‹ Méthode et entretiens d'atelierChapitre 41 sur 50 · SA MAJESTÉ LE TIERS-ÉTAT · texte numérisé non relu

SA MAJESTÉ LE TIERS-ÉTAT

Pauvre patrie ! dors toujours, ne te réveille pas ....

Que produit cette nouvelle puissance dans Tart de la peinture ?

Le Tiers devoit tout sauver. N^étoit-il pas sorti du peuple? il en connoissoit les besoins, et par son instruction il s^'élevoit jusqu^à une noblesse frivole qui n^aimoit pas s'occuper des affaires.

Mais ce qu'ils ne disoient pas, ces fameux Girondins, c'est que, sortis du peuple, ils s'en tenoient à une grande distance dans la crainte de se mésallier ; ce qu'ils ne disoient pas encore, c'est qu'ils étoient incessamment froissés par une noblesse qui ne vouloit pas les accepter.

Ils se flattoient, vous le voyez, de connoître ce qu'ils ignor oient. Ils vouloient simplement par des privilèges d'instruction jouir d'avantages

à peu près semblables à ceux que possédoit la noblesse ; c'est-à-dire être premiers dans TÉtat.

Hommes d'instruction avant tout, ils ont fait succéder la peinture historique à la grande peinture, ils se sont empressés de représenter dans leurs toiles les égarements du peuple, ses crimes, pour mieux faire croire qu^ils étoient les digues naturelles à ses excès.

Nés du commerce, ils se sont toujours montrés jaloux de toute concurrence pour le pouvoir, ne souffrant pas qu'on porte atteinte à leurs titres acquis : titres d'éducation universitaire, estampilles, diplômes, leur marque enfin ; ils la défendoient comme leur anciemie marque commerciale.

Il ne falloit pas leur parler de guerpft, d'art, de science, ils ne connoissoient qu'une chose, ne revoient qu^'une chose : une tribune, pour faire briller leurs fleurs de rhétorique.

Race frottée et non pénétrée d'instruction, elle s'interposoit dans tout, pour parler de ce qu'elle ne connoissoit pas.

Des idées, des créations, de rame dans les

productions, c'étoit inutile, c^étoit nuisible, cela pouvoit bouleverser ce monde de parleurs si instruits.

Nés du diplôme, ils avoient créé un art de pions.

Élevés dans le respect de leurs petites personnes, leurs tenues étoient irréprochables, et leurs peintures sembloient avoir la barbe faite. Ce n^étoient pas des hommes, c'étoient des messieurs.

Ceci me rappelle un mot de Gros ; on venoit de nommer un nouvel académicien, il paroissoit désolé et disait : «j'ai donné ma voix à ce brave Abel de Pujol. Ce n'est pas, je le sais, un homme de génie, mais c'est un bon praticien ; on a préféré un monsieur. »

Je me rappelle encore une chose touchante rapportée par Gros lui-même, au milieu de nous, ses élèves. Il revenoit du jury de l'Exposition : « On a envoyé au Salon, disoit-^il, un tableau représentant Waterloo, tout le monde Tentouroit pour l'admirer, je me suis approché pour voir la signature. Alors on m'a demandé

comment je le 'trouvais ; j'ai répondu que j'étois heureux de voir que cela n'étoit pas rœuvre d'un Français. » Il vouloit continuer à parler; mais suffoqué par des sanglots, il se détourna pour nous cacher ses larmes.

Enfin il étoit mal porté d'être patriote, d'avoir du cœur, du dévouement, cela étoit tout au plus bon pour la canaille; de ces tendances généreuses est né l'art bourgeois.

L'art devient petit, l'art devient commercial.

La Nation n'applaudit plus ce bel art de la peinture.

Les juifs achètent pour revendre.

Hélas! nous sommes tombés bien bas

N'allez pas croire qu'il entre dans ma pensée ridée d'attaquer personnellement qui que ce soit ; je me crois le cœur trop chrétien pour avoir une pareille pensée.

Si je fais cette observation, c'est qu'en lisant quelques passages de ce livre, j'ai vu que l'on croyoit reconnoître certains personnages : détrompez-vous si vous partagez ces idées.

Je respecte ce qui est honorable par le carac-

tère, j^'admire ce qui est noble par le talent ; j^ai assez pensé, assez vécu pour savoir que ceux qui s'élèvent finissent toujours par se rapprocher.

Voyez deux arbustes séparés par un torrent, petits, ils s'ignorent ; mais ils grandissent, leurs rameaux s'étendent, ils se joignent ; plus ils s'élèvent, plus ils sont chargés de feuilles, leurs richesses se confondent ; devenus forts, ils sont devenus protecteurs.

Les religions, les gouvernements, les hommes sont de même : lorsqu'ils deviennent grancte, ils nous protègent, nous défendent, et notre devoir est de les respecter.

Si je porte un jugement sévère sur la Gironde, représentée aujourd'hui par une partie de notre bourgeoisie, croyez bien que c'est par le vif désir que j'ai de voir cette portion sociale reprendre son rang qui doit être élevé parmi nous.

Page 1