ART DIVIN
APOGEE. — DECADENCE.
Nous voici au seuil du grand art; ici, Tliomme cesse de se manifester, il a entrevu une chose immense, l^Éternel; il comprend son infériorité, il devient humble , il traduit ce que lui souffle son Dieu, et se gardera bien de mettre un nom d'homme au bas d'une chose si sainte ; écho de Dieu même, ce qu'il fera restera au monde, planera sur tout, et restera inexpHqué comme Tinfini.
Les Grecs et ce que nous nommons les Primitifs, arrivent à cet art suprême.
Chez les Grecs.
La patrie; tout pour elle : veilles, souffrances, fatigues, ils supportent tout... — Faut-il la mort pour qu'elle soit plus glorieuse, plus belle encore? mourons. . . .
C'est Tamour infini, c'est le sentiment maternel appliqué à la patrie, c'est Tabnégation, le sacrifice, Timpersonnalité :
L* Impersonnalité , voilà le mot.
L'exaltation dans l'amour les fait entrer dans la voie divine, ils produisent des merveilles. Inutilement vous chercherez leurs noms ....
Plus tard, le sentiment patriotique devient moins vif, l'exaltation dans l'amour disparoît, la personnaUté se fait jour, et vous voyez paroître au bas des statues : un tel, fils d'un tel, a fait cela.
Aux époques les plus reculées du moyen âge, dans ces temps de guerre, de domination, d'esclavage, les hommes intelligents dévoient
bien souffrir, ils ne pouvoient rien avoir à eux, leurs seigneurs possédoient la terre et Teau; leurs femmes, leurs enfants étoient à la merci du maître.
Certains esprits fiers n^ont pas voulu accepter la vie dans ces conditions, ils ont préféré renoncer à des choses si fragiles ; menés à Dieu par Texcès de leurs misères, ils trouvèrent dans son sein des félicités sans bornes; hier encore, ils auroient pu se révolter contre leurs oppresseurs, aujourd'hui cju^'ils connoissent des biens supérieurs à ceux de notre terre, ils se retournent vers leurs ennemis les mains pleines de fleurs et de pardon, et la force qu'ils ont puisée dans le sein de leur Dieu est si grande, si irrésistible, qu'ils courbent à leur tour ceux qui les avoient écrasés.
Mais ils les courbent comme ils se courbent eux-mêmes, ils voient et jugent les misères de la terre ; le plus puissant Roi n'est plus pour eux qu'un frère, aussi petit, aussi misérable qu'ils peuvent l'être, que dis-je? bien plus misérable : eux possèdent les jouissances
d'un grand idéal, tandis que le puissant de ce monde ne possède à leurs yeux que des oripeaux terrestres. . .
Comme des Christophe Colomb célestes, ils parlent de leurs découvertes, de leur père qui est au ciel; tous admirent, tous s^inclinent, tous s^unissent dans ce grand idéal religieux.
Le maître n^est plus un conquérant tyrannique, il est le Patron, le protecteur de tous les siens ; devenu humble, il a au cœur le sentiment de la fraternité.
Seigneurs, Religieux^ Peuple, ne font plus qu'Hun.
De cette grande unité naissent ces merveilleuses cathédrales qui s'élèvent vers le ciel ; tout monte, tout cherche à gravir les félicités éternelles
Voyez leurs Églises toujours variées, et toujours admirables de forme et de style ; allez, montez, descendez : des merveilles, toujours des merveilles. Aux endroits les plus inaccessibles, là où Tœil ne peut rien saisir, si vous pouvez y parvenir, vous y trouverez des trésors de sculpture.
Ne les voyez-vous pas comme moi, ces artistes divins suspendus entre le ciel et la terre! La journée est terminée, on sonne Tangélas, leur travail cesse, ils prient en croisant leurs mains, et répètent avec onction la prière de tous : Notre père, qui êtes aux deux, qice votre nom soit sanctifié!,.. Ils se couchent à Theure où les oiseaux mettent leurs têtes sous leurs ailes ; Taurore les retrouvera à leur travail, qui croit comme Therbe des champs; sans fièvre, sans fatigue, ils trouvent dans leur simpKcité Téquilibre diviu. Les travaux les plus gigantesques terminés, ils recommenceront le lendemain comme s'ils n'avoient rien accompli la veille ; enfants de Dieu, comme le Père, ils ne s'arrêtent jamais; modestes et forts, doux et simples, ils sont les échos de leur Dieu; ils se garderoient bien de mettre un nom, une vanité dans leur prière; et puis, cette vanité, ils ne peuvent l'avoir; vivant dans Tinfini, la pensée dans les étoiles, ils trouvent que notre monde est de fange; n'étant pas troublés par les éblouissements de l'orgueil, ils donnent ce qu'ils peuvent donner et
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se regardent sincèrement comme des ouvriers infimes.
Il y a une manifestation divine qui n'appartient qu'aux élus ; il semble bien que Dieu crée par leurs mains, il faut que cela soit, puisque cette façon d'exprimer est toujours la même; elle n'est pas comme Texécution humaine qui varie selon les individus, non, elle est immuable, et dans cette unité du faire une variété sans limites : c'est l'abondance, l'inépuisable.
Regardons un chapiteau du xiii® siècle, on ne peut rien voir de plus merveilleux ; c'est aussi beau que le plus beau chapiteau grec; maintenant voyez-en cent, voyez-en mille, ils ne sont jamais semblables, et sont toujours d'égale beauté : c'est l'infini de la création.
Dans la sculpture des figures oùon^pourroit mieux saisir la différence, vous voyez cette éternelle unité, mais une grande variété dans un même esprit, et comme puisée à une source qui ne tarit jamais.
Elles sont variées comme les productions de la terre. Voir une statue gothique, c'est absolu-
ment comme si Ton voyoit un chêne : le chêne peut être plus ou moins grand, plus ou moins beau, c^'est toujours un chêne. La statue gothique est de même, elle sera plus ou moins parfaite d^exécution, mais ce qui la rend vraiment admirable, c'est cette marque native qui en fera une œuvre du moyen âge ; qu^est-ce que je dis, moyen-âge, je me trompe, il n'y a pas d'époque pour le sentiment dont je parle. Aussitôt qu'il y a impersonnalité, soumission à Dieu, écho pur et simple, la facture de l'œuvre prend un je ne sais quoi d'éternel, et ce je ne sais quoi d'éternel, vous le trouverez chez les Grecs comme chez les artistes du moyen âge.
Oui, elle est toujours la même, cette manifestation ; dans tous les pays, dans tous les temps, elle est facile à reconnoître comme la lumière.
Ah ! que je voudrois savoir écrire pour vous faire comprendre ma pensée ! Que je voudrois pouvoir vous montrer certaines statues de ce bel art chrétien, vous les mettre en comparaison avec l'Achille antique ou les fragments de Phidias. Vous verriez, vous sentiriez combien c'est
semblable : même calme, même simplicité, primitifs, savoureux, une absence complète de la science pédante ; la science ils Font aussi, mais cachée ; la force ils la possèdent, mais cachée ; ils possèdent tout et tout est comme voilé, mystérieux. Quel art étoile, infini !
Celui qui créa le Gladiateur fit, certes, une belle statue ; je crois qu'il n'est pas possible à rhomme d*aller plus loin. Mais comme cet art humain est loin d'avoir la beauté de celui dont je parle. Dans le Gladiateur, tout veutparoître : voyez ma force, voyez ma science, je la mets par-dessus pour la rendre plus visible; admirez-moi, ne m'oubliez pas, et d'ailleurs je m'appelle un tel^, fils d'un tel.
Oui, je le veux bien, je vous admire ; vous faites un art bien difficile, bien savant ; mais mon bonheur, je le trouve devant cet art qui ne sent ni effort, ni travail, devant cet art qui me laisse ma liberté, en ne faisant pas appel à mon admiration.
L'un me fatigue, sans jamais me satisfaire.
L'autre me comble, sans jamais me fatiguer.
Le grand art émane de Dieu, il se donne.
L'art humain est toujours un peu mendiant, il demande son obole.
Au milieu de ces nobles enfants du moyen âge devoit naître ce sentiment de la personnalité, principe de toute décadence. J'aime mieux vous retracer un fait réel que de m'étendre sur des considérations qui disent beaucoup moins qu'une action vraie.
Michel-Ange avoit exposé son divin groupe de la Piéta, le succès avait été immense ; un jour, parmi ses admirateurs, il entend dire : « Nous devons ce chef-d'œuvre à notre Gobbo de Milan. » Alors il se sentit mordu au cœur par ce ver rongeur que j'appelle la personnalité ; il court à son atelier, s'empare d'un marteau et des quelques outils nécessaires à son projet ; la nuit venue, une lanterne sourde à la main, il s'introduit comme un malfaiteur dans le lieu où étoit exposé son œuwe, et là, il grave sur la ceinture de la vierge : Michel-Ange a fait