DE LA COULEUR DANS SA GRANDE EXPRESSION
Il ne faut pas croire que celui qui reproduit exactement la couleur est un coloriste.
Comme le véritable dessinateur, le vrai coloriste épure, embellit.
Comme un vrai artiste, il apportera dans la coloration toutes les lois de Tart :
Le choix, le développement, V exaltation.
Je ne puis m^'empêcher de penser à nos critiques qui, par le fait de leur innocence, font toujours des divisions bien tranchées de coloristes et de dessinateurs ; persuadés qu'ils sont, qu'un dessinateur ne peut pas être coloriste et qu'un coloriste ne sera jamais dessinateur. A tel point que, lorsqu'un tableau leur parait affreux de couleur, ils y trouvent forcément des qualités de dessin; mais si au contraire, une œuvre présente des qualités de dessin incontestables, il faut, et vous ne pourrez jamais les en faire démordre, que ce tableau manque de coloration.
Ils ne savent pas que tout est dans tout, et que la valeur de Texécution d'un tableau est en juste accord avec sa conception.
Chez les grands artistes il y a choix, entraînement pour une beauté qui les captive ; comme
de véritables amoureux, ils sacrifient tout à leur passion; mais entendons-nous, sacrifice n'est pas insuffisance. Chez les grands, comme Raphaël, Poussin, Tabsence du coloris est un abandon volontaire; ils ont du reste, des colorations qui leur sont propres et d^un ordre supérieur, qui concourent à l'expression de ce qu'ils veulent faire sentir. Les nobles esprits éloignent de leurs œuvres les côtés fleuris, ou ne les acceptent que dans une très-petite mesure. Les deux noms que je cite ont prouvé qu'ils pouvoient être coloristes, et les tableaux où ils manifestent ces qualités ont peu d'importance dans leurs œuvres.
Maintenant si nous nous tournons vers les coloristes, Rubens se présente comme le roi de la coloration ; mais tout roi qu^il est, il ne vaut pas Raphaël qui est un véritable ange. Rubens est de la terre, ses qualités sont humaines ; il s'élève peu dans le domaine de l'esprit et se trouve plus à l'aise dans celui de la matière. Sa poésie à lui c'est le bouquet, ce qui flatte, ce qui brille, il a enfin ce qui constitue un vrai coloriste.
Mais cela n'exclue pas en lui des qualités de dessin. Si Raphaël sait trouver une coloration sobre, chaste ; à son tour. Rubens sait trouver un dessin, et un beau dessin, qui lui est particulier et qui aide à Texpression de son magnifique coloris.
On dit que les fleurs ont un langage, la couleur qui est le côté fleuri de la peinture a aussi son langage.
Il y a des harmonies gaies, souriantes ; il y en a qui sont fatales, lugubres. Enchâsser une scène triste au milieu de tons éclatants est un contre-sens; tout dans une œuvre doit concourir au sentiment que Ton veut rendre. Si c'est la douleur que vous avez choisie, que tout chante la douleur: lignes, couleur, arbres, ciel, que tout se voile. Cherchez les harmonies sinistres, vous les trouverez dans les plantes vénéneuses et dans les animaux dont la morsure donne la mort. Les terrains arides, dévastés, comme les âmes en peine, les arbres foudroyés, toutes ces choses rassemblées feront, pour ainsi dire, entendre un hymne à la douleur.
La violence trouve son expression dans les tons heurtés, intenses, la couleur entière, brutale, sans mélange. Que vos coups de pinceau frappent comme le glaive. Si vos personnages s^'entretuent, que les nuages placés au-dessus de leurs têtes s'enroulent, s'étreignent, se combattent, que la foudre les traverse
Mais éloignons-nous du carnage. Laissez-moi vous montrer des sujets plus simples et plus beaux et pour lesquels les plus brillantes couleurs seront nécessaires.
Lève-toi, soleil, chasse les ténèbres, montrenous nos belles campagnes imprégnées de la rosée du matin, les marguerites, étoiles terrestres, qui s'ouvrent pour s'inonder de ta lumière; les richesses des nuages colorés par tes rayons, puis l'immensité, le bleu profond du ciel. Étoiles, qui paraissez encore, mondes inconnus, qu'êtesvous? Sommes-nous destinés à vous rejoindre ? Je ne sais. Mais les oiseaux qui chantent sous la feuillée semblent adresser une prièi'e au créa-
teur; ils sont simples, ils ne doivent pas se tromper, faisons comme eux.
J'entends les clochettes des troupeaux, les travaux de la terre commencent; un attelage de bœufs, soumis au joug, passe près de moi. Une épaisse buée sort de leurs naseaux. Forts, puissants, ils sont soumis, ils travaillent aujourd'hui, demain, toujours. Ils donnent ce qu'ils peuvent donner, ils sont simples, ils ne doivent pas se tromper, faisons comme eux.
La journée est remplie, les charriots sont pleins, les moissonneurs fatigués reviennent couchés sur les gerbes qu'ils ont moissonnées ; ils paraissent heureux d'avoir assuré au nid, à la famille le pain quotidien; ils sont simples, ils ne doivent pas se tromper, faisons comme eux.
Le laboureur trouve au seuil de sa demeure, sa femme, elle allaite son nouveau-né ; il s'inquiète d'elle car il sait qu'elle s'oublie, qu'elle se sacrifie toujours pour son enfant. Dans sa simplicité elle se croit l'associée de Dieu, elle veut s'acquitter de sa mission; elle est simple, elle ne doit pas se tromper, faisons comm.e elle.
Faisons comme elle, nous, artistes; ayons au cœur le sentiment maternel. N'avons-nous pas aussi les douleurs des entrailles du cerveau; ceux que nous nourrissons de notre expérience, nous arrachent le sein ; bien peu nous récompensent de nos peines. Nous donnons, on nous dépouille. Donnons, donnons toujours; cessons de nous plaindre, car le bonheur n'est pas de prendre, le bonheur est de se donner. Beaucoup diront, ils sont simples; si nous le sommes, nous ne devons pas nous tromper.
Éloignez de vous les sujets horribles ; votre mission est une mission de paix et d'amour. Les richesses du sol, nos bons sentiments humains suffisent à vos inspirations ; tout a sa place dans ce monde ; les fleurs ont été créées pour réjouir la vue. Vous, peintre, vous êtes né pour faire aimer et comprendre les beautés de la terre et non pour nous épouvanter.