau l'emporter de beaucoup sur les autres personnages, employez franchement l'accord des contraires; dans la ligne comme dans la couleur, c'est par ce moyen que vous arriverez au grand caractère.

Déjà, en parlant delà copie d'un simple morceau de nature, je vous ai dit qu'il falloit éta~ blir ses dominantes de clairs et de noirs, vous ferez de même pour vos tableaux. Il faut une lumière principale, toutes les autres lui seront subordonnées et doivent s'éteindre en s'éloignant vers les extrémités de la toile ; même principe pour les foncés, mais dans le sens

inverse, c^est-à-dire que les valeurs fortes doivent s'amoindrir en s^'approchant du centre.

Vous pouvez encore arriver k des effets charmants par d'autres moyens. Voici comment : vous établissez une base claire et vous brodez sur elle des valeurs foncées ; mais dans ce cas, il faut être sobre vers le centre et soutenir les noirs vers les extrémités, en ayant bien soin, arrivé à cette limite, de lier les valeurs fortes à d'autres valeurs secondaires pour fermer sa composition. Si vous oubliez mes recommandations, vous ferez, comme on dit très-justement, des mouches dans du lait.

Ces effets sont agréables, la nature nous les donne par ses splendides couchers de soleil ; au moment où il va disparoître, la terre est entièrement dans Tombre, le ciel est encore inondé de lumière et vous avez alors deux valeurs opposées : la valeur forte et la valeur claire; puis le soleil, dominante lumineuse, puis encore des échos lumineux, par les nuages qui vont s'affoiblissant comme éclat en s'éloignant du centre; presque toujours des vapeurs sombres

couronnent ces magnificences. Vous le voyez, un coucher de soleil vous donne les conditions d^'harmonie et de beauté d'un tableau.

Ce que je cherche à vous démontrer, les anciens Fexpliquoient avec la grappe de raisin. Chaque grain, disoient-ils, représentoit un personnage, et là où la lumière frappoit avec force, le grain ou le personnage du tableau devoit être lumineux et violemment reflété; toujours en suivant la même comparaison, les grains de la grappe éloignés de la lumière, prenant de la force dans leurs ombres, m.ontrent encore ce qu'il faut faire pour les personnages du tableau. Faisons notre addition :

La base avant tout ;

L'accord des contraires : rouge-vert^ j aune-bleu \

La dominante lumineuse et centrale;

Les valeurs sombres s'augmentant vers les extrémités.

Total : De bonnes conditions d'harmonie. 11 n^y a que trois couleurs primitives : le rouge, le jaune, le bleu.

Vous remarquerez que Tarc-en-ciel fait Tof-

fice du peintre, il mélange et obtient les tons primitifs consacrés.

Trois, c'est bien peu; mais vous allez voir qu'avec des différences de valeur et de coloration vous pouvez arriver à un clavier immense.

Prenons les Ronges.

Vous obtenez par les valeurs sept rouges variés, vous pouvez en avoir au moins autant par des différences de coloration.

Rouge absolu, rouge laqueux, rouge jaunâtre, rouge violacé, rouge rosé, rouge cramoisi et j'en trouverais encore, mais cela doit vous suffire pour comprendre.

Vous appliquerez ces mêmes variétés de valeurs et de coloration aux autres tons primitifs, puis en ajoutant les tons neutres, que vous soumettrez aux mêmes règles, vous aurez, comme je vous l'ai dit, un clavier d'une immense étendue.

Je voudrais vous garantir d^un écueil, celui de la trop belle ébauche.

Un tableau doit s^'établir dans ses bases, dans ses lignes, dans ses colorations; mais on doit se garder d"'apporter dans tout cela de la coquetterie comme façon; si vous le faites, votre travail devient séduisant, il vous paralyse, et lorsque vous voulez pousser votre exécution plus avant, vous avez le désespoir de remplacer des morceaux agréables par des choses plus faites comme main, mais exprimant moins comme sentiment ; vous n'avez plus la satisfaction de bonifier votre œuvre et je dis même que la crainte d'amoindrir vous mène fatalement à détruire ce que vous aviez trop bien commencé.

Trop bien commencé n^est pas la juste expression, je dois dire ce qui semble bien commencé.

Il faut se garder de se flatter dans ses moyens d^exécution; vous entourerez votre toile d'un cadre^ mais lorsque votre tableau sera véritablement fait, vous le travaillerez dans sa bordure, mais pour des retouches sans importance.

Soumettez vos toiles aux jours les plus défavorables et maintenez- vous toujours dans le désir incessant de perfectionner vos œuvres.

Pour en revenir à Tébauche, si elle est vraiment bien, vous serez satisfait en voyant un morceau plus fait, de voir une grande différence entre la partie terminée et la préparation ; cela vous donnera du courage, vous aurez hâte de tout finir et vous arriverez rapidement à faire un bon tableau.

Une belle ébauche peut séduire votre entourage; des amis, des confrères, peuvent admirer sincèrement ce que vous aurez commencé, cependant il faut finir, il faut exprimer davantage ; vous êtes écrasé par votre réussite, la crainte s'empare de vous et vous sentez très-bien que vous n'irez plus avant qu'avec une main tremblante. Dans ce cas, arrêtez-vous, prenez une

autre toile, copiez votre préparation, conservez celle qui a excité l^admiration, servez-vous d'elle comme d'un guide et osez tout sans hésitation sur la seconde ébauche.

Ceci me rappelle une petite épreuve faite par moi vis-à-vis de mes amis.

J'avois, selon leur dire, réussi parfaitement rébauche d'un tableau, c/étoit si bien, disoientils, que je ne pouvois qu'altérer ce que j'avois préparé.

J'avois peint dans cette toile une tête de femme qui me paroissoit bien supérieure à sa préparation, mais ce n'étoit pas l'avis de ceux qui m'entouroient ; ils disoient que je n'a vois pas su conserver le sentiment primitif.

Troublé dans mon travail, voici ce que je fis:

Je m'enfermai dans mon atelier, et j'exécutai une seconde ébauche, je peignis la tête de femme au point où elle étoit sur la première toile et lorsque mes amis revirent le tableau, ils ne s'aperçurent pas de la substitution. Seulement, ils ne cessoient de regretter ces fameux dessous qui

disparoissoient de jour en jour pour faire place à des choses plus exprimées.

Chaque jour, lorsque j'étais seul, je prenois la toile cachée et je la mettois en comparaison avec mon travail nouveau et il me sembloit bien qu^'il étoit supérieur au premier.

Enfin je termine, mes amis paroissent médiocrement satisfaits et tous se mettent à dire : quel malheur qu^il n^ait pas conservé son ébauche, c'étoit un véritable chef-d^œuvre !

— Mes amis, consolez-vous, ce que vous regrettez est conservé. J'ai trop de confiance en vous pour détruire ce que vous admirez!

Je vais vous la montrer, cette fameuse préparation, nous la placerons auprès de ce tableau et nous pourrons juger de sa supériorité.

Ce qui fut dit fut fait

— Est-ce possible ! non, ce n'est pas cela, ce n'est pas celle que nous avons admirée, car entre ce cpe nous voyons et le tableau il y a une grande dififércnce, tout à l'avantage de ce dernier.

— Si, mes bons amis, c'est bien elle et si

VOUS voulez bien me le permettre, je vous expliquerai le pourquoi de votre étonnement.

Lorsque vous avez vu cette esquisse, vous ne connoissiez pas le sujet que je traitois et le spectacle de cette toile étoit nouveau pour vous, vos impressions étoient fraîches et vives; avec le temps vos sensations se sont émoussées, vos appétits d^admiration se sont calmés et vous avez regardé avec indifférence et cela bien naturellement, ce qui au commencement excitoit votre admiration .

S^il faut prendre de ces précautions avec ses véritables amis, jugez combien il faut se mettre en garde contre ses ennemis.

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