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L'ART EST-IL SUPÉRIEUR A LA NATURE

Grande question souvent soulevée et jamais définie.

On peut répondre oui et non, et voici pourquoi :

Si on prononce le mot art, surtout dans cette circonstance, on rêve cet art dans toute sa perfection. Nous savons déjà par nos entretiens que les plus doués sont les plus passionnés, qu'ils s'abandonnent à ce qui les captive, développent ce qu'ils aiment avec tant de force qu'ils finissent par nous faire partager leur enthousiasme.

Le mot développement n'est pas très-exact;

il leur suffit d'écarter de leurs cadres tout ce qui n'est pas de Tidole ; amoureux et jaloux, ils éloignent toute rivalité, ils ne sont pas pour cela supérieurs à la beauté qu'ils représentent ; mais, éloignant d'elle toute concurrence, ils nous la rendent plus palpable.

L'homme a l'intelligence trop faible pour admirer en même temps toutes les splendeurs de la nature ; il ne peut \Taiment comprendre qu'à la condition de descendre au détail ; ce détail, lorsqu'il est approfondi, est encore immense, et il faut une organisation exceptionnelle, pour le bien comprendre et faire partager cette admiration.

Vous le voyez, le plus élevé des artistes ne développe pas, il met simplement une des beautés de l'uaivers à la portée humaine.

L'ensemble des magnificences de Dieu nous éblouit. La faiblesse de notre esprit ne les supporte pas plus que nos yeux ne supportent la lumière du soleil ; c'est ce qui fait que nous ne saurions être trop modestes dans le choix de nos sujets comme dans nos moyens d'exécution.

Cette simplicité d^opération ne dépasse pas, ne peut pas dépasser Tobjet préféré : une belle tête de jeune fille choisie par Raphaël sera supérieure à celle qu^il reproduira; une des splendeurs de la coloration rendue par Titien perdra beaucoup sous ce pinceau prodigieux.

Ainsi on peut dire : la nature est supérieure à l'art.

Oui, cela paroît vrai : mais si nous envisageons cette question à notre pauvre point de vue humain, nous voyons que cette mise en scène simple des bons esprits nous enveloppe, nous berce, répond à nos appétits intellectuels.; étant satisfaits, comblés même, nous pouvons dire avec raison : Tart est supérieur à la nature en ce que Fart donne une réunion de beautés perceptibles que la nature ne nous donne jamais.

G^est ce qu^on appelle en littérature unité de temps, unité de lieu; c^'est un cadre simple, donné à un sentiment, à une passion qui domine. Tout doit s'effacer pour les faire valoir. A cette condition, Tesprit est pénétré, nos sensations

deviennent profondes, nous restons dans les vraies limites de l^esprit humain ; dans le cas contraire, Tesprit déraille, se divise et perd les bénéfices de la concentration.

J''ai dit oui et non. G^est le doute. J'ai développé comme j'ai pu, ce que je voulais faire comprendre, et, comme tout écrivain, j'ai cru devoir conclure.

Je trouve singulière cette habitude de vouloir toujours convaincre, et ce ton affirmatif que croit devoir prendre celui qui enseigne ; pourquoi ne pas rester sincère dans ses impressions et craindre de se montrer insuffisant? Il vaut mieux laisser au lecteur une incertitude poétique que lui imposer une conclusion mauvaise.

Aussi ce que je viens d'expliquer est loin de me satisfaire ; il se fait en moi une réaction violente, et, débarrassé des incertitudes que je viens d'exprimer, je sens vivement que certains élus de l'Eternel semblent continuer son œuvre; ces enfants de Dieu ncus rappellent à la vérité vraie, ils sont plus vrais que nos vérités terrestres, qui sont toujours plus ou moins entachées

par la corruption, ils réhabilitent la création à rétat primitif ....

Cette mission divine s'est manifestée dans Phidias et Raphaël.

On peut donc dire hardiment, que leurs œuvres sont supérieures à la nature que nous voyons, puisque c'est cette même nature réhabilitée.

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