DE L'ART FRANÇAIS
Quelle est la mission d^un artiste, doit-il considérer son art au point de vue de Fart môme, ou doit-il, tout en respectant des règles que je considère comme éternelles, faire plier son art aux goûts, aux usages de son pays?
Oui, Tartiste doit se soumettre aux goûts et aux usages de son pays, car sa mission est de plaire et de charmer : mais, direz-vous, si le goût du public est faux, ne doit-il pas le combattre, s'il est plus éclairé que ses semblables, ne doit-il pas devancer son siècle. . . . Grandes paroles que tout cela : je sais qu'on les a sou-
vent répétées, mais pour les mettre au service de talents bien douteux ; pourquoi ces incompris ne font-ils pas comme Molière (un Médecin malgré lui, pour faire accepter un Misanthrope) et ne répètent-ils pas comme ce grand homme : « Il faut plaire, il faut plaire avant tout.
En France, la peinture simplement d'imitation est loin de nous satisfaire ; il faut que Fart s'élève; comment s'élève-t-il, c'est en s'augmentant par la pensée, par la poésie, par la philosophie, ou parle sentiment chrétien; plus l'artiste ajoute de qualités à celles du peintre, plus il est grand. Je sais bien qu'aujourd'hui beaucoup de gens sont intéressés à dire que la peinture ne doit pas sortir de ses attributions et doit rester un art d'imitation ; mais si vous imitez sans idéal, sans poésie, vos copies seront insipides (au reste, vous ne le prouvez que trop) : la pensée seule vivifie l'exécution, sans pensée, il n'y a pas d'art possible.
Le public n'entre pas dans ces misérables querelles de métier; que veut-il? nous le savons tous, il veut des choses grandes et nobles, il
veut qu'on parle à son cœur, il veut voir représenter ce qu'il aime, ce qu'il admire.
Ce public n'a jamais été ingrat, il a toujours applaudi non -seulement aux belles œuvres, mais encore aux simples tentatives faites dans un bon esprit.
Revenons aux belles traditions françaises. L'idéal religieux nous a donné Poussin, Lesueur; l'idéal philosophique nous donne David, Gros, Prudhon, Girodet, Guérin, Géricault.
Il ne suffit pas de signaler les tendances, il faut les faire comprendre, les rendre palpables, c'est ce que je vais faire.
Prenons les tableaux saillants exposés dans le salon (dit des Sept Cheminées), les Sabines, de David; la Peste de Jaffa, de Gros; la Justice poursuivant le crime, de Prudhon; le Marcus Sextiis, de Guérin; et le Naufrage de la Méduse, de Géricault.
Les Salines.
Qui n'a pas entendu dire que ce tableau étoit
froid, systématique, que jamais des hommes ne s'étoient battus de cette façon, que tout y étoit faux, faux par la couleur, faux par Faction, faux par ^expression.
Ces accusations, je les relèverai une à une, et je ferai sentir combien elles sont stupides, en expliquant les hautes qualités de cette belle peinture.
Ce tableau des SaUnes a été conçu au moment où la France étoit divisée par des opinions contraires; bien des fois, dans le sein de la Représentation Nationale, on avoit senti le besoin de s'unir, de se faire des concessions, on faisoit appel à la concorde, on s'embrassoit en criant vive la France. . . Hélas! le lendemain on étoit plus divisé que jamais. Un grand artiste comme David ne pouvoit être insensible à une pareille situation, il en fut ému, et il créa les Satines, qui sont un appel à la concorde : la concorde au nom de ce qu'il y a de plus aimable, au nom de la famille, voilà ce que David a voulu rendre, a-t-il réussi? Oui, et on peut dire sans crainte que cette œuvre est une des merveilles de Fart.
La forme dans ce tableau est pure comme le sentiment qui le fait naître; connoissez-vous rien de plus beau et de plus chaste qu'Hersilie, de plus admirable de forme et d^expression que la femme montée sur un débris d'architecture : la vieille mère qui veut mourir avant de voir immoler les siens est sublime, et toutes ces femmes aux chastes mamelles pleines de lait, et le tableau lui-même d'une harmonie laiteuse qui semble née dans le lait maternel. Froid, ce tableau issu d'une grande âme, ah ! il faut être bien aveugle ou bien déshérité pour n'être pas attendri devant cette belle page.
Comme un véritable artiste^ il s'étoit fait l'écho des nobles idées de son temps, et il a fait avec les moyens qni lui étoient propres, un appel éloquent à la concorde.
Peste de Ja/fa.
Voici un admirable sujet : un jeune général amoureux de la gloire entraîne dans son idéal une grande nation; chei et armée ne font
qu'un. Quelle communion, quel ensemble, ils partagent leurs succès et leurs revers. La peste arrive. . . rassurez-vous, soldats, votre guide est là, il ne peut être que près de vous, la mort vous sera douce près de lui. . . Guéris, toujours à sa suite, vous marcherez à la gloire . .
Champ d'Eylaii,
Tout est couvert de neige, ils souffrent, ils sont blessés, ils sont vaincus par les armes et par le froid
Dans cette plaine glacée, paroît Tami de tous les guerriers du monde, celui qui, plus tard, voyoit accourir les soldats anglais pour le saluer sur son passage ; ce noble cœur rayonne, il réchauffe, il honore leur courage malheureux.
AbouMr,
Rendez-vous! Non, plutôt mourir! c'est ce qu'exprime ce vieux Pacha blessé, retenant de la main qui lui reste, quelques fuyards effrayés.
Victime de son courage, il sera immolé, mais le fils s'empare du cimeterre de son père et le remet au vainqueur.
Tout est perdu, hors Thonneur
Dans cette touchante page, les côtés terribles sont voilés, ils se devinent, les quelques morts sont si imposants d'aspect qu'ils semblent endormis dans le devoir accompli.
Le naufrage de la Méduse.
Autre écho populaire; ce tableau avait été précédé de deux belles toiles, le Chasseur à cheval et le Cuirassier : le chasseur, 1812, représente la guerre à outrance , terrible, et la nécessité de tripler ses forces pour faire face à un ennemi trop puissant; le cuirassier, 1814, la fatigue : ce géant est vaincu... Comme deux éclairs, ces tableaux annoncent Torage... 181o, les Cent-Jours, le naufrage, la grande nation
a sombré il n'y a plus qu'un radeau, des
morts, et quelques géants qui survivent; mais là-bas, là-bas à Thorizon, un point, un nou-
veau navire, Tespérance, nous sommes sauvés. . . Hélas 1 nous savons maintenant qui le dirigeoit
Marcus Sextus
Les exilés reviennent, ils retrouvent le foyer désert, les choses les plus chères tombées en ruine, Toubli, la mort
Comme des harpes éoliennes, ces grands esprits résonnent au souffle de la patrie.
Ils nous bercent et nous consolent en donnant une forme poétique aux pensées qui nous agitent.
Doués d'une sensibilité supérieure, ils nous éclairent, car ils prévoyent Tavenir.
Ces grands artistes essentiellement moraux ne peuvent avoir qu^une action salutaire !
Voilà comme nous les avons eus et comme je les désire encore