‹ Méthode et entretiens d'atelierChapitre 48 sur 50 · CELA · texte numérisé non relu

CELA

Eh bien ! moi, je vous dis que de ce moment,

le grand, le divin artiste, celui qui avoit été choisi par la Providence pour donner, pour achever la plus parfaite expression de Tart chrétien, avoit signé le pacte de la décadence .... Pauvre Michel-Ange î tu ne te relèveras plus de cette souillure de la personnalité, ta grande âme te fera produire des merveilles, mais tu as failli, tu t'es laissé choir, tu n'auras plus la grâce dans toute sa virginité.

Tu as donné le mauvais exemple, tu en seras le premier puni ; tu ne retrouveras plus le sentiment, réquilibre divin de ta Piéta.

Mais tu resteras enfant de ton Dieu, tu seras un écho de sa puissance, de ses colères ; tes œuvres nous impressionneront comme le bruit du tonnerre

S'il ne signe pas, il violente son génie; il semble craindre de n'être pas reconnu, c'est alors qu'il crée une manière! malgré lui, à son insu, la personnalité est au fond de son cœur.

Nos perceptions humaines sont grossières, nous voyons les choses lorsqu'elles sont accomplies, nous voyons naître la fleur, nous jouis-

sons de son épanouissement. Mais nous ne pouvons saisir le moment où elle décroît, et, lorsque nous nous en apercevons, la décroissance est depuis longtemps commencée.

Voilà ce qui est arrivé pour ce que Ton appelle décadence, on ne la signale que lorsqu''elle a fait depuis longtemps ses ravages.

Où commence-t-elle cette décadence? elle commence à la venue de Isipersomialité, N^allez pas chercher ailleurs, c'est là, c'est là qu'est le ver rongeur.

Je vois naître un nouveau culte.

Le monde se rassure, tous peuvent prendre part aux bienfaits de la vie. Ces enfants du ciel descendent sur terre, ils regardent ; la douceur de la femme les captive, ils choisissent des compagnes, ils aiment saintement, ont la foi dans l'amour ; ces cœurs longtemps contenus s'exaltent; la religion de la femme est née.

Elle se personnifie dans la vierge Marie.

La peinture profite de ce commencement de matérialisme, elle prend du corps, une sensua-

lité contenue lui donne un charme indicible, c'est alors que s'épanouissent les belles toiles des Raphaël, André del Sarte, Fra Bartholoméo, Corrége, etc. ...

Cette période est de courte durée, la plante est touchée dans sa racine, nous la verrons bientôt mourir ; ils sont sur une pente glissante, hier encore la femme étoit pour eux une compagne, ils en font une maîtresse aujourd'hui ; demain, ils rabaisseront au rang de la courtisane . . .

Les luttes, les rivahtés naissent, les tournois; c'est à qui brillera pour mieux plaire ; on aime, on sert sa maîtresse, on porte ses couleurs. . . . Nous sommes déjà loin de ces grandes aspirations divines, ils ne s'élèvent plus dans leurs productions, ils ne servent plus leur Dieu; esclaves de leurs sens, ils filent aux pieds d'Omphale.

L'art est perdu.

Tout parloit du ciel dans l'art du moyen âge, tout parle boudoir dans ce que vous appelez la RENAISSANCE, c'cst le tcmps dcs joyaux, des dentelles, des fioritures ; devenus incapables de

rendre la beauté, ils se consolent avec la richesse.

Mais descendons toujours!... voici venir un art singulier; qu^est-ce que c'est que cela? des hommes pâles, chétifs, épuisés ; ils portent des colliers, des perles sur leurs vêtements, ils se sont parés pour être aimés; détournons-nous, ces mignons sont horribles ! Descendons encore, je vois des débris sans caractère jusqu'au siècle du Grand Roi ; ici, naît le culte d'un homme : connoissez-vous rien de plus insupportable que cette peinture de Lebrun, gonflée comme un oiseau de basse-cour ? je ne sais pas ce qu'étoit le maître, mais son peintre m'est bien antipathique. Cette peinture soufflée, prétentieuse, qui, au moral porte perruque et talon rouge, voit naître auprès de sa théâtrale puissance, un artiste admirable. Je veux parler de Lesueur. Abandonné des grands, sans ressources, sans appui, il se retire du monde; né peintre, il trouve un refuge au sein de la nature, et, retournant par ce fait aux traditions du moyen âge, il en obtient les bénéfices en créant des chefs-d'œuvre.

Poussin, qui avoit précédé Lesueur, s'étoit révolté contre le mauvais goût; il avoit voulu ramener au vrai; n^'y pouvant parvenir, il s'^étoit expatrié : il a bien fait, car c^'est à sa retraite que nous devons ses beaux ouvrages.

Ces deux noms nous consolent et nous montrent que Ton peut produire de belles œuvres dans les conditions les plus modestes.

Nous avons parcouru un long espace : Tapogée et la fin. Je vous ai signalé les causes de la décadence, vous devez comprendre maintenant que dans Fart Tidéal est tout. Chez les peintres d^un ordre inférieur, vous trouverez une science et une habileté de main surprenantes ; mais dépourvues d^'idéal et de moralité, leurs productions nous sont indifférentes.

L'idéal est tout; non, Tidéal n'est pas encore suffisant, il faut pour le peintre une profonde soumission à la nature, et Thumilité absolue vis-à-vis de lui-même.

Oser s'avouer est la plus grande des forces.

L'instinct, la conscience, c'est là qu'est le mystère; il n'est pas loin, notre guide est en

nous ; ce qui fait que nous n^obéissons pas à ce qui nous est tracé, c^est ce désir violent de briller sur nos semblables. Ce que nous sentons, allons donc, c^est trop simple, cela ne feroit pas d'effet ; vous le voyez, c'est Torgueil, c'est la personnalité.

On montre à Michel- Ange un dessin qu'il avoit fait dans sa jeunesse. Il le regarde longtemps et dit : « quarante années de travail pour ne pas avancer. » En disant cela, il étoit sincère et injuste; au reste, c'est toujours le même génie entaché d'orgueil; pourquoi vouloir toujours monter, dépasser les autres, se dépasser soi-même? d'ailleurs, on ne dépasse pas un but atteint. Au départ. Dieu lui fait la grâce de lui montrer la vérité, il n-'a qu'à étendre la main pour la saisir; qu'il continue à servir, à reproduire cette vérité qui lui a été dévoilée.

Un vrai génie naît avec l'homme, il subira les modifications amenées par l'âge. Si ce génie est robuste, grave, il trouvera son épanouissement dans la maturité; si, au contraire, il est

jeune, printanier, il trouvera, comme dans R.APHAEL, son accomplissement dans la jeunesse.

Ne vous violentez pas, laissez-vous aller, soyez souples et prenez confiance, c'est ce qu^il faut pour nager dans ce grand océan de la vérité.

Que Michel -Ange vous serve d'exemple, vous trouverez en lui les sentiments, les vertus, les soumissions qui font naître les belles œuvres, et vous trouverez encore la faute qui peut les diminuer.

Je finis en traçant ces mots :

IDÉAL, IMPERSONN ALITÉ.

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